Se marier coûte que coûte

Quand la tradition commande une réception avec 300 invités, que faire si on est au chômage comme le sont 60 % des jeunes de Gaza? Mariages de masse, sociofinancement, les Gazaouis se débrouillent!

Photo: APAimages/Rex/Shutterstock/PC
Photo: APAimages/Rex/Shutterstock/PC

Raed avait fini par se résigner. À 33 ans et toujours célibataire, il avait l’habitude de répondre franchement quand on l’interrogeait sur son célibat: «Je n’ai pas d’argent, je ne peux pas me marier… ralas [c’est fini].» Le poids des traditions est tel sur ce lopin de terre gouverné par le groupe islamiste du Hamas qu’un mariage n’est pas un mariage s’il ne respecte pas les us et coutumes: plusieurs jours de festivités et un minimum de 300 invités. Les cérémonies en petit groupe n’existent pas. Une relation extraconjugale? Impensable. Pour le jeune Gazaoui, la situation était désespérée.

Blessé une première fois à la jambe par une explosion pendant la guerre de 2006 entre Israël et la bande de Gaza, le jeune Palestinien a aussi été blessé au poumon il y a quelques années alors qu’il creusait un tunnel qui s’est effondré. Invalide, il ne peut plus travailler et reçoit une petite pension d’une centaine d’euros par mois. Même pas assez pour finir de payer ses études, qui sont en suspens depuis des années. Son père non plus ne peut pas travailler, et la famille vit dans une minuscule maison des quartiers pauvres de Gaza, grâce aux bons de nourriture distribués par les ONG. Une vie de misère dans un deux-pièces où cohabiteront bientôt trois générations: son grand frère a perdu son boulot et va revenir vivre chez ses parents avec sa femme et leurs deux enfants. Rien d’exceptionnel à Gaza, où près de deux jeunes sur trois sont au chômage et où 80 % de la population dépend de l’aide humanitaire. La bande de Gaza, qui peine à se relever de la dernière guerre avec Israël, à l’été 2014, souffre des blocus israélien et égyptien, qui asphyxient son économie.


À lire aussi:

Des femmes contre les talibans


Fathia, la mère de Raed, aussi brave que ridée, n’est pas du genre à baisser les bras. À force de chercher une solution aux quatre coins de l’étroite bande de Gaza, elle a fini par trouver une association qui proposait des prix imbattables: 1 800 dollars pour un mariage tout compris. De quatre à cinq fois moins cher que des noces ordinaires, et payable en petits versements: 2 dollars par jour pour les moins fortunés. Raed s’est marié début mai grâce à ce système. Avec sa femme, ils habitent pour l’instant chez sa mère, qui, malgré la peur que son fils ne finisse en prison pour dettes impayées, se félicite: «Mon fils était si beau! Tout le monde dansait.» Mais la mère courage n’a pas fini de se lamenter: «Il m’en reste encore deux à marier! Je ne sais pas comment on va trouver l’argent.» Selon la tradition, c’est au fiancé de financer la totalité des coûts du mariage… ce qui n’arrange pas les économies de Fathia, mère de quatre garçons.

L’association qui offre des mariages à bas prix ne désemplit pas de couples de plus en plus âgés, d’après son fondateur, Mohamed al-Bahtimi: «Avant, on se mariait entre l’âge de 18 et 22 ans, mais aujourd’hui, les gens n’ont pas d’argent, alors ils se marient entre 25 et 30 ans.»

Les jeunes qui vivent dans l’extrême pauvreté peuvent se marier gratuitement à l’occasion de cérémonies de masse. Le Hamas ou des pays étrangers, comme le Qatar, assument tous les frais. (Photo: Hosam Salem/NurPhoto/Rex/Shutterstock/PC)
Les jeunes qui vivent dans l’extrême pauvreté peuvent se marier gratuitement à l’occasion de cérémonies de masse. Le Hamas ou des pays étrangers, comme le Qatar, assument tous les frais. (Photo: Hosam Salem/NurPhoto/Rex/Shutterstock/PC)

Chaque jour, de trois à cinq couples font appel à ses services. «C’est une initiative familiale. Mon cousin fournit la salle, un proche la sono, un autre les meubles pour la chambre des mariés…», explique le jeune entrepreneur, pas peu fier de ce business à vocation sociale, avant d’ajouter: «Mais comme notre clientèle est composée de gens particulièrement pauvres, certains ne peuvent pas finir de nous payer. Il faut être patient.» S’endetter pour se marier est devenu monnaie courante à Gaza. Et pour les cas d’extrême pauvreté, il y a toujours les mariages de masse: «Ce sont les pays étrangers, comme le Qatar, qui paient. Parfois, c’est le Hamas.» Deux cent cinquante couples mariés gratuitement et en même temps dans un immense show à l’orientale, c’est une bonne publicité pour qui veut étendre son influence politique dans la région.

Et puis, il y a ceux qui tentent d’autres voies. Depuis sept ans, Falastin Tanani et Hakim Zoghbor, 27 ans, vivaient leur passion cachés de tous. Une fois les familles convaincues d’accepter ce mariage d’amour, assez rare à Gaza, il leur a fallu trouver de quoi le financer. Falastin et Hakim n’ont ni revenus ni aide de leurs familles. Le jeune couple s’est tourné vers le financement participatif, une première dans la bande de Gaza. Quelques photos, une vidéo et une page Internet plus tard, les amoureux lançaient leur campagne en ligne sur le site GoFundMe. L’opération fut un succès: «Sur les 9 000 dollars de dettes contractées pour payer le mariage, la campagne nous a remboursé plus des deux tiers», dit Falastin en souriant, elle qui a aussi été touchée par les petits mots de félicitations et de solidarité venus de donateurs anonymes du monde entier. Mais ce procédé n’a pas fait que des heureux, d’après la nouvelle mariée, qui évoque les coups de téléphone pleins de colère reçus juste après la cérémonie: «Demander de l’argent sur Internet, comme nous l’avons fait, c’est vu comme de la mendicité. C’est une honte pour nos familles. La situation économique bouleverse certes les habitudes, mais pour les mentalités, c’est plus long.»

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie