Silence, on triche

Le crime organisé a infiltré les plus grandes ligues de soccer de la planète, révèle le reporter canadien Declan Hill dans un livre-choc. Et la Coupe du monde n’y échappe pas…

Silence, on triche

« Vendu ! », vocifèrent souvent les partisans de soccer frustrés par une décision de l’arbitre lors d’un match chaudement disputé. Ils n’ont — malheureusement — pas toujours tort, affirme le reporter canadien Declan Hill. Dans un livre-choc intitulé Comment truquer un match de foot (éditions Florent Massot, 444 p.), il révèle l’existence d’un vaste système de corruption mettant en cause à la fois des arbitres, des joueurs et des propriétaires d’équipe.

Avec leur chiffre d’affaires dans les milliards de dollars, les grandes ligues de soccer sont une proie facile pour le crime organisé, déclare Hill. « C’est comme un magasin de bonbons sans porte d’entrée ni gardien de sécurité. » Les autres grandes ligues sportives professionnelles ne sont, selon lui, pas davantage à l’abri.

C’est d’ailleurs en réalisant un reportage pour le réseau CBC sur les liens entre la mafia russe et les joueurs de hockey russes qui évoluent dans la Ligue nationale de hockey, il y a quelques années, qu’a germé l’idée de ce livre. « Je ne pouvais m’empêcher de tourner et retourner une question dans mon esprit  : si un sport relativement peu en vue comme le hockey pouvait attirer autant de mafieux, qu’en était-il du football international  ? »

Declan Hill a parcouru la planète pour enquêter sur ce sujet, qui fait d’ailleurs l’objet de sa thèse de doctorat à l’Université d’Oxford. L’actualité l’a joint à son domicile, à Ottawa.

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Le trucage de matchs dans le sport professionnel ne date pas d’hier, comme vous l’écrivez dans votre livre. En quoi ce problème est-il plus criant aujourd’hui  ?

— Le trucage de matchs est intimement lié à l’industrie des paris sportifs. Or, celle-ci a subi au cours des dernières années une véritable révolution technologique. Internet bouleverse le monde du gambling sportif de la même façon qu’il a transformé l’industrie de la musique. Les sites de paris en ligne engendrent désormais des recettes de dizaines de milliards de dollars et le marché ne cesse de croître  ! Cette industrie atteint une ampleur presque inimaginable en Asie, où les paris sportifs sont illégaux, contrairement aux États-Unis, au Canada et en Europe.

Le hic, c’est que le trucage des matchs y est si fréquent que les ligues de sport professionnelles locales ont quasiment perdu toute crédibilité. Les parieurs de Singapour, de Kuala Lumpur ou de Hanoi se tournent donc de plus en plus vers les ligues européennes, dont ils suivent les activités grâce à la télé par satellite. Les criminels asiatiques ne sont pas idiots  : ils ont suivi le marché et ont commencé à truquer des matchs en Europe et en Amérique du Nord. C’est un phénomène complètement nouveau.

Ces criminels ont-ils infiltré les grandes ligues de soccer  ?

— Oui. Selon mes sources, il y a souvent des trucages, par exemple dans les premières rondes du tournoi de la Ligue des champions [NDLR  : ce championnat annuel réunit les meilleurs clubs d’Europe].

J’étais moi-même sceptique au début de mon enquête. Je ne le suis plus depuis ma première rencontre avec Chin, l’une de mes sources au sein du crime organisé. Pendant cette entrevue, qui a eu lieu dans un club de golf tard le soir, deux téléphones cellulaires sonnaient sans arrêt. Chin s’assurait simultanément du bon déroulement d’un match truqué dans un tournoi en Asie et d’un autre en Allemagne, dans la Bundesliga [le championnat professionnel allemand de football]. Il m’a prédit le résultat final du match allemand avant même qu’il commence. J’ai vérifié le lendemain  : ça s’est terminé exactement comme il me l’avait dit. Ç’a été le début de ma collaboration avec lui.

Pourquoi une équipe qui brasse des dizaines, voire des centaines de millions de dollars de chiffre d’affaires risquerait-elle de salir sa réputation en truquant des matchs  ?

