Savez-vous compter les choux, les dollars, les cents…

La disparition des transactions en espèces menace-t-elle l’agilité cognitive ? De simples additions et soustractions apparaissent désormais comme des montagnes aux yeux des jeunes générations !

Photo : Christian Blais pour L’actualité

Magasinage d’après Noël. Ma sœur se rend dans une boutique du centre-ville de Montréal pour se procurer quelques douceurs. Au total, leur coût excède légèrement la somme de la carte-cadeau qu’elle a en main : une affaire de 4,70 $ à débourser.

Elle tend donc un billet de cinq dollars. La jeune caissière s’en saisit, le dépose dans le tiroir-caisse et referme celui-ci. Petite surprise du côté de ma sœur, qui avait la main tendue pour ramasser la monnaie. Grosse surprise du côté de la caissière, qui ne comprenait pas ce que cette cliente attendait.

« Ben, la monnaie : je vous ai donné cinq dollars, il me revient donc de l’argent », a fait ma sœur.

Ce fut le début de toute une histoire.

Il a d’abord fallu convaincre la jeune femme que la transaction n’était pas terminée ; ensuite, faire venir la gérante adjointe pour expliquer la situation et faire rouvrir le tiroir-caisse ; enfin, fixer la somme à remettre.

Ma sœur avait beau répéter qu’il s’agissait de 30 cents, elles s’y sont mises à deux… en sortant une calculatrice ! C’était si ridicule qu’elle a alors manifesté un léger agacement. Erreur ! De nos jours, le client n’est plus roi et elle s’est immédiatement fait rembarrer. Elle a donc pris sur elle en se répétant le nouveau mantra « on manque de main-d’œuvre, faut ménager les employés »… Mais plus question de renoncer à la monnaie manquante, qui avait soudain pris valeur de principe !

Elle était aussi bien curieuse de voir comment le tandem résoudrait le complexe calcul mathématique qui lui était soumis. Elle a finalement obtenu ses 30 sous.

Mise au courant de la scène, j’étais partagée entre l’indignation et l’exaspération ! D’autant que, quelques semaines plus tôt, ma sœur m’avait rapporté une autre anecdote de ce type, survenue dans un bureau de vote. Que font 33 et 52 ? Le jeune homme qui devait répondre à cette énigme avait dû lui aussi recourir à une calculatrice…

J’étais donc partie sur toute une lancée, remettant en cause les défaillances de l’école et la paresse des jeunes, dont témoignent également leurs criantes lacunes en français. Pourtant, que d’indifférence quand ces problèmes sont soulevés.

Mais au fond, n’est-ce pas moi qui suis dans le champ ? Après tout, qui paie encore comptant ?

Il n’y a qu’à voir la réaction de bien des jeunes employés qui préparent systématiquement le terminal de paiement quand j’achète un café, une baguette ou un journal (oups ! autre anachronisme ici) et qui ont un temps d’arrêt devant les pièces ou les billets que je leur tends — car je ne peux me résoudre à régler autrement les transactions de moins de 10 dollars… Je me sens de plus en plus une bibitte rare.

Ma fille, récemment rentrée d’un séjour d’études en Suède, me disait que là-bas, plus personne ne paie en espèces. Elle n’a même pas pu écouler les quelques couronnes dont elle s’était munie avant d’y débarquer. En fait, depuis 2012, la Suède vise résolument à devenir une société sans argent liquide ; 2030 est l’année ciblée pour son élimination totale.

Les Suédois se sont lancés à vitesse grand V dans ce projet, si rapidement que les plus vulnérables — personnes âgées, nouveaux arrivants — en ont même souffert. Depuis le 1er janvier 2020, non seulement le gouvernement oblige donc les banques à maintenir des guichets dotés de billets, mais chaque Suédois doit pouvoir en trouver à moins de 20 km de chez lui.

Cela n’a pas ralenti la transformation : en 2021, seulement 1 % des transactions se sont conclues en espèces en Suède, soit le plus bas taux au monde. Les cartes de débit ou de crédit sont par ailleurs en voie d’être déclassées par le paiement par téléphone.

Dans la même veine, l’AFP nous apprenait il y a quelques jours qu’aucun vol à main armée n’est survenu dans les banques danoises en 2022, alors qu’il y en avait encore une dizaine par année depuis 2017. Mais l’objectif d’une société sans argent liquide est maintenant presque atteint au Danemark, au point que sa principale banque n’a plus que deux succursales où se procurer de l’argent en espèces : l’une à Copenhague, l’autre à Aarhus, deuxième ville du pays.

Du côté du Royaume-Uni, le déclin du recours à l’argent liquide est tel que le gouvernement vient de présenter un plan pour obliger les banques à assurer l’accessibilité des billets et des pièces aux particuliers et aux entreprises qui souhaitent en avoir. Une consultation à ce sujet est en cours jusqu’au 10 février.

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Nous n’en sommes pas là. Néanmoins, un rapport de la Banque du Canada indique qu’en 2021, seulement 22 % des transactions se sont faites en liquide et un quart des Canadiens ne transportaient plus d’espèces sur eux. La comparaison dans le temps est frappante : en 2009, 54 % des transactions s’effectuaient en argent comptant ; en 2017, on était à 33 %.

Tout cela pour dire qu’il est donc possible que savoir calculer la monnaie à remettre — savoir même qu’on peut avoir à rendre de l’argent pour conclure une transaction ! — soit de moins en moins utile. Et cette compétence sera complètement désuète demain. La caissière de ma sœur était simplement annonciatrice des temps à venir.

Alors je plie devant les faits, mais je continue de croire que l’agilité de l’esprit y perd — au risque de voir les jeunes générations, multitâches et multiplateformes, accueillir cette remarque sourire en coin !

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Ho La la !
Qu’allons nous faire pour payer nos travaillants qui travaillent seulement (en dessous de la table) et qui refusent autres paiements. Ils sont déjà difficile à trouver.
Que font, en Suède, les vendeurs de drogues et tous les autres transactions pot de vin et autres ? Je serais curieuse de savoir.
Quel beau moyen de contrôler son peuple car tous les transactions laissent des traces .

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Excellent article Madame…et tellement vrai..
Cela me ramène à ma lointaine jeunesse….alors que l’on comptait sur nos doigts…parfois.
Personnellement je paies tous mes achats avec carte de crédit …et paie le solde entièrement à chaque mois.
Je n’utilise jamais la carte de débit…les fraudeurs sont très habiles pour trafiquer les appareils…capter votre nip…et vider votre compte de banque en quelques minutes…comme cela est arrivé à un ami lors d’un voyage.

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Je paye encore mon épicerie en argent et souvent, comme mentionné dans votre texte, la machine à paiement est déjà activée et lorsque je paye, le ou la caissière me regarde, prends l’argent et vérifie le total et me remet la balance et il est arrivé quelquefois qu’il y ait erreur même si le total est inscrit sur l’écran. Je vais continuer à payer en argent surtout pour les petits montants. Très bon article en passant.

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Je compte également parmi les personnes qui payent presque exclusivement par carte de crédit, d’autant plus que si je règle le montant dû chaque mois, j’ai droit à une certaine ristourne. D’autres cartes de crédit proposeront d’autres incitatifs aux bons payeurs. Tout compte fait, pourquoi les personnes disciplinées en matière de consommation se priveraient-elles des avantages qu’on leur offre?

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