Shina Nova : une fenêtre sur la culture inuite grâce à TikTok

À 22 ans, la créatrice de contenu inuite Shina Nova est l’une des personnalités québécoises les plus populaires du Web. 

Crédit : L'actualité

On parcourt l’application TikTok comme on mange un sac de chips : rapidement et sans retenue. Chaque courte vidéo nous pousse à en regarder une deuxième, puis une autre, puis 20 autres. Nos pouces font défiler, presque inconsciemment, l’immense catalogue de clips de 60 secondes, au point où on en perd toute notion du temps. 

Et puis parfois, une vidéo particulièrement percutante nous ramène à la réalité. « Avez-vous oublié les femmes autochtones disparues et assassinées ? » peut-on lire, en anglais, dans un court clip mis en ligne en septembre. Le titre ayant capté toute notre attention, on retrouve la maîtrise de nos pouces, on regarde la vidéo en entier et on découvre sa créatrice : Shina Nova.

@shinanova#MMIWG♬ PICK IT UP – favsoundds


Originaire du village de Puvirnituq, au Nunavik, Shina Nova est suivie par 1,2 million d’usagers sur TikTok. Ses vidéos, consacrées à la culture inuite, ont été « aimées » plus de 38 millions de fois. 

« J’ai créé mon compte pour le fun pendant le confinement », explique en anglais la jeune femme qui réside actuellement à Montréal. « Mais en lisant les commentaires sous mes vidéos, j’ai vu que la culture inuite n’était pas vraiment connue. » Elle s’est donc donné pour mission de représenter celle-ci et d’éduquer le public. Tout simplement.

Élevée par sa mère, sa tante et sa grand-mère, Shina Nova a quitté le Nord-du-Québec à l’âge de cinq ans pour aller à l’école à Montréal, où elle habite depuis. La jeune Inuite, qui ne s’exprimait qu’en inuktitut à son arrivée dans la métropole, a dû apprendre l’anglais et le français. Et si, après avoir passé plus de 17 ans dans un bain franco-anglo, Shina Nova parle toujours sa langue maternelle, c’est grâce à sa mère, Kayuula Nova, qui, dit-elle, a su garder « [leur] langue en vie ».

Kayuula Nova apparaît d’ailleurs régulièrement dans les vidéos de Shina, la majorité de son catalogue étant consacrée aux chants de gorge inuits qu’elles pratiquent ensemble depuis son enfance. Ses vidéos, qui montrent les deux femmes face à face, se tenant par les bras et se regardant dans les yeux, ont été vues des millions de fois.

« Les chants de gorge sont sacrés, c’est un moyen de guérir, de me connecter avec ma mère et avec ma grand-mère, qui est décédée, confie Shina Nova. On a presque perdu cette tradition. Chez les Inuits, tout est transmis oralement. [Mes vidéos sont] aussi un mode de préservation culturelle. On s’enregistre pour ne pas perdre ces chants. »

@shinanovaUp close and personal #throatsinging #motheranddaughter #culture #inuit @kayuulanova♬ original sound – Shina Nova


Le lien entre la créatrice de contenu et sa mère perce l’écran, et son auditoire en redemande. « C’est important de montrer qu’une relation mère-fille peut être très forte, ajoute Shina Nova. J’espère que ça encourage des gens à avoir ce type de rapport avec leur mère. » 

Leur succès est tel que Shina et sa mère Kayuula ont commencé à enregistrer un album de chants de gorge inuits, qui devrait paraître cette année.  

Guérir ensemble

Grâce à son interface simple à utiliser, TikTok permet à n’importe quel propriétaire de téléphone intelligent de tourner, monter et téléverser de courtes vidéos. On peut y faire du lip-sync sur des extraits de chansons, créer ses propres sketchs comiques, danser, chanter et communiquer tout ce qui nous passe par la tête.

Et c’est là tout l’attrait de l’application : contrairement à d’autres réseaux sociaux, TikTok relève plus du terrain de jeu que du catalogue de mode. « Sur Instagram, tu dois être l’image de la perfection, mais TikTok me permet d’être moi-même, de partager ma vraie vie », explique Shina Nova.

Une importante communauté de créateurs autochtones se réunit d’ailleurs sur l’application, derrière le mot-clic #NativeTikTok. Pour la jeune Inuite, ce mot-clic est synonyme d’appartenance, de baume. « C’est un safe space pour les Autochtones de partout dans le monde, dit-elle. On se serre les coudes, on essaie de guérir ensemble. »

Sur son compte, Shina Nova expose les vêtements traditionnels créés par sa mère, dont des parkas faits à la main pour affronter les hivers nordiques. Elle y présente également des mets inuits, comme le béluga cru, ainsi que des bijoux et des maquillages traditionnels. Tout ça, TikTok oblige, sur un fond de musique accrocheuse et en quelques secondes. 

Elle a aussi commencé à partager des vidéos mettant en lumière les enjeux reliés aux communautés autochtones du Canada, comme le drame des femmes autochtones disparues et assassinées, ou encore le prix exorbitant du panier d’épicerie au Nunavik. Son large auditoire lui a récemment permis d’amasser 12 000 $ pour un refuge pour femmes autochtones. « Aider les femmes, c’est une partie importante de mes valeurs. »

Son parcours sur TikTok et ses échanges avec d’autres créateurs autochtones l’ont d’ailleurs convaincue d’entamer des études autochtones à l’université cette année. « Je veux m’instruire sur ma culture, sur mon histoire, sur ce que mes ancêtres ont vécu. »

Et si la majorité de ses efforts visent à éduquer son public, cette démarche, elle l’entreprend surtout pour elle. « C’est vraiment important pour moi d’apprendre, de finir ce que mes grands-parents n’ont pas pu terminer. »

Retrouvez Shina Nova sur TikTok sous le nom d’usager @shinanova.

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Superbe initiative, magnifique jeune fille talentueuse faisant connaître cette partie de notre population canadienne méconnue. Et merci à Camille Lopez de l’avoir mis en ligne via l’Actualité. Quelle revue fantastique qui fait indirectement notre fierté.

Cet article m’a donné le goût d’aller sur TikTok (que j’essayais d’éviter!) afin d’écouter cette magnifique et fascinante jeune femme et sa culture, que nous connaissons hélas trop mal.

Shina c’est le véritable Canada, le pays des ancêtres autochtones qu’on a voulu s’accaparer en tant que puissance coloniale. Mais il y a heureusement Shina et ses concitoyens inuits qui ont surmonté l’adversité et nous offrent un air de ce pays. Je trouve ça un peu drôle qu’elle veuille aller à l’université pour des études autochtone car elle est l’essence même de l’autochtonie canadienne mais je la comprend car cela va l’aider à mieux articuler son message dans le contexte colonial du Canada d’aujourd’hui. Il faut bien savoir ce qu’on enseigne dans les univesités pour pouvoir ensuite l’améliorer! Nakurmik Shina !