Silence, on soupe

Le restaurant a beau être un lieu de socialisation, beaucoup se sentent très à l’aise de ne pas s’y adresser la parole. Mais astreignez-les à un repas sans musique, sans divertissement, où il est interdit de dire un traître mot ? Ils angoissent.

Ill. © Catherine Lepage
Ill. © Catherine Lepage

La musique emplissait chaque centimètre cube du restaurant, et pourtant, la famille assise à la table à côté de la mienne a observé un silence absolu pendant tout le repas. Le père scrutait avec suspicion son pizza-ghetti, sa conjointe, assoiffée, s’hydratait aux bloody mary pendant que leur marmot gavait un monstre de sucreries sur sa tablette électronique. Telle une roue de secours, le doo-wop craché du juke-box semblait remplir le vide qui les enfermait en attendant qu’ils passent à leur prochaine obligation familiale.

Le restaurant a beau être un lieu de socialisation, beaucoup se sentent très à l’aise de ne pas s’y adresser la parole. Mais astreignez-les à un repas sans musique, sans divertissement, où il est interdit de dire un traître mot ? Ils angoissent.

« La conversation est au cœur d’un repas en famille ou entre amis quand on va au resto. Je ne vois donc pas le but de faire ça », a répliqué mon copain quand je lui ai parlé des soupers thématiques de l’Eat, à Brooklyn.

Inspiré par les petits-déjeuners silencieux qu’il a connus dans un monastère bouddhiste en Inde, le chef, Nicholas Nauman, organise depuis septembre des soupers silencieux dans son placard locavore du quartier de Greenpoint. Sis dans le voisinage des filles de la télésérie américaine Girls et à une époque où l’ambiance sonore des restos branchouilles rivalise avec les décibels d’un marteau-piqueur, ce quatre services méditatif a comme objectif d’éliminer les distractions pour revenir à l’essentiel : l’acte de manger. Alors que la musique et les discussions gomment le cliquetis des ustensiles, les quintes de toux et la déglutition, les convives sont ici à vif.

C’était comment ? ai-je demandé à Sylvie Lachance, qui a tenté l’expérience à l’Eat. « Étonnamment zen. Très “om” », dit la propriétaire du Van Horne, dans Outremont.

L’ex-actrice et organisatrice de rendez-vous mémo­rables a repris le concept à son restaurant lors du dernier festival Montréal en lumière. Elle a porté la carte à sept services en deux heures pour que les convives ressentent davantage la privation de la parole. Si tout devait tourner autour de l’élégante valse de la fine cuisine, une charge émotive assourdissait le silence. Plus qu’une communion avec la nourriture, l’expérience est vite devenue un apprentissage de la restriction.

Après que la proprio leur eut interdit de texter, de désobéissantes blogueuses ont trouvé le moyen de bavarder en se passant des messages écrits sur des bouts de nappe en papier kraft. Une mère et sa fille, en froid depuis une décennie, avaient choisi cette occasion pour briser le silence tout en l’observant. « Le langage de leur corps était touchant à faire pleurer », dit la restauratrice.

À une autre table, deux cou­ples d’amis n’avaient rien à se dire ; ils se taisaient dans un mutisme que seules les personnes âgées semblent maîtriser. « Tu sais, quand ça fait 30 ans qu’on est en couple et qu’on se rend compte qu’on n’a plus rien à se dire ? C’était ça », raconte la savoureuse hôtesse avec son franc-parler. Mais après que l’insoutenable silence eut été brisé par « Get Lucky », de Daft Punk, propulsé au maximum, le quatuor a surpris Sylvie Lachance.

« Ils ont bondi de leur chaise, surexcités. Je pense que je les ai mal lus en pensant qu’ils s’ennuyaient. Leur côté “plate” traduisait pour eux une insoutenable attente. Ils n’en pouvaient plus », raconte-t-elle, en évoquant la possibilité de répéter le concept en novembre.

Elle a sorti les bouteilles de champagne, puis le party a commencé. Sauf pour un tranquille couple d’hommes, qui est parti tout de suite après les bulles.

Repus ? Comblés ? Déçus ? Difficile à dire. Le silence parle beaucoup, mais ne dit pas tout.

+

Plus le tempo de la musique est rapide, plus nous mangeons vite et plus vite nous cédons notre place à d’autres clients, nous apprend Frank Faulk dans son documentaire Keeping It Down, présenté à la CBC. Et plus la musique est forte, plus les gens boivent de l’alcool. À défaut de s’entendre parler, il faut bien se garder occupé…

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1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

bonjour,
Mme Lachance dit: « « Tu sais, quand ça fait 30 ans qu’on est en couple et qu’on se rend compte qu’on n’a plus rien à se dire ?….. » ; pas d’accord; pourquoi au contraire ne serait-ce pas que- quand on est en couple depuis 30 ans, on peut facilement manger ensemble en toute sérénité sans se parler et être quand même bien ? complicité…………..