Sauver les médias (pendant qu’il en reste)

« Si, dans les années 60, les journalistes buvaient sur la job, aujourd’hui, les journalistes boivent parce qu’ils perdent leur job. » Mathieu Charlebois nous explique, à sa façon, la crise que traversent les médias. 

Photo : iStockPhoto

La « crise des médias ». C’est une expression que vous avez sans doute déjà lue dans un des journaux qui ont survécu à ladite crise des médias. Pour vous aider à conceptualiser ce que ça signifie, je dirais qu’il arrive aux médias d’information ce qui est arrivé à l’industrie de la musique il y a quelques années.

La différence, c’est que si les musiciens peuvent partir en tournée et vendre des chandails, personne n’est vraiment intéressé par un gaminet à l’effigie d’Alec Castonguay ou par un spectacle où on lit l’édition du jour du Devoir.

Si, dans les années 60, les journalistes buvaient sur la job, aujourd’hui, les journalistes boivent parce qu’ils perdent leur job. Et c’est dans ce contexte que le gouvernement Trudeau a annoncé la semaine dernière une aide financière aux médias.

Je vous épargne les détails (vous irez lire un article écrit par un journaliste, dans un journal, ça va les aider), mais en gros, on parle de 595 millions de dollars d’aide. Sur cinq ans. Pour tout le pays.

C’est à la fois beaucoup d’argent et quand même moins que le budget pour le dernier Avengers, le film où les superhéros disparaissent au même rythme que l’information locale.

Immédiatement, les conservateurs se sont objectés. Le député Pierre Poilièvre a déclaré :

« Nous voulons protéger l’indépendance des journalistes. Et ce n’est pas approprié que le gouvernement essaie d’acheter l’appui et le contrôle des médias. » (Le Devoir, 22 novembre 2018)

En fait d’indépendance, on pourrait rappeler que malgré tout l’argent donné à Bombardier dans les dernières années, il n’y a toujours aucun gouvernement qui soit capable de leur dire quoi faire. Croyez-moi, les journalistes sont capables d’être aussi indépendants qu’un cadre de Bombardier, à défaut d’être aussi bien payés.

Je ne conteste pas que, pour l’apparence d’indépendance, ce serait vraiment mieux que les médias n’aient pas besoin d’aide du gouvernement pour pouvoir faire de l’information.

Et pour être vraiment, vraiment indépendants, ce serait bien qu’ils n’aient pas besoin non plus de l’argent des entreprises qui achètent de la publicité. Sauf qu’en arrivant à ce point, on milite carrément contre le capitalisme, et je doute que c’est là que les conservateurs voulaient aller.

Cela dit, on peut aussi voir ça autrement, et se dire que Trudeau donne aux journalistes les moyens d’être vraiment désagréables. Savez-vous combien de galeries de photos de costumes traditionnels indiens portés par un premier ministre en voyage on peut publier avec 595 millions ? Beaucoup.

La députée conservatrice Michelle Rempel s’oppose elle aussi à la mesure. « Nous ne sommes plus en 1950, explique-t-elle dans un tweet, alors qu’il n’y avait qu’une seule façon d’avoir de l’information. Tout le monde a un téléphone et le pouvoir de consommer et de créer du contenu. »

Mme Rempel s’attend-elle à ce que le citoyen moyen profite de sa pause de dîner au bureau pour éplucher les rapports du vérificateur général et faire des demandes d’accès à l’information ? Le prochain scandale libéral va-t-il vraiment être annoncé dans un tweet par Steve Citoyen, journaliste amateur dans son temps libre pour gratis ?

J’aurais envie de mettre une équipe de fact checkers sur votre suggestion pour voir si ça se peut, madame Rempel, mais malheureusement, nous n’en avons plus les moyens.

***

Les médias ont souvent négocié le virage technologique avec la même habileté que ma mère qui me demande de venir arranger « son Internet » lorsque son ordinateur tombe en panne.

Quiconque a déjà essayé de partager un contenu de l’application iPad de La Presse+ pour se retrouver à n’avoir que le premier paragraphe d’un reportage (surplombé inexplicablement de la blague de Stéphane Laporte) comprend que l’on n’est pas sorti du bois.

