Sida : la guerre n’est pas encore gagnée

On ne meurt plus du sida dans les pays riches. La maladie ne fait plus peur. Et c’est là son principal ennemi. 

sida-medicaments
Photo : DPA Picture Alliance Archive / Alamy

Stéphane a 68 ans. Son infection par le VIH, le virus de l’immunodéficience humaine, il l’a contractée « dans la deuxième moitié des années 1980 » — c’est loin, on parlait encore du sida comme de la « peste gaie ». Quand on apprenait à cette époque qu’on était séropositif, « c’était comme recevoir un verdict de mort ». Les rares médicaments ne montraient « aucune efficacité et avaient des effets secondaires très lourds », raconte-t-il (nous avons accepté de préserver son identité, le VIH étant encore, à ce jour, une source potentielle de discrimination).

La maladie de Stéphane a donc progressé. Sa santé s’est gravement détériorée. Jusqu’à ce qu’arrive, en 1996, une combinaison de trois médicaments appelée trithérapie, d’une efficacité spectaculaire. « Je prenais une trentaine de pilules par jour. Ce n’était pas facile. Mais j’ai pris ma santé en main et me suis remis sur pied. »

Près de 20 ans plus tard, Stéphane est encore porteur du VIH — on ne sait toujours pas guérir l’infection. Mais sa charge virale, la quantité de virus en circulation dans le sang, est « indétectable » depuis 10 ans. Elle le restera tant qu’il prendra ses médicaments.

Le cas de Stéphane n’est pas unique. Il est séropositif, mais son état n’a pas évolué jusqu’au sida. L’infection par le VIH est devenue une maladie chronique maîtrisée, comme le diabète ou l’hypertension. C’est la beauté de la trithérapie. Le revers de la médaille, c’est que le VIH ne fait plus peur. « Beaucoup de jeunes banalisent le sida, s’inquiète Stéphane. Pour eux, c’est une maladie de mononcle. »

L’image est forte. Elle donne la mesure de la victoire remportée par la médecine : être infecté par le VIH n’est plus synonyme de mort. Du moins dans les pays riches, et dans les pays pauvres quand on a accès à la trithérapie. « Les médicaments n’ont presque plus d’effets secondaires et sont plus faciles à prendre : un comprimé par jour, c’est presque la norme », dit le Dr Réjean Thomas, fondateur en 1984 de la clinique L’Actuel, à Montréal. Et ces médi­caments sont efficaces. « Sur nos 3 000 patients, 97 % ont une charge virale inférieure au seuil de transmission. »

Mike, 25 ans, est un patient de L’Actuel. Le virus, il l’a attrapé de son copain, qui ignorait être infecté. Il y a un peu plus d’un an, Mike est tombé très malade. Cloué au lit pendant trois semaines, épuisé, il maigrissait à vue d’œil. Il a pensé mononucléose. Il a plutôt reçu un diagnostic de VIH. Un coup de massue. « Je me suis dit que ma vie sexuelle était finie. » À L’Actuel, on lui a expliqué l’infection. Et on lui a appris qu’il n’était pas condamné à l’abstinence. « Au bout d’un mois de trithérapie, j’avais une charge virale indétectable. Je prends une pilule chaque matin. Je n’ai pas d’effets secondaires. J’ai intégré cette réalité-là dans ma vie. Je ne suis pas déprimé. Je poursuis mes études. J’ai un copain régulier… »

L’une des grandes découvertes des dernières années est venue de l’observation de couples « sérodifférents » — un partenaire infecté et l’autre pas. En 2008, une étude suisse a montré qu’un séropositif chez qui l’on ne trouve plus trace du virus n’était pas contagieux. Depuis, on peut faire d’une pilule deux coups : garder le patient en bonne santé et, comme il ne risque plus de transmettre son virus, favoriser la prévention.

De bons médicaments ont l’avantage d’encourager les gens à passer un test de dépistage, pour se faire soigner si besoin est. Suivis pour leur infection, la plupart des séropositifs surveillent aussi leur cholestérol, leur tension artérielle, leur diabète, leur poids. Ils font de l’exercice, fument moins et voient régulièrement leur médecin. « Ils se portent pour ainsi dire mieux que le reste de la population », note le Dr Jean-Pierre Routy, hématologue au Centre universitaire de santé McGill. Quand ils sont bien traités, les séropositifs ont une espérance de vie similaire à celle de la population générale.

La prophylaxie préexposition, ou PPrE, est l’autre grande décou­verte récente. Plus connue sous son acronyme anglais de PrEP (pour pre-exposure prophylaxis), elle est faite pour des séronégatifs qui veulent prévenir la contamination lors de relations sexuelles à risque. Quand ils pensent en avoir, ils prennent un médicament antirétroviral, le Truvada, la veille, le jour même, puis pendant les deux jours suivants.

