Sauvegarder le patrimoine urbain à quel prix ?

Jusqu’où doit-on aller pour protéger notre patrimoine urbain, sans faire de nos villes des musées sans âme ? Dans la foulée de la démolition de la maison Redpath, un joyau architectural montréalais, la directrice scientifique de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain de l’UQAM, Lucie K. Morisset, se prononce. Et ses propos peuvent ébranler les fondations de certaines convictions.

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La maison Redpath, à Montréal. – Photo : Thomas 1313 / Wikimedia Commons

En fonction de quoi devrait-on protéger un immeuble ou un quartier, de nos jours ?

Selon moi, il n’y a pas de patrimoine plus ou moins important selon qu’il est plus ou moins vieux, unique ou représentatif d’une époque, mais selon que les collectivités s’y identifient ou non. Le moratoire accordé pendant 30 ans à la maison Redpath aurait pu voir naître une communauté d’appartenance autour d’elle ; celle-ci n’a jamais vu le jour et il en a résulté la disparition de l’immeuble.

S’il n’y a pas assez d’intérêt collectif à sauvegarder un monument ou un lieu, l’État ne devrait pas y suppléer ; nous n’avons pas les moyens de protéger ce que seules quelques personnes proclament comme leur patrimoine, au gré de l’évolution de la ville. Combien de Montréalais savent ce qu’est le style Queen Anne ? Et pourquoi cet exemple d’un style catégorisé au XIXe siècle devrait-il importer aux Montréalais d’aujourd’hui ?

On n’aurait donc que le patrimoine que l’on mérite ?

Chez nous, il fut un temps où le Régime français était ce qu’il y avait de plus important, et c’est dans cet esprit qu’on a reconstitué un quartier complet autour de la place Royale, à Québec. Mais de nos jours, pourquoi un néo-Montréalais s’y identifierait-il ? Si tous les gens de Québec arrêtaient de parler de la place Royale pendant 20 ans, je suis sûre qu’on construirait un immeuble de condominiums en lieu et place, et que personne ne s’en apercevrait.

À l’inverse, si la collectivité se mobilise, on arrive à un tout autre résultat, comme c’est le cas à Arvida. Cette ville, créée à l’origine par Alcoa pour ses ouvriers et aujourd’hui intégrée à Saguenay, forme selon moi l’aménagement urbain le plus important de l’Occident au XXe siècle en raison de son envergure, de son histoire et de la qualité de son urbanisme.

Alors que d’autres company towns [villes industrielles planifiées] comptaient trois ou quatre modèles de maisons pour leurs ouvriers, Alcoa en a fait concevoir plus de 125 pour un total de 2 000 résidences. Mais ce qui importe encore plus, c’est qu’il semble en avoir découlé un lien indissociable entre les Arvidiens et leur territoire, et que la ville est devenue le siège d’une identité très forte qui subsiste encore aujourd’hui.

À preuve, quand la municipalité, à la demande de ses citoyens, a fini par protéger 733 maisons de la ville, en 2010, les gens se sont déplacés pour applaudir au conseil municipal, et certains pleuraient… C’est cette appartenance qui fait le patrimoine.

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Lucie K. Morisset, directrice scientifique de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain de l’UQAM.

Devrait-on toujours trouver un nouvel usage à un immeuble classé ?

La façon traditionnelle de classer un bâtiment ou une parcelle de la ville est devenue désuète. Avec le mécanisme du classement, l’immeuble ou le monument qui est menacé par l’évolution urbaine se retrouve «encapsulé». Sa valeur foncière est figée et il cesse de rapporter des impôts aux autorités publiques, qui doivent en outre investir des fonds dans le monument, au nom de la raison commune.

Si on doit financer ou dégrever un immeuble, ça devrait être parce qu’un usage collectif le justifie. La perte de son usage rend toujours un immeuble vulnérable, alors qu’en lui trouvant un nouvel usage, on continue d’en faire un objet de développement : en accueillant une pratique commune de la collectivité, il crée un lien social, une appartenance. C’est le ferment du patrimoine.

Avez-vous des exemples éloquents d’un tel usage renouvelé ?

