Seuls… ensemble

Que ce soit dans le taxi, dans la rue ou dans les magasins, nous n’avons jamais été aussi fermés aux discussions autres que celles avec nos précieux téléphones intelligents. Pourquoi ne pas essayer de changer ça un peu ? suggère le chroniqueur Josh Freed.

Photo: iStockphoto
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Récemment, j’ai pris un taxi vers l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. Le chauffeur et moi avons conversé durant tout le voyage… sauf que ce n’était pas l’un avec l’autre.

Il parlait dans son cellulaire pendant que je parlais dans le mien. Bref, chacun dans son propre monde.

J’aime parler aux chauffeurs de taxi, des experts en plusieurs sujets, comme les nouvelles locales ou encore la politique dans leur pays natal. Mais de plus en plus, ils sortent leur téléphone mains libres dès l’instant où je m’installe dans leur véhicule… et ils me traitent comme si j’étais un vulgaire paquet sur le siège arrière.

Posez-leur une question et ils vous répondront : « Excusez-moi, monsieur, mais je suis en train de parler avec ma mère en Slovaquie — elle est très malade. »

Résultat : comme ils ne me parlent pas, je fais la même chose. Les déplacements deviennent pour moi l’occasion de répondre à mes courriels, mais de moins en moins celle de profiter de la compagnie des étrangers.

Et les taxis ne sont pas les seuls endroits où les conversations avec les étrangers sont devenues difficiles à engager. Je peux encore parler à mon boucher ou à ma boulangère sur le Plateau, mais le gars de la station-service qui vérifiait mon huile en me parlant de la météo est disparu depuis longtemps déjà.

Il a été remplacé par un système de pompes en libre-service… et une jeune caissière bien trop occupée à vendre des billets de loterie pour jaser avec moi.

De nombreux petits commerces sont désormais remplacés par des magasins à grande surface, où les relations avec la clientèle comptent visiblement plus que les relations humaines.

Bien sûr, les caissières de Bureau en Gros me posent toujours la question : « Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez, monsieur ? » Mais elles ne veulent pas vraiment entendre autre chose que : « Oui, je l’ai trouvé, merci ! »

Engager une conversation est devenu quasi impoli. L’autre jour, j’ai essayé de bavarder avec une caissière de supermarché, et elle m’a regardé comme si elle allait appeler la sécurité !

« Attention ! Attention ! Il y a un monsieur chauve et étrange à la caisse 10 articles ou moins… et il veut parler. »

C’est la même chose presque partout. Quand j’appelais à ma banque de quartier il y a de cela quelques siècles, je tombais toujours sur Ellen, qui apprenait graduellement à me connaître. Mais Ellen est partie depuis longtemps déjà, et aujourd’hui, on me met en communication avec n’importe quel employé du centre d’appels central de la banque.

Quand je disais mon nom à Ellen, elle avait l’habitude de me demander : « Oh, comment allez-vous, monsieur Freed ? », puis nous discutions brièvement.

Maintenant, lorsque je donne mon nom à quelqu’un du centre d’appels, on me demande ma date de naissance ainsi que le nom de jeune fille de ma mère — sans oublier la pointure des souliers de mon fils — afin de prouver que je suis vraiment monsieur Freed.

Mais où donc peut-on encore entamer une courte conversation avec un étranger sans que la technologie se place entre nous ?

Certainement pas dans un avion ! Inutile de parler à son voisin de siège, car nous sommes tous trop occupés à fixer nos petits écrans de télévision. Le passager d’à côté ne nous entendra pas — même en criant « l’avion est en feu ! » —, parce que nous portons tous nos écouteurs.

Même chose si nous nous retrouvons seuls, l’espace d’un instant, à un arrêt d’autobus ou dans un café. Nous devenons nerveux et commençons à chercher nos téléphones intelligents pour envoyer des messages textes de manière compulsive.

Beaucoup d’adolescents se protègent même contre la possibilité d’une conversation en portant des écouteurs énormes, comme pour envoyer un message du genre : « Ne pensez même pas à me parler ! » Quant aux adultes, plus polis, ils portent de tout petits écouteurs.

Bref, nous sommes seuls… ensemble.

Devant ce constat, il y a lieu de se demander si les enfants de demain sauront même comment avoir une conversation face à face — ou, plus simplement, une conversation sur Facebook.

Peut-être faudrait-il simplement concevoir des taxis-robots qui prendront en charge cette ancienne activité humaine qu’est l’art de la conversation.

Bienvenue à bord du Taxi-Robo. Veuillez m’indiquer votre destination.

— Au centre-ville, s’il vous plaît. À la Place Ville-Marie.

Merci. Taxi-Robo analyse maintenant votre destination. Préférez-vous ma fonction « pilote silencieux » ou ma fonction « pilote bavard » ? Je peux converser sur de nombreux sujets. Appuyez sur le 1 pour m’écouter me plaindre de la construction sur le pont Champlain. Appuyez sur le 2 pour m’entendre parler de la politique dans mon pays d’origine. J’ai été construit au Viêt Nam, en passant. Appuyez sur le 3 pour mon coup de gueule sur les tarifs de taxi, qui sont trop bas à Montréal, ou pour une autre diatribe sur le nombre d’heures pendant lesquelles j’ai conduit depuis hier.


En attendant que cela arrive, que pouvons-nous faire pour encourager le dialogue ? À notre prochaine visite au supermarché, nous pourrions commencer par mettre de côté notre cellulaire pour parler au voisin dans la file. Ou encore, essayer de discuter des dernières nouvelles avec le gars du kiosque à journaux.

Et la prochaine fois, dans le taxi, rangeons donc notre cellulaire… et, qui sait, le chauffeur fera peut-être la même chose.

Ne perdons pas notre temps à nous demander s’il faut dire « Bonjour ! » ou « Bonjour ! Hi! ». Il suffit simplement de commencer à parler, point à la ligne.

Jasons avec un étranger aujourd’hui… et rendons notre société plus sociable !

Les commentaires sont fermés.

Je vais vous dire pourquoi ne pas essayer de changer cela… Les gens sont à éviter et heureusement, depuis l’avènement de nos précieux téléphones intelligents, l’on peut le faire sans problème. Maintenant nous avons l’option « intelligente » d »avoir une conversation avec une personne qui nous intéresse et non pas avec un idiot dans l’autobus.

Engager une conversation même avec un idiot, et vous le rendrez peut-être moins idiot, faute de quoi vous même le deviendrez un peu plus… 😉