Pour déterminer l’efficacité de la PrEP, on a lancé début 2012 un essai clinique franco-canadien, IPERGAY (Intervention préventive de l’exposition aux risques avec et pour les hommes gais). Les premiers résultats ont été présentés en février dernier à Seattle, à l’une des plus grandes conférences sur les rétrovirus (la famille à laquelle appartient le VIH). « Notre présentation a été un temps fort de la conférence », dit la Dre Cécile Tremblay, microbiologiste au Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal et chercheuse principale d’IPERGAY Montréal.

Et pour cause ! « Nous avons mesuré une réduction du risque de 86 % chez les personnes qui prenaient le médicament par rap­port à celles qui recevaient un placébo. C’est énorme dans une étude de prévention », fait-elle remarquer. D’autant plus que l’essai s’adressait à des hommes séronégatifs à haut risque — ayant eu des relations sexuelles anales sans condom « avec au moins deux partenaires différents au cours des six derniers mois ».

Quelques pilules sur demande, quand on a envie d’aller faire la chose sans trop se préoccuper de la façon dont on la fait… La PrEP serait-elle une incitation à oublier le condom et le sécurisexe ?

« Pas du tout, répond la Dre Tremblay. Elle s’adresse à des personnes séronégatives qui sont dans une période de leur vie où, de toute façon, elles ont des comportements à risque, entre autres à cause de la drogue. Quand elles reçoivent la PrEP, elles sont aidées, accompagnées médicalement. Pendant notre essai, quatre personnes ont entrepris une cure de désintoxication. »

De fait, rien n’indique que les participants à IPERGAY ont davantage de comportements à risque, souligne le Dr Réjean Thomas. « Si je ne lui prescris pas la PrEP, un homme qui traverse ces moments difficiles risque fort d’être infecté dans six mois ou un an. La PrEP le protégera pendant ce temps-là. Quand il ira mieux, on passera aux méthodes de prévention habituelles. La PrEP n’est pas prescrite à vie. »

Les médicaments font donc des miracles. Mais la recherche sur les vaccins fait partie des dommages collatéraux de leur succès. « Le vaccin préventif n’est plus une priorité, constate le Dr Jean-Pierre Routy. Dans les congrès scientifiques, il n’y a à peu près plus personne dans les séances sur les vaccins. Mais il y a foule dans celles où l’on discute de l’éradication du virus. »

La prévention est aussi plus difficile, ce qui n’est pas une surprise. Pas la peine de se protéger, s’ils attrapent le VIH, il y a des pilules pour ça, semblent se dire certains. « Les jeunes sont souvent plus préoccupés par l’herpès que par le VIH, parce que le VIH, lui, se traite », remarque Ken Monteith, directeur général de la COCQ-sida, une fédération d’organismes communautaires de Montréal.

À l’ère de la PrEP, il ne faudrait pas « médicaliser la prévention et laisser de côté son volet psychologique et social », dit Robert Rousseau, de l’organisme mont­réalais Rézo.

Car les médicaments n’ont pas tout réglé. En est témoin la Maison d’Hérelle, à Montréal, qui offre depuis 25 ans hébergement et soins à des personnes démunies porteuses du VIH et atteintes du sida. « Au début, tous nos pensionnaires mouraient ici, rappelle la directrice, Michèle Blanchard. Aujourd’hui, l’infection est maîtrisée en deux ou trois semaines. » Bien. Sauf que « le VIH est le problème le plus simple à régler ».

Les problèmes psychologiques, sociaux, financiers, humains sont autrement plus compliqués. « Le tabou du VIH-sida perdure, c’est encore une maladie pas comme les autres », dit Michèle Blanchard. Sans compter que les personnes qui portent le virus se trouvent de plus en plus seules à mesure qu’elles vieillissent. Signe des temps, 8 chambres sur les 18 que compte la Maison d’Hérelle accueillent des séropositifs âgés, en bonne santé, qui pourront y habiter tant qu’ils le désireront.

L’endroit deviendrait-il une maison de retraite pour séropositifs démunis ? Michèle Blanchard n’aime pas l’expression. Mais elle sait que les besoins en hébergement des personnes qui vieillissent avec le virus vont croissant. « Nous avons une liste d’attente pour ces chambres. »

Les médicaments n’ont pas d’effet sur la solitude. Ni sur l’ostracisme. « Le VIH-sida est encore synonyme de discrimination », témoigne Ken Monteith. Bon an, mal an, la COCQ-sida s’occupe d’une centaine de cas de refus d’emploi pour cause de séropositivité, de refus d’assurance, de non-respect de la confidentialité. « Certaines personnes préfèrent donc ignorer si elles sont séropositives. Cela n’encourage pas le dépistage. »

Surtout qu’à partir du moment où l’on sait qu’on est séropositif, on a l’obligation d’en faire part à ses partenaires, même si la charge virale est indétectable, et donc, qu’on n’est pas contagieux. La Cour suprême en a décidé ainsi en 2012.