Cela dit, je vois mal en quoi la solution idéale serait de tout laisser ça mourir en attendant qu’« autre chose » se pointe.

On en voit plusieurs hausser les épaules sous prétexte que, de toute façon, ils s’informent sur Facebook. C’est comme dire que tu n’as pas besoin des agriculteurs parce que tu manges au restaurant : il faut bien que ce qu’on partage sur Facebook vienne de quelque part.

« Les médias sont biaisés ! » entend-on aussi souvent. Mais personne n’a la même perception : biaisé envers qui ? Les journaux qui sont, paraît-il, de véritables cheerleaders de Québec solidaire sont également ceux qui écrivent un article chaque fois que Catherine Dorion éternue dans sa main plutôt que dans son coude. Et ce sont les mêmes médias qui auraient aidé à faire élire la CAQ, sans être capables de prédire qu’elle allait gagner à ce point.

Le journalisme moderne n’est pas parfait, loin de là, mais même ses critiques les plus virulents passent leurs journées à partager tous les articles qui font mal paraître leurs adversaires.

***

Le métier de journaliste, c’est important dans notre société.

Les journalistes sont les chiens de garde de la démocratie. Les journalistes tiennent les puissants en joue. Les journalistes font des entrevues avec le voisin qui n’a rien entendu et qui trouvait pourtant le meurtrier vraiment tranquille. Et qui sait ? Peut-être que ces 595 millions sur cinq ans nous permettront de le trouver, un jour, LE voisin qui a quelque chose de pertinent à raconter.

Un financement étatique pour ceux chargés de surveiller l’État, ce n’est vraiment pas idéal. Mais dire comme Michelle Rempel que « la liberté d’expression est morte » à cause de ça, c’est charrier un peu. Voire charrier beaucoup.

Le quart des journaux et hebdos du Canada ont disparu depuis 2010. LE QUART. Si vous cherchez une menace à la liberté d’expression, vous pouvez commencer par là.

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La question n’est pas selon moi au niveau de l’indépendance des médias. Elle est plutôt au niveau du contenu comme tel. La seconde question est de savoir sur quels supports les médias doivent se positionner, comment ils doivent recruter ou toucher leurs lecteurs et savoir quelle part les lecteurs devraient apporter dans le financement des dits médias.

Éventuellement, il pourrait être intéressant de connaître quelles supports participatifs peuvent apporter les lecteurs eux-mêmes. Après tout, tout le monde peut avoir des choses intéressantes à dire ou encore à montrer.

Si personnellement, je suis pleinement en accord avec le fait d’aider financièrement les médias. Il n’en reste pas moins que les médias doivent trouver la formule ou les formules qui amènent le public à consulter les dits médias de la bonne façon.

Finalement, je pense qu’il faut briser la prédominance de quelques réseaux « dits » sociaux qui absorbent l’attention des internautes et les capitaux au détriment des informateurs locaux. C’est plutôt d’un front uni dont nous avons besoin pour démontrer qu’il existe un vie après Facebook, Instagram, Alphabet et quelques autres formes hégémoniques qui tendent désormais tels des « pushers » à dominer la planète.

Finalement comme l’exprimait la philosophe Élisabeth Badinter dans une récente entrevue au journal « Le Monde » : « Je ne pense pas qu’on puisse parler librement sur Internet ». Ainsi ce n’est pas l’indépendance qui est à craindre, c’est plutôt la « libre expression » qui se trouve être actuellement en danger.

L’ignorance de Mme Rempel donne envie de vomir.

Je doute que Mme. Rempel soit si ignorante. À mon avis, elle pratique plutôt la mauvaise foi consciente. En un mot, elle fait de la désinformation. « Everyone has a phone and the power to consume and create content. » tonne-t-elle. Ben oui, n’importe qui peut dire n’importe quoi, même s’il ne sait rien. Et moins les gens en savent, plus ils sont faciles à manipuler.

L’avenir est probablement au journalisme multimédias : internet, papier, télévision, radio, réseaux sociaux. Dans le fond écrire un article n’est que le début du travail.