Avec des représentants des milieux communautaire et culturel, mon collègue historien de l’architecture Luc Noppen a acheté l’église Sainte-Brigide-de-Kildare, dans le quartier Centre-Sud de Montréal ; ensemble, ils la transforment peu à peu. La fonction communautaire de l’église s’est donc prolongée dans une perspective laïque, ce qui accommode désormais tout le quartier.

Sur place, dans l’église, le presbytère et un nouveau pavillon, on trouve une coopérative d’habitation pour artistes, un centre d’accueil pour fugueurs et un autre pour itinérants, ainsi que des espaces qui servent à la tenue d’activités, comme du théâtre ou des expositions.

On prévoit aussi accueillir un centre de recherche et de création en théâtre pour la jeunesse, un centre de la petite enfance, des appartements de transition pour sans-abris… Bref, le patrimoine s’y épanouit dans une relation d’interdépendance avec la population locale.

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Si il n’y plus une seule trace de notre passé et de son architecture. Comment pourrons- nous expliquer cela aux générations a venir? Comment leurs laisser des traces de notre passé? Comment les y intéresser? Et comment inspirer les nouveaux architectes et ingénieurs? Il y a beau y avoir internet , mais il n’y a rien comme y être pour vrai.

Et si un gestionnaire de l’UQAM décidait de fermer la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain; et qu’il n’y avait pas émergence d’un mouvement populaire en faveur de son maintien, est-ce que ce serait quand même la bonne décision?

Tout à fait d’accord. Les villes sont des entités vivantes et non des collections de bâtiments. Avec le temps, il faut accepter que certains disparaissent pour laisser la place à d’autres qui pourront devenir des éléments valables du patrimoine urbain du futur ou à des activités communautaires. Sacraliser artificiellement des immeubles, ensembles urbains, styles ou volumétries pour la seule raison qu’elles occupent déjà l’espace et y engloutir des ressources humaines et financières qui pourraient être mieux utilisées (ex. améliorer la qualité de vie de populations de quartiers moins bien nanties) m’apparait de plus en plus indéfendable.

Elle me fait réfléchir. En effet pourquoi toujours accorder plus d’importance à où on vient plutôt qu’à où on va. C’est important de regarder en arrière mais c’est comme un véhicule : le rétroviseur mesure 4 pouces et la pare-brise 4 pieds.

Quel outrageux commentaires d’une personne en autorité « scientifique »… Tant qu’à y être devrait-on vider les musées et jeter au feu les Van Gogh, Picasso, Renoir, Pollock, Kandisky et consort, sous prétexte que seul l’art actuel est valable ? L’architecture est aussi un art, vivant au présent, mais débiteur de son passé. La préservation du patrimoine architectural est essentielle pour le maintien d’un environnement global. Aucun musée ne sera assez grand pour en contenir toutes les variations historiques. L’architecture vernaculaire de la rue DeLorimier, avec ses maisons aux escaliers tournants est plus intéressante que les condos au goût du jour. On a trop démoli d’immeubles uniques pour les remplacer par des tours insipides. Mme Morissette, qui est une grande défenderesse d’Arvida, monterait sûrement aux barricades si le maire Tremblay décidait de raser le Carré Davis et le Palace pour y construire de magnifiques condos, comme il l’a fait au centre-ville de Chicoutimi. La mise en valeur d’immeubles patrimoniaux demande de l’imagination. C’est probablement ce qui a manqué pour la maison Redpath. À moins que le site n’ait été plus intéressant pour les promoteurs et spéculateurs, les principaux assasins du patromoine bâti…

Je seconde monsieur Duchaine. Comment peut-on affirmer une telle chose et dire du même souffle que l’on veut défendre le patrimoine?

Bien sûr, plus souvent qu’autrement la défense du patrimoine se heurte à l’éternel quête de la progression des taxes foncières. Par contre, nous devons penser ce problème en y intégrant la sauvegarde du patrimoine et non le contraire. Nous ne sommes pas en surplus de bâtiments patrimonials à Montréal. Prétendre qu’il faut que la défense vienne exclusivement de l’intérêt de la population démontre une ignorance des dynamiques de certains quartiers et/ou ville. À mon avis, il s’agit d’une fausse volonté de démocratiser le développement urbain. Théoriquement, ce raisonnement peut paraître laisser la place aux citoyens . En pratique, cela ouvre la porte à justifier des démolitions injustifiées.