Se faire servir en français, simple comme « bonjour »

L’État ne pourra jamais contenir l’anglais si les citoyens — et tous les corps intermédiaires que sont les organisations — ne prennent pas sur eux d’agir, de revendiquer, de se plaindre, de boycotter.

Crédit : L'actualité

Devant la vague d’indignation entourant la forte présence de l’anglais à Montréal, une chose me trouble profondément. On parle de Montréal, mais en fait, il est question d’un quartier spécifique : la partie ouest du centre-ville. Or, faut-il le rappeler, c’est un quartier historiquement anglophone et plus précisément anglais. On y trouve deux grandes universités anglophones, un cégep, un journal et la plupart des sièges sociaux qui ont bâti Montréal.

Il existe d’autres endroits au Québec où sont établies des populations anglophones de longue date. Je viens de Sherbrooke. Jusqu’en 1945, la présidence de la chambre de commerce locale alternait entre un anglophone et un francophone. Et les anglophones de Lennoxville (ancienne municipalité devenue arrondissement) ont bâti leur Université Bishop’s 112 ans avant que le diocèse décide que ça prenait une université de langue française à Sherbrooke.

Que cela nous plaise ou non, les anglophones sont ici chez eux et ils ne sont nulle part mieux implantés qu’à Montréal. La partie anglophone du centre-ville est bordée par une ville autonome à dominante anglophone, Westmount. On y trouve l’un des grands hôpitaux anglophones de Montréal – le Centre universitaire de santé McGill, qui était situé, encore tout récemment, dans le centre-ville – et un gros collège privé anglophone, Marianopolis. Le centre-ville a toujours agi comme un aimant sur les touristes américains, à commencer par un grand nombre d’habitants du nord de l’État de New York et du Vermont, pour qui il représente la première grande ville à proximité de chez eux. Les deux universités anglophones se classent en tête des établissements québécois pour le nombre d’étudiants étrangers qu’elles attirent. Le centre-ville est un vrai quartier, avec une histoire glorieuse, ses usages et ses icônes.

J’ai moi-même étudié au centre-ville, j’y ai vécu quelques années et c’était très agréable. C’est pourquoi la vague d’indignation actuelle me désole.

Elle me désole parce qu’on se méprend sur la finalité de la Charte de la langue française, surnommée loi 101 depuis sa création en 1977. Quel était le but de cette loi ? Que les Québécois puissent vivre et travailler en français au Québec. Elle ciblait plusieurs moyens pour y arriver : la francisation des immigrants, principalement par les écoles, et la francisation des entreprises de plus de 50 employés, dont la mesure phare était la francisation de l’affichage.

La Charte de la langue française n’a jamais interdit aux anglophones de se parler anglais entre eux. Des lois linguistiques, il en existe un peu partout dans le monde, mais le Québec a réussi mieux qu’ailleurs dans sa vaste opération d’ingénierie sociale pour la simple raison que la Charte de la langue française est aussi une loi de tolérance. Elle est pour le français, mais pas contre l’anglais, et surtout pas contre les anglophones.

Dans leur quartier et dans leurs villes, les anglophones sont chez eux. Mais la loi 101 les oblige à envoyer leurs enfants à l’école française s’ils n’ont pas eux-mêmes été scolarisés en anglais au Canada. Elle force leurs entreprises de 50 employés et plus à avoir des règles de francisation internes, à permettre à leurs employés francophones de travailler en français et à s’afficher en français.

C’est tout ce que la loi dit. Elle ne dit pas qu’un individu doit dire « bonjour » à un autre. Elle ne dit pas non plus que monsieur doit parler français à madame ou à ses amis, ni même à moi hors d’un commerce de 50 employés et plus ou hors de l’exercice de sa profession. Elle dit aux immigrants : vos enfants iront à l’école française et vous devriez pouvoir répondre en français après un certain temps.

Une loi, pour fonctionner, a besoin de civisme. Qu’est-ce que le civisme ? C’est le sens du devoir des citoyens envers la société. Ça veut dire quoi ? Pour les anglophones, cela signifie qu’ils ont dû accepter – souvent en renâclant – une loi qui a attaqué plusieurs de leurs droits fondamentaux au nom du bien commun. La plupart ont fait mieux : ils se sont mis au français et sont très majoritairement bilingues. Pour les francophones, le civisme signifie que l’action linguistique appartient au premier chef aux individus, à l’intérieur des limites de la tolérance.

Je l’ai dit et je le redis : la Charte de la langue française demeure nécessaire et elle a besoin d’amendements. Mais ce dont la loi a le plus besoin, c’est de citoyens qui ont le sens civique de revendiquer leurs droits et de mettre en pratique leur propre politique linguistique.