Un- on aide les médias, pas les journalistes
Deux- les médias ont foutu la merde dans le travail journalistique
Trois- ça existe encore un journaliste?
Quatre- ils sont rares…
Cinq- il y a plutôt des want-to-be…
Six- vous ne voyez pas qu’il faut changer la structure?
Sept- ducon met son budget pub sur google, 4 fois plus que ce 595m par année?

Un deuxième commentaire pour le bénéfice du journaliste…
C’est un article journalistique ceci?
Où sont tous les faits permettant de bien informer?
Les gens vont s’en contenter et l’opinion publique se fera sur l’absence d’information?
Et un mot sur la structure que ça prendrait…
Les organismes de bienfaisance ont leur politique d’imposition et leurs crédits…
ça prend un autre concept d’organismes: des organismes de démocratie qui auraient leur politique et leurs crédits, renseignez-vous un peu, on a tout ce qu’il faut pour créer cette nouvelles structure, plein de journalistes en ont parlé…

Je ne peux que comparer les intentions étatiques de financer les médias à la situation qui prévaut depuis des décennies en ce qui a trait aux Autochtones. Sans les milliards que le gouvernement fédéral leur a versés jusqu’à présent, il n’y aurait pas d’Assemblée des Premières Nations, ni quelque contestation de territoires et de traités, puisqu’aucun Autochtone ne participe à leur financement. Si ce modèle tient toujours, pourquoi ne serait-il pas appliqué au maintien des structures essentielles à la liberté de presse ? Il ne faudrait d’ailleurs pas que Radio-Canada devienne, au pis, notre unique organe d’information.

Oui Mme Rempel, commentaires très judicieux provenant de la droite canayenne… Quand ils étaient au pouvoir, les conservateurs ont changé le nom du Gouvernement du Canada en Gouvernement Harper et ceux de l’Ontario, Ontario’s Governement for the People… Ils sont experts en détournement de messages alors que les gouvernements deviennent leur jouet! Semblerait-il que le journalisme neutre, sans fake news, les dérange?

Bravo pour votre texte! Ça fait peur de penser que les gens ne s’en préoccupent pas. Je pense que c’est comme l’eau courante, quand ça fait trop longtemps que tu n’en as pas été privé, tu peux juste pas imaginer c’est quoi la vie sans ces services essentiels…
J’espère juste que ces incrédules et conservateurs vont manquer d’eau assez vite et assez longtemps pour remettre en question leurs belles certitudes que de ne pas défendre l’eau, c’est pas grave parce qu’il y a de l’eau en bouteille partout… Peut-être qu’ils se rendront compte que l’eau sert aussi à laver son linge, sa face et sa vaisselle, sans compter que pelleter un trou pour enterrer ses déchets métaboliques, c’est vraiment ch… euh suant…

Je suis parfaitement d’accord avec ces subventions. 1-Parce que vous avez acces a des infos que nous n’avons pas. 2- Parce qu’il y a trop de désinformation sur internet(réseaux sociaux etc.). Par contre ceux qui font les informations télévisées devraient devraient plus vérifier celles-ci plutôt que rechercher le sensationnel.Ils perdent leur crédibilité. J’aimerais un endroit où trouver les faits, pour et contre,afin de me faire une opinion. Et, surtout aux nouvelles télévisées, nous donner aussi ce qui va bien dans notre société, pas seulement les défauts.

Le problème avec « l’information » trouvée sur les médias sociaux, c’est qu’elle est souvent inventée de toute pièce. On retrouve ainsi plein de fake news, et ceux qui inventent ces fake news s’en mettent plein les poches avec la publicité.

Si on veut une information le moindrement de qualité, on doit garder nos journalistes, du moins les plus compétents, ceux qui informent, ceux qui enquêtent.

