Santé : trop peu, trop mal

Un chirurgien tentant une greffe avec une clé à molette dans une salle d’opération pas éclairée aurait eu plus de chances de succès… Le ministre Bachand a beau avoir de bonnes intentions, ses efforts budgétaires pour aider le réseau de la santé sont peu susceptibles d’améliorer l’accessibilité aux soins. Les traitements proposés — du moins ce qu’on en sait — semblent inadaptés à la complexité de la maladie. Pis encore, le patient n’a plus confiance !

Le gouvernement a perdu tellement de crédibilité dans l’autre dossier de l’heure au Québec – en refusant de tenir une commission d’enquête sur les allégations de corruption dans la construction et le financement du Parti libéral – qu’il n’a plus l’autorité morale pour mobiliser les citoyens en vue de cette tâche pourtant nécessaire consistant à adapter le réseau de la santé aux défis de demain.

Non pas que tout soit inutile dans ce budget Bachand. La nouvelle cotisation santé – 25 dollars en 2010, 100 dollars l’année suivante et 200 dollars en 2012 – est une bonne idée. Les Québécois savent que le privé n’est pas la solution et que le réseau public doit être soutenu. Ils déplorent toutefois avec raison que ce nouvel impôt santé ne varie pas selon les revenus. Et que ne vienne pas avec la facture une garantie d’amélioration de l’accès !

Le second moyen, l’établissement d’une franchise santé, aurait mérité d’être mieux élaboré avant d’être jeté en pâture aux opposants. L’opi­nion s’est polarisée avant même qu’on sache comment l’outil allait fonctionner.

Le modèle que Québec dit vouloir explorer n’obligerait pas les malades à payer – 25 dollars, par exemple – au moment de la visite. Le paiement ne surviendrait qu’au moment de la déclaration de revenus et pourrait prévoir un plafond – 275  dollars pour 20 visites, dans le cas d’une famille de deux enfants dont le revenu est de 60 000 dollars. Davantage pour les plus riches. Rien pour les défavorisés. Ça se discute !

D’autres systèmes jugés « uni­versels » prévoient des cotisations semblables. Les Français, par exemple, paient chaque fois qu’ils voient le médecin et ne sont remboursés qu’à 70 %. Les Suédois, champions de l’équité sociale, paient 14 dollars la visite. En reportant le paiement à la décla­ration de revenus, Québec amoindrirait l’effet de frein à l’accès. Il pourrait peut-être même utiliser la franchise pour « orienter » les patients.

Imaginons qu’elle ne s’appli­que que lorsque le patient a utilisé « la mauvaise ressource », par exemple les urgences d’un l’hôpital plutôt qu’une clinique. Mais il faudrait auparavant que Québec investisse pour développer les « bonnes ressources » : les soins à domicile, les médecins de famille, les infirmières spécialisées pour le suivi des malades chroniques. Ensuite, et seulement ensuite, on introduirait la franchise.

L’idée que des gens paieraient plus parce qu’ils sont plus malades vous heurte ? Mais c’est déjà le cas ! L’assu­rance médicaments est ainsi faite. Les médicaments, souvent coûteux, occupent une place grandissante dans l’arsenal médical. L’iniquité selon la maladie existe déjà.

D’ailleurs, pourquoi ne pas envisager plutôt de réviser le « panier de soins assurés » ? Pourquoi une vasectomie – un choix personnel et non le traitement d’une maladie – est-elle remboursée par l’État, alors que les lunettes d’un enfant ne le sont pas ? Pourquoi consacre-t-on des millions à des traitements d’infertilité qui ne sont pas prioritaires en regard des besoins des Québécois ?

Avant de parler de franchise, mettons en place un mécanisme qui permettra aux Québécois de se prononcer sur les soins assurés.

Malheureusement, on voit mal comment le gouvernement actuel pourrait mener cette discussion. Il est dis­crédité par les accusations de corruption et de trafic d’influence. Son ministre de la Santé, Yves Bolduc, est trop mauvais politicien pour mener la campagne politique nécessaire, subtil mélange de pédagogie, de conviction et de « forçage de main ». On l’imagine mal animer un sommet sur la santé au terme duquel tous les acteurs du milieu – ordres profession­nels comme fonctionnaires, citoyens et syndicats – céderaient de leurs acquis pour atteindre un plus grand bien commun.

L’heure est pourtant venue de faire un nouveau pas en avant. Le programme d’assurance maladie a été lancé à l’automne 1970, en pleine crise d’Octobre et en dépit de la dure grève des médecins spécialistes, qui s’y opposaient. Le timing n’était pas idéal. Pourtant, les politiciens d’alors ont réussi. Des solutions existent. D’autres pays soucieux d’équité sociale en ont mis en place. Si seulement quelqu’un à Québec s’élevait au-dessus de la mêlée.

ET ENCORE

À Montréal, au cours des 10 prochaines années, la pénurie de médecins de famille s’aggravera, les jeunes docteurs ayant peu d’incitations à choisir ce type de pratique et bon nombres de médecins devant bientôt prendre leur retraite. Voir l’excellent dossier de L’actualité médicale.

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