— D’abord, ce ne sont pas tous les matchs qui sont truqués. Ensuite, il faut savoir qu’il y a des inégalités profondes au sein des ligues professionnelles. Certaines équipes sont très riches en talent mais pauvres financièrement. Pour ces équipes, « vendre » des matchs, c’est tentant.

Tous les joueurs sont-ils corruptibles  ? Il est difficile d’imaginer un athlète multimillionnaire compromettre sa carrière pour une histoire de corruption…

— C’est effectivement plus rare, mais les athlètes très riches peuvent aussi participer à des trucages. Quand ils le font, il faut se souvenir de leurs origines, voir dans quel pays et dans quelle culture ils ont grandi. Si un athlète vient d’un milieu où règne la corruption, il ne changera pas parce que vous lui donnez un bon salaire. Et qu’arrive-t-il quand des joueurs ont des amis dans la mafia  ? Leur salaire ne les protège pas, au contraire  : il attise la convoitise des criminels  !

Comment reconnaître un match truqué au soccer  ?

— D’après mon analyse statistique, il se compte en moyenne 20 % plus de buts dans les matchs truqués que dans les autres. Autre trouvaille étonnante  : le nombre de buts marqués est plus élevé dans les 10 premières minutes et il diminue dans les 10 dernières minutes, contrairement à ce qu’on pourrait croire.

Quelles sont les « meilleures techniques » pour truquer un match  ?

— Ça dépend de l’identité du truqueur. Dans le cas des joueurs, ils évitent généralement les gestes trop évidents, comme compter dans leur propre but ou provoquer un tir de réparation (penalty ) pour l’équipe adverse. Ils commettent plutôt ce que j’appelle des péchés par omission  : ils « lèvent le pied », jouent mollement.

Les arbitres corrompus, eux, n’ont guère d’autre choix que de commettre des « péchés par commission ». Selon mes recherches, il y a de deux à trois fois plus de penalties accordés dans un match truqué que dans un match normal.

Quelle a été votre plus grande surprise au cours de cette enquête  ?

— Voir, en direct, le trucage d’un match de la Coupe du monde de football. À la fin du match, j’étais en larmes. Pour moi, ça signifiait la fin de mes idéaux, de mes rêves. J’étais peut-être un peu naïf, mais le sport était pour moi l’expression de ce que l’humanité compte de meilleur, la gentillesse, la compétition, avec un certain côté « sauvage », certes, mais certainement pas de tricherie.

Mon opinion sur le sport professionnel en a été ébranlée. J’éprouve maintenant une grande difficulté à suivre les activités des ligues majeures. Je préfère assister à des matchs amateurs, comme ceux qui ont lieu dans le parc, près de chez moi, à Ottawa.

Les partisans d’autres sports professionnels doivent-ils s’inquiéter des conclusions de votre livre  ?

— Oui. Je me suis aperçu que cette mécanique criminelle ne se retrouve pas que dans le football. Les manières, la méthode et les motivations des criminels fonctionnent pour presque tous les sports d’équipe, que ce soit le hockey, le basketball ou le baseball. Si vous comprenez comment on truque un match de foot, vous comprendrez comment la Ligue de basket, les tournois de cricket ou les matchs de tennis ont été contaminés.

Dans le cas de la Ligue nationale de hockey (LNH), je ne peux pas prouver qu’il y a eu des trucages. Toutefois, pendant mon enquête, j’ai rencontré un ex-membre de la mafia de New York qui est convaincu que ça s’est déjà produit. Salvatore « Big Sal » Miciotta était organisateur d’un casino illégal à Brooklyn dans les années 1990 et il refusait d’accepter les paris sur les matchs de la LNH en raison des liens qu’entretenait la mafia russe avec les joueurs russes. Il était convaincu que des matchs étaient truqués.

Le système de corruption que je décris dans mon livre risque de prendre de plus en plus d’ampleur au cours des prochaines années si on n’adopte pas des mesures pour protéger et assainir le milieu sportif.