Que le gouvernement les aide est une bonne nouvelle pour tous. Et les commentaires du genre de ceux de Michelle Rempel montrent bien qu’elle n’y connait rien en désinformation. La liberté d’expression qu’on a sur les réseaux sociaux est maintenant une véritable plaie pour l’humanité, et une porte ouverte à la publication de toutes sortes de mensonges, de croyances bizarres et de nouvelles frauduleuses. Les gourous, voyants, charlatans et vendeurs de rêve et de perlinpinpins censés guérir toutes les maladies y ont le champ libre pour vous vanter les vertus de leurs programmes et ainsi vous arnaquer.

Pour en savoir plus sur ce sujet: https://www.ledevoir.com/societe/541659/desinformation-derriere-un-site-douteux-se-cachent-plusieurs-autres

Avec l’augmentation des « fake news » de plus en plus présents dans nos vies, nous avons jamais eu autant besoin de journalistes pour mettre à jour la corruption, les inégalités , le non respect environnemental, les horreurs des guerres et de la torture qui sévissent dans le monde. Il y a des journalistes qui meurent, qui sont torturés pour avoir fait ce travail. C’est carrément une horreur que de penser que les informations provenant des réseaux sociaux pourraient remplacer le travail des journalistes. J’espère qu’il s’agit d’une minorité de personnes qui pensent de cette façon sinon j’ai vraiment peur pour le présent et le futur. Je déplore aujourd’hui la facilité que l’on a d’écrire des situations sous le coup de l’émotion, sans avoir fait des vérifications diverses et approfondies qui mèneraient à des commentaires réfléchis et exempts de jugements tellement offensants envers nos pairs.

À force de « fake news », de sensationnalisme et de chercher à provoquer des scandales (surtout sur le dos de la police qui ne se defend jamais), les medias finissent par récolter ce qu’ils ont semés. S’il y a une chose que Trump nous a appris, c’est qu’avec les médias sociaux, on peut se passer des autres médias. On va sûrement regretter un jour leur disparition. Sûrement… Un jour…

Je suis mitigé. Certains journaux ont presque plus de chroniqueurs partiaux que de journalistes. Dans certains cas, ça frôle même le ridicule.

Subventions aux journalistes (les vrais!), oui, mais pas aux chroniqueurs. Je ne sais pas si c’est possible mais ça serait un moyen de « sauver » les vrais journaux.

J’en ai marre de l’idéologie du parti de Andrew Scheer. Au lieu de proposer d’améliorer les solutions du parti au pouvoir, ces conservateurs choisissent de démolir, démoniser, simplifier par la peur, l’intolérance et la division. On a besoin d’un journalisme qui sait faire la part des enjeux, comme interroger l’opposition sur les arguments qui preuvent qui motivent leur idéologie et qui enveniment le cynisme de l’électeur.

Afin de montrer au public que les journalistes sont vraiment neutres, ils devraient question le gouvernement libéral au sujet: des déficits énormes en période de prospérité économique, de l’affluence des immigrants « irréguliers » et du délai de traitement de leurs demandes, du traité sur les migrants signés sans débat à la Chambre des communes, etc.

Les journaux n’ont pas su prendre le virage technologique. Et ce n’est pas hier qu’ils n’ont pas su le faire, c’est très, très avant-avant-hier.
L’exemple de La Presse est flagrant. En 2006 ils avaient un site internet d’information (Cyberpresse.ca) qui reprenait intégralement le journal papier, qui était superbement bien fait, facile à consulter, simple à naviguer, bref une merveille.
Ils ont tout envoyé en l’air, avec une armée de dévots de « La Pomme », et éventuellement une nouvelle salle de rédaction immense sur 4 niveaux, au site des ancienne presses, avec presque plus de journalistes dedans. Tout blanc les ordis, toute blanche les tablettes, toute blanche la rédaction ; des dizaines millions en fumée (blanche).
Et voilà le résultat : Les autres journaux dont le groupe Gesca s’est départit vivotent et pour La Presse, on ne sait même pas si elle traversera 2019.
Mauvaise gestion de la part de Monsieur Crevier, mauvaise vision de ce que sera L’information journalistique au cours de ce siècle qui commence et mauvais choix ont été au menu des gestionnaires de La Presse.
La Presse fermera pour les mêmes raison que Sears (une autre institution centenaire) a fermé.
BD