Ses objets changent la vie

Michel Dallaire a conçu la torche olympique des Jeux de 1976, le mobilier de la Grande Bibliothèque et le Bixi, entre autres. Portrait d’un designer industriel qui puise une partie de son inspiration, et de son talent, dans une histoire familiale peu banale.

Michel Dallaire : ses objets changent la vie
Photo : P. Jasmin

Il a donné au Bixi, ce vélo en libre-service « qui revient toujours à son port », des allures de boomerang. À la torche olympique des Jeux de 1976, qui avait enflammé Montréal et le monde par sa beauté, un petit quelque chose des quenouilles de son enfance. Et au moniteur de surveillance pour bébé Angelcare, l’air… d’un ange !

Depuis 44 ans, le designer industriel Michel Dallaire laisse son empreinte sur le Québec contemporain. « Il a donné à notre identité collective quelques-unes des formes qui la définissent », a écrit Yves Deschamps, historien de l’architecture.

Les sièges de la nouvelle salle de spectacle du Musée des beaux-arts de Montréal – la salle Bourgie, qui a été inaugurée cet automne – portent aussi la signature de Dallaire. Et ceux de l’amphithéâtre IBM de HEC Montréal. Le mobilier de la Grande Bibliothèque également. Tout comme les bancs publics, lampa­daires et poubelles qui font la personnalité du Quartier international de la métropole, entre le Vieux-Montréal et le centre-ville. Sans compter une pléthore d’objets utilitaires, qui remportent des prix de design partout dans le monde : support à skis, ustensiles pour barbecue, vaisselle d’avion, mallette en plastique…

Michel Dallaire, 69 ans, est assis à une grande table au fond de son bureau, barbe blanche parfaitement taillée, pull élégant et pantalon noirs. Au mur, quelques-unes des récompenses que le designer industriel le plus en vue du Québec a reçues en carrière (Ordre du Québec, Ordre du Canada, prix Paul-Émile-Borduas, deux doctorats honoris causa). Sur un meuble, un prototype de la torche olympique de 1976, que le maire de Montréal Jean Drapeau n’aimait pas, mais qui fut choisie parce que les membres du CIO en étaient fous. « Alors, que voulez-vous savoir ? » me demande le designer.

L’homme m’intrigue depuis notre première rencontre, quelques mois plus tôt. Ce jour-là, j’attendais un designer industriel, et j’ai fait la connaissance d’un poète. D’un philosophe. D’un mélomane – fou de baroque -, qui compare son travail de designer à celui d’un chef d’orchestre. « Mes instruments s’appellent fer, aluminium, plastique, verre, bois. » D’un homme sympathique, chaleureux, exubérant, qui cite Nancy Huston, García Márquez, et paraphrase le philosophe allemand Schelling : « Le design est de la musique figée. »

Pour Michel Dallaire, il n’y a pas de petite réalisation. Quoi qu’il crée, il y injecte une dose d’émotion. Induit ce goût de posséder ou d’utiliser. « Cela a à voir avec la séduction », dit-il.

Séduire est un art qu’il pratique depuis l’enfance, lorsqu’il allait d’emblée, souriant, vers les inconnus, peut-être pour chercher l’approbation et l’affection qui faisaient défaut dans sa famille.

Michel Dallaire est né dans la France occupée. Comme beaucoup d’artistes de l’époque, son père, le peintre Jean Dallaire, s’est établi dans ce pays, en 1938, avec sa jeune épouse, à la faveur d’une bourse de l’État québé­cois. Pendant toute la durée de la guerre, il est détenu par les Alle­mands (les Canadiens, sujets britanniques, étaient considérés comme des ennemis). Sa femme, la belle Marie-Thérèse, se rapproche alors de celui qui partage l’atelier de Dallaire, Claude Dodane, fils d’une grande famille d’horlogers français. De leur idylle naîtra Michel – qui n’apprendra la vérité qu’à l’adolescence.

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Le Bixi, les objets utilitaires (ustensiles pour barbecue) et les meubles (chaise Linéa), toutes ces
réalisations exigent la même démarche créative, qui se fait souvent dans l’angoisse et le doute.
(Photos fournies par le designer)

Quand Michel a quatre ans, Jean et Marie-Thérèse rentrent au Canada. Mais la présence de ce petit blond rappelle aux Dallaire l’infidélité de Marie-Thérèse. L’enfant sera donc placé en pension, d’abord chez sa grand-mère maternelle, puis dans un collège de Québec. « Je revenais chez moi à Noël et à Pâques. »

Michel Dallaire retournera dans sa famille, à Saint-Laurent, à l’âge de 14 ans. « Mes parents étaient un couple extrêmement mal assorti. C’était la soûlade et l’engueulade tous les jours. » Sa mère lui confiera avant de mourir que l’amour de sa vie a été Claude Dodane.

Dans cette noirceur, il y a quand même des moments lumineux. Voir Jean Dallaire peindre, notamment son célèbre tableau Coq licorne, impressionne le garçon, qui suit l’évolution de l’œuvre à chaque retour à la maison pour les vacances. Il y a aussi les livres, la musique. « Ma mère était très cultivée », raconte le designer. Et au milieu des disputes, des affrontements, il apprend l’art de l’argumentation. Ce qui, dit-il, lui sera utile. « Faire du design, c’est argumenter, contester l’art antérieur. »

La révélation concernant l’identité de son père biologique, à 16 ans, est comme un violent orage : tout gronde, mais tout s’éclaire. C’était donc ça. La froideur familiale, sa vie de pensionnaire alors que son frère, François, vit avec ses parents… Michel Dallaire aurait pu mal tourner. Au lieu de cela se formera en lui cette volonté farouche de réussir. Ce caractère indépendant, bûcheur, orgueilleux, fougueux.