Il y a quelques mois, j’ai été interviewé par Richard Martineau sur QUB radio. Il s’étonnait que je n’aie jamais de problème à être servi en français au centre-ville. C’est pourtant simple. Depuis que j’ai vécu en France, j’ai pris l’habitude de dire « bonjour » à tout le monde quand j’entre dans un commerce ou quand j’aborde un commis.

C’est l’article 1 de ma politique linguistique personnelle. « Bonjour », c’est très gentil et très ferme : j’annonce d’entrée de jeu que ça va se passer en français. Ça marche à tous les coups, ou presque. Parfois, il arrive qu’un employé doive aller chercher son patron ou un collègue capable de me répondre. Et c’est tout. C’est tout parce que presque 95 % des Québécois sont capables de parler français et que c’est mauvais pour le commerce de refuser de me servir en français – en raison de l’article 2.

L’article 2 de ma politique, c’est que je me plains si on refuse de me servir en français, ce dont j’ai peu de souvenirs parce que l’article 1 fait presque tout le travail. Pour me plaindre, je ne cours pas me réfugier dans les bras de Richard Martineau, je n’appelle pas le Journal de Montréal. Je demande à voir le patron et je lui dis que je vais aller ailleurs. En cas d’escalade, si je suis forcé de me plaindre par écrit, j’invoque l’article 3.

L’article 3 de ma politique, c’est le boycottage, qui est en fait un droit fondamental. Nous avons non seulement le droit de nous plaindre, mais aussi le droit d’en appeler au boycottage (avec toutes les conséquences fâcheuses sur les réseaux sociaux). Et je peux vous assurer qu’une entreprise n’a pas besoin de recevoir plus de cinq plaintes fermes du genre pour réagir et changer sa politique linguistique.

La grande erreur historique de la Charte de la langue française, selon moi, est d’avoir fait croire au citoyen lambda que la défense de la langue est l’affaire du gouvernement du Québec, alors que c’est d’abord l’affaire de tous, ou plutôt : de chacun. L’État ne pourra jamais contenir l’anglais si les citoyens – et tous les corps intermédiaires que sont les organisations – ne prennent pas sur eux d’agir, de revendiquer, de se plaindre, de boycotter.

Exemple extrême de complaisance : saviez-vous que, 43 ans après la promulgation de la Charte de la langue française, la Ville de Montréal n’a même pas encore produit sa propre politique d’aménagement linguistique ?

Bref, pour agir sur la progression de l’anglais à Montréal, il faut des lois, mais il faut aussi que chacun se comporte de manière civique. Au fond, c’est le manque de civisme, le laisser-faire et la complaisance qui sont les pires ennemis de la défense du français.

Laisser un commentaire

D’accord à 110 % ! Particulièrement l’Article 3 !
Le seul problème c’est ceci : « Mais ce dont la loi a le plus besoin, c’est de citoyens qui ont le sens civique de revendiquer leurs droits et de mettre en pratique leur propre politique linguistique. »
J’ai peine à le croire mais j’ai perdu la foi. Sans vouloir pointer quiconque du doigt, Olivier Primeau est un bel exemple. Et toutes ces jeunes pousses québécoises qui choisissent de s’afficher en anglais… Misère. Allez les amis, un petit effort, quoi !!! Soyez originaux ! Minimalement, utilisez une appellation bilingue. Même pas. Pfffff… Le Québec, s’il veut demeurer francophone, a besoin d’être servi en français, certes, mais a surtout besoin de s’afficher en français. Et actuellement, la tendance est tout le contraire. C’est comme arriver chez un concessionnaire Chevrolet, de se faire vanter la marque à tour de bras, et de constater que votre vendeur roule en Honda. C’est une image peut-être absurde mais c’est ça qui se passe pareil !

Répondre

Je suis parfait d’accord avec vos propos, mais car il y a un mais. Lorsque vous évoquez le sens civique des gens, il faudrait se demander si nous en avons un sens civique, Regardez la façon dont les gens se conduisent en général et vous aurez votre réponse. C’est bien triste mais c’est la vérité

Répondre

Tout à fait d’accord. Le gouvernement ne pourra jamais accomplir ce que pourraient accomplir les Québécois francophones en exigeant le droit de travailler et d’être servis en français, ce qu’ils ne font généralement pas parce qu’ils traînent encore leurs complexes de colonisés.

Répondre

Il n’y a pas que le magasinage en anglais,qui i porte, mais les diffuseurs radiophoniques nous servent que des chanteurs anglophones et souvent les annonceurs de ces stations, ont un mauvais français farci d’anglisismes. Que la loi oblige aussi un contenu plus francophone a la radio, pas seulement pour les nouvelles mais pour tout et pour tous.

Répondre