Sans rancune

Maintenant que les fêtes de la ville de Québec sont terminées, les touristes repartis, il est peut-être temps (avant une nouvelle escarmouche sur les plaines d’Abraham) de dresser un bilan des relations entre la France, le Canada et le Québec. Les mythes, par définition, perdurent. Mais des historiens, réunis par Serge Joyal et Paul-André Linteau, nous racontent dans un livre soigné et magnifiquement illustré l’histoire réelle et souvent occultée de ces échanges. Veut-on les entendre ?

Les Français « de France » ont immigré au Canada en petit nombre pendant 400 ans, et ils le font encore. C’est donc un coup de chance que l’implantation d’une population francophone sur les rives du Saint-Laurent ait réussi, car jamais le gouvernement royal n’a eu un projet colonial cohérent et dynamique pour la Nouvelle-France. Les chiffres ne mentent pas : aux 16e et 17e siècles, les deux tiers des 32 000 immigrants qui ont mis pied à Québec sont retournés en France.

En 120 ans de colonisation, seulement 9 300 Français, dont 700 Filles du roi, ont pris souche dans ce pays sauvage cadastré peu à peu par les notaires, donnant naissance à une culture d’autant plus égalitaire que les élites administratives, religieuses et militaires, comme les engagés à terme, rentraient vite en métropole avec leurs souvenirs et leurs économies.

La colonie a toujours manqué de femmes, et même si Champlain affirmait aux autochtones que « nos garçons se marieront avec vos filles », les enfants des Sauvagesses étaient intégrés dans les tribus indigènes. « La première génération née en France disparaît au tournant du 18e siècle, et avec elle s’évanouit la mémoire vivante du pays des ancêtres », écrit John A. Dickinson, qui ajoute : « La société devient alors une société créole. »

Les navires arrivaient en mai et repartaient fin octobre. Pendant six mois, les édits du roi restaient souvent lettre morte. On respirait plus librement loin de Versailles. Seuls quelques centaines de coureurs des bois et de soldats exploraient le territoire américain, en alliance avec les Premières Nations, dont ils apprenaient les langues. Mais Paris ne les aidait pas à fortifier le réseau à mesure qu’ils l’inventaient. Les rois de France et leurs ministres n’investissaient pas au Canada ; ils avaient abandonné la colonie avant même la guerre de Sept Ans, en bonne partie sous l’influence de philosophes parisiens, dont Voltaire.

Les Français ont laissé comme empreinte en Amérique des noms de lieux, une descendance nombreuse à l’abri des épidémies européennes, et une Église solidement ancrée grâce aux Jésuites, aux Sulpiciens et aux religieuses. Après la Conquête anglaise et la Cession française, le Canada servira même de refuge au clergé français, qui fuyait d’abord la guillotine (1789), puis les lois laïques (1880-1902). Ces prêtres, en arrivant, prenaient la tête des institutions et imposaient leur vision ultramontaine.

Le Canada a été colonisé sous l’Ancien Régime, féodal et autoritaire, qui n’avait aucun sens mercantile. Les Anglais, eux, qui étaient des commerçants, n’ont pas eu de peine à prospérer dès leur arrivée. Après la Cession, le ministre des Affaires étrangères de Louis XV, Choiseul, affirmait sans état d’âme : « Je crois que je peux avancer que la Corse [achetée en 1768] est plus utile de toutes les manières à la France que ne l’était ou ne l’avait été le Canada. » La France s’est inventé dès lors une politique étrangère de « non-indifférence, non-ingérence » à l’égard de la révolution américaine, puis des rébellions de 1837, comme du projet indépendantiste récent. Papineau n’a jamais pu obtenir un appui concret à la démarche des Patriotes, Jacques Parizeau non plus. Que pouvait espérer Pauline Marois ?

Au fond, les Canadiens ont toujours été les grands « sentimentaux » de l’aventure coloniale française. En 1882, le Québec avait déjà nommé un délégué à Paris. À cette époque, les étudiants en médecine et les artistes entreprenaient le rituel « voyage en France », sorte d’incontournable aujourd’hui encore dans certaines disciplines. Ce qui tendrait à prouver, en somme, que les « Français du Canada », comme disait le Général, abandonnés par un roi ou morigénés par un président, ne sont franchement pas rancuniers.

France-Canada-Québec : 400 ans de relations d’exception, sous la direction de Serge Joyal et Paul-André Linteau, Les Presses de l’Université de Montréal, 328 p., 34,95 $.

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