À la fin du secondaire, Michel Dallaire entre à l’Institut des arts appliqués. Un des enseignants est Julien Hébert, sculpteur et philosophe, pionnier du design industriel au Québec, à qui l’on doit le logo de l’Expo 67.

Michel Dallaire parle avec tendresse de celui qui deviendra son mentor, un grand ami, un « père ». Cette rencontre a infléchi son destin. Le jeune homme part pour un an étudier le design à Stockholm. « À Mont­réal, j’ai appris la technique. À Stockholm, j’ai appris à penser », dit-il.

À son retour, en 1965, il est embauché par Julien Hébert, puis par Jacques Guillon, autre pionnier du design au Québec (il a dessiné les wagons du métro de Montréal), autre mentor. Avec lui, Dallaire fera le design de mobilier pour Habitat 67. Il ouvrira par la suite son propre bureau, Michel Dallaire Design industriel.

La première étape de la démarche créative de Michel Dallaire est de penser. Longtemps. Souvent dans l’angoisse et le doute. Jusqu’à ce qu’il trouve le concept, l’idée ou l’image phare. « Chaque fois, je pense à la finalité d’un projet. Je veux me surprendre moi-même, être fier. »

Le mobilier de la Grande Bibliothèque est inspiré d’un tableau du 15e siècle réalisé par Antonello de Messine (Saint Jérôme dans son cabinet de travail), vu à la National Gallery de Londres. Pour la salle de spectacle du Musée des beaux-arts, il a songé à l’intérieur d’une église protestante. Parfois, il puise à même ses souvenirs personnels : le geste que faisait sa grand-mère à l’église en ouvrant son porte-monnaie pour la quête lui a inspiré le mécanisme d’ouverture d’un porte-documents. Les torches qu’il se fabriquait, enfant, en enflammant des quenouilles trempées dans des réservoirs d’essence lui ont inspiré la torche olympique.

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La Grande Bibliothèque et les bancs du Quartier international. (Photos fournies par le designer)

Une fois que Michel Dallaire a trouvé son idée directrice, la partie plus rationnelle de son travail s’enclenche. « Ma responsabilité est de faire du faisable sur terre en 2011 », dit-il. Avec toutes les contraintes. En ce qui concerne le Bixi, le plus difficile a été de concevoir les stations, raconte-t-il. Plusieurs villes euro­péennes, dont Paris, avaient déjà leur système de vélos en libre cir­culation. « Les Français avaient protégé tout ce qu’ils avaient fait avec leurs concepts Vélib’ [à Paris] et Vélo’v [à Lyon], et aussi tout ce qu’ils pen­saient qu’ils pouvaient faire ! On a dû contourner une centaine de brevets ! »

Pour y arriver, Michel Dallaire a travaillé avec l’aide de concepteurs et de fabricants québécois (dont l’entreprise Cycles Devinci, de Saguenay).

Les mésaventures financières qu’a connues le Bixi récemment, et le rapport du vérificateur général sur l’improvisation qui a entouré son lancement, attristent le concepteur du vélo. Vélo qui a été classé par Time Magazine au 19e rang des 50 meilleures inventions de 2008, qui a gagné une médaille d’or aux Prix Edison 2009, une de bronze aux International Design Excellence Awards 2009 et qui a été demi-finaliste au Designpreis, en Allemagne, le Nobel du design.

De la fenêtre d’un café du quartier Rosemont, je mesure la popularité du Bixi, que Dallaire a voulu « robuste, fiable, sécuritaire et glissant fluidement dans l’espace ». Et à quel point il a changé la vie des Montréalais. Des milliers d’abonnés et d’utilisateurs ponctuels se parta­gent 5 050 vélos pour se rendre au marché, au café, à l’univer­sité, au boulot. Ils sont imités par les Torontois, les Londoniens, les Bostoniens, les habitants de Washington, Melbourne et Minneapolis. En 2012, 10 000 rouleront entre les taxis jaunes new-yorkais. Comme quoi un produit bien pensé et bien fait peut causer une révolution internationale !

Le plus drôle, c’est qu’on doive cette révolution à un non-sportif avoué, qui préfère de loin les moteurs aux pédales ! Il y a quelques années, quand le cancer a frappé à sa porte, Michel Dallaire a compris qu’il devait faire attention à lui. Ce qui l’amène à mordre dans la vie plus que jamais. À travailler à des projets qui le stimulent – présentement, au mobilier urbain qui longera la ligne d’autobus rapide Pie-IX, à Montréal – et à continuer à siéger aux conseils d’administration d’organismes qui lui tiennent à cœur. Grand insatisfait, râleur (« c’est mon côté français »), anxieux, Michel Dallaire est néanmoins assez fier de lui. Il est réconcilié avec son histoire, surtout depuis qu’il a noué des liens avec ses demi-sœurs, cousins et cousines Dodane, en France, après la mort de ses parents. Et lucide. « Sans l’enfance que j’ai eue, je n’aurais peut-être pas trouvé la motivation d’accomplir tout ce boulot. Derrière le succès, il y a beaucoup, beaucoup de travail. Vous savez, il faut vouloir être aimé… »

 



À gauche : étude de carrosserie pour la série Formula, de Bombardier (1988). Le design de la motoneige s’inspirait du profil d’une motocyclette. À droite : comment ne pas donner l’allure d’un ange à un moniteur de surveillance de poupon ? Avec le temps, la fonction vidéo s’est ajoutée à l’Angelcare.