Ce jugement, pour Ken Monteith, décourage le dépistage. « Il faudrait limiter les poursuites criminelles à des cas de transmission intentionnelle du virus. Si une personne n’est pas contagieuse, elle ne devrait pas risquer d’être poursuivie parce qu’elle n’a pas divulgué son état. Dans ce domaine, le droit n’a pas évolué aussi vite que la médecine. »

Pour Mike, pour Stéphane comme pour les 35 millions de séropositifs qui vivent dans le monde, la guerre contre le VIH-sida n’est pas finie. Elle le sera peut-être quand on aura découvert un médicament qui guérira l’infection. La Nobel de médecine Françoise Barré-Sinoussi, codécouvreuse du virus, anime un programme international de recherche dont c’est l’objectif.

Mais déjà, avec les médicaments actuels, on pourrait en quelques années juguler l’épi­démie. On a tout pour traiter les séropositifs et les rendre non contagieux. Tout, donc, pour prévenir les nouvelles infec­tions. « Il faut passer à l’action à grande échelle, avec des campagnes combatives et soutenues, plaide le Dr Réjean Thomas. Oui, nous pouvons enrayer cette épidémie. Jamais je n’aurais dit ça il y a 10 ou 15 ans. Jamais non plus je n’aurais prononcé le mot “guérison”. »

*

ON SE MOBILISE

Avec des partenaires de la collectivité, Robert Rousseau, de l’organisme montréalais Rézo, a lancé début mars Mobilise, financé par les Instituts de recherche en santé du Canada. Objectif : mettre en œuvre, avec les intéressés, des programmes « adaptés à la réalité d’aujourd’hui ». À l’heure des médias sociaux et des applis qui permettent de géolocaliser des partenaires potentiels, « il faut innover, on ne peut plus se contenter d’un message de peur ».

*

 

LE MIRACULÉ DE BERLIN

sida-berlin
Gregg Felsen / Getty Images / Desert Aids Project

Il s’appelle Timothy Brown. Il est américain. Mais tout le monde le surnomme « le patient de Berlin ». Car c’est là, en 2007, qu’il a été débarrassé du virus du sida, contracté 12 ans plus tôt. On venait de lui découvrir une leucémie aiguë myéloïde. La chimiothérapie avait échoué. Il lui fallait une transplantation de moelle osseuse. Son médecin, Gero Hütter, a alors eu l’idée de chercher un donneur qui serait non seulement compatible, mais qui porterait aussi une mutation génétique rarissime connue pour protéger contre le virus du sida, la mutation CCR5-delta32/delta32. Il trouve le donneur. Le patient reçoit du même coup une moelle non cancéreuse et un système immunitaire résistant au sida : Timothy Brown est guéri à la fois de sa leucémie et de son sida. Après plus de huit ans, il se porte bien. Même s’il ne prend aucun médicament contre le virus, on n’en trouve plus trace dans son organisme. Malheureusement, il demeure un cas unique. Six autres patients ont reçu ce traitement. Aucun n’a survécu. Mais Timothy Brown incarne l’espoir qu’on pourra un jour guérir du sida.

 

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

2 commentaires
Les commentaires sont fermés.

La PrEP est un choix. Elle appartient aux premiers concernés. Elle n’est pas qu’une technologie pour « sauver des âmes perdues ». C’est du même ordre que la pilule contraceptive. En fait, la PrEP, c’est un pilule préventive.
Visiblement cet article a du retard factuels – considérant notamment la dernière sortie de l’OMS qui va beaucoup plus loin. Et la citation d’un directeur général d’un organisme qui n’est plus en poste depuis avril 2015 en est un autre exemple…

selon les pays, la prévention du sida est radicalement différente, et a servi de paravent à des mises en oeuvre idéologiques. Prévention par l’abstinence, la fidélité, la chasteté, prévention par le préservatif, prévention par le traitement. Seul le traitement peut faire reculer l’épidémie et concilier prévention et sauvegarde de la sexualité, ce qui provoque l’ire des moralistes, contrarie leur volonté démiurge de changer la nature
humaine. Avec ce constat que les moralistes sont aujourd’hui les principaux responsables d’une épidémie qui aurait déjà dû être éradiquée !
nous ne savons que trop, et vous ignorez totalement, à quel point, les lobbys moralistes ont oeuvré partout dans le monde pour faire reculer la mise en oeuvre des progrès réalisés bien plus tot que vos articles ne le disent. l’intransmissibilité du VIH obtenue par les trithérapie est connue depuis 1996, et non pas 2008. Les études récentes qui « prouvent » cette intransmissibilité n’ont fait que donner à un alibi à ceux qui ont caché la vérité pendant des années, et qui ont par ailleurs fait pression de tout leur poids pour que meme ces dernières études parfaitement inutiles comme HTPN052, etc…qui ont signé académiquement la validité des propos de Hirschel ne soient pas faites.
La PREP , dont il est question aujourd’hui : idem . Une association française , act-up, s’est pointée jusqu’à Bangkok pour faire annuler une étude expliquée devant 1000 scientifiques , et qui devait protéger les prostituées de Bangkok. Aujourd’hui, l’OMS recommande énergiquement cette mesure, sur la base de données aujourd’hui claires, en 2015, consécutives aux études de 2014, études envisagées dès 2004, et soigneusement annulées par l’énergie de cette association française et de toutes les autres du meme acabit, liées de concert.