Six défis pour la rentrée

La rentrée dans les cégeps et les universités s’annonce complexe cet automne, conséquence d’un «printemps érable» dont on n’a pas fini de mesurer la portée. Tour d’horizon.

Photo : Graham Hughes/PC

1. Ménager les profs

Supporter deux sessions comprimées – celle de l’hiver, à finir, et la suivante – sera tout un défi pour les profs. Et encore faudra-t-il que la rentrée se fasse dans le calme.

Votée en mai, la loi spéciale (« permettant aux étudiants de recevoir l’enseignement dispensé par les établissements de niveau postsecondaire qu’ils fréquentent ») obligera les enseignants à rentrer en classe et à donner leurs cours. Pour bien des profs, la simple évocation de ce retour au travail est une source de stress. Devront-ils franchir des piquets de grève si les étudiants reconduisent les votes en ce sens ? Devenir des arbitres entre les pro et les anti-hausse des droits de scolarité ?

« Tous ces scénarios demandent d’aller à l’encontre des règles éthiques et des normes du travail, dit Max Roy, président de la Fédération québécoise des professeurs d’université. Et la situation nous met en porte-à-faux par rapport à nos valeurs et au lien de confiance que nous avons avec nos étudiants. »

Même son de cloche à la Fédération nationale des ensei­gnantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN). « On peut essayer de forcer un enseignant à rentrer au collège, mais on ne peut pas forcer une relation pédagogique saine, dit la présidente, Caroline Senneville. À l’université, on ne nous apprend pas à enseigner sous la contrainte ! »

De nombreux enseignants ont été traumatisés par les événements du printemps. Le 15 mai, par exemple, des heurts violents ont eu lieu lorsque la Sûreté du Québec a libéré l’entrée du collège Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse, bloquée par des manifestants. « Tout le monde conserve un souvenir pénible de cette journée », dit Michel Milot, président du syndicat des enseignants de Lionel-Groulx.

Si la rentrée se déroule sans histoire, ce ne sera pas simple pour autant. Les enseignants ont dû réaménager leurs plans de cours. Et se concentrer sur l’essen­tiel. « Avant d’aborder la nouvelle matière, je devrai réviser avec les étudiants les notions apprises il y a plus de cinq mois, dit Catherine Laberge, enseignante de techniques juridiques au collège Ahuntsic. Ce qui nous fera perdre un temps rare et précieux. »

Alors qu’une session dure normalement 15 semaines, celle de l’hiver 2012 sera comprimée à l’équivalent de 12 semaines. Celle d’automne débutera vers le 10 octobre, elle aussi condensée sur une période de 12 semaines.

Les négociations sur la réorganisation du travail des enseignants étaient en cours au moment de mettre sous presse. « Nous ne demandons pas plus d’argent, mais plus d’effectifs. C’est indispensable si on veut que les étudiants soient sou­tenus et encadrés », dit Caroline Senneville, présidente de la FNEEQ-CSN.

Le coût de ces embauches est estimé à 25 millions de dollars, pour environ 400 enseignants supplémentaires. « Des demandes totalement déraisonnables », dit Jean Beauchesne, PDG de la Fédé­ration des cégeps, qui précise que le ministère de l’Éducation s’est engagé à payer la facture, mais à hauteur de 10 millions.

Les conditions de travail des professeurs d’université se régleront dans chacun des établissements, selon les conventions collectives. Des ententes ont déjà été con­clues dans certaines uni­versités, mais des dis­cussions ont toujours lieu ailleurs – notamment pour les chargés de cours.

2. Naviguer dans des horaires d’enfer

Cours d’une durée de quatre heures au lieu de trois. Pauses supprimées. Journées commençant plus tôt et finissant plus tard. Samedis matin en classe. Travail personnel intensif… Pour rattraper la session d’hiver, étudiants et professeurs devront mettre les bouchées doubles.

« Les étudiants vont devoir absorber de la théorie par eux-mêmes, car nous n’aurons pas assez d’heures pour tout voir en classe », dit Catherine Laberge, enseignante au collège Ahuntsic.

À l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), les étudiants ont déjà expérimenté les horaires à rallonge. Après des semaines de grève, les cours ont repris en mai et se sont terminés en juin. « Ç’a été la pire fin de session de ma vie ! Mais j’étais prêt à assumer mon choix d’avoir fait la grève », dit Pierre-André Lalanne, 23 ans, étudiant en géographie et président de l’Association générale étudiante du campus de Rimouski de l’UQAR (AGECAR).

Jonathan Dupuis, 18 ans, a voté pour sa part contre la grève. En 1re année de sciences pures au collège de Maisonneuve, à Mont­réal, il n’est pas inquiet pour la suite des choses. « J’ai eu cinq mois de congé, j’ai eu le temps d’étudier, même si je travaillais dans un magasin, dit-il. Certains profs nous ont envoyé des courriels avec des suggestions de tra­vaux pour prendre de l’avance. »

Dans certaines universités, le rattrapage se fera surtout à distance – notamment avec des programmes de lecture transmis par Internet. C’est le cas entre autres de la Faculté des lettres et sciences humaines, l’une des plus touchées par la grève à l’Université de Sherbrooke.

3. Prévenir le décrochage

Près de 95 % des cégépiens inscrits dans les 14 collèges dont la session a été suspendue ont confirmé leur retour. Mais on risque tout de même de voir augmenter le décrochage.

Ceux qui auront décidé d’abandonner une partie ou la totalité de leurs cours avant le début de la session recevront la mention « abandon sans échec ». Une fois la session commencée, ils devront avoir une bonne raison – problèmes de santé, difficultés d’apprentissage, par exemple – pour éviter la mention « abandon avec échec » (qui influence la cote de rendement au collégial – la fameuse cote « R » -, utilisée pour l’admission dans les programmes universitaires contingentés). « Ce sera évalué au cas par cas, indique Jean Beauchesne, de la Fédération des cégeps. Nous allons encourager ces étudiants à opter pour un cheminement à temps partiel. »

Ceux qui ont indiqué ne pas vouloir revenir devraient être contactés personnellement. « Notre objectif est d’éviter d’aug­menter le décrochage », poursuit Jean Beauchesne.

Il faut tout de même s’attendre à davantage d’échecs et d’abandons. Car les étudiants ne pourront pas tous mettre les bouchées doubles. « La grève pénalisera davantage les étudiants faibles ou moyens, dit Louise Bienvenue, professeure titulaire au Départe­ment d’histoire de l’Université de Sherbrooke. Plus autonomes, les étudiants forts vont s’en sortir. »

Pour les finissants du secondaire, l’adaptation au cégep sera plus périlleuse qu’à l’accoutumée, alors que la première session est cruciale pour la persévérance. « Ça demande trois semaines, un mois pour qu’ils s’habituent au rythme du collégial, dit Caroline Senneville, de la FNEEQ-CSN. Là, ça devra être beaucoup plus rapide. »

Habitué au travail intensif, Olivier Turner, 17 ans, ne s’en fait pas. Étudiant en double DEC (histoire et civilisations, langues) au cégep du Vieux Mont­réal, il a participé à d’innombrables manifs depuis février. « J’ai continué à m’avancer en lisant mes manuels scolaires. Mais j’ai surtout beaucoup profité du cours de sciences sociales qui se déroulait en direct, sous mes yeux, avec la grève ! »

« Les profs sont super-cool avec nous, ajoute Victor Hayeur, 18 ans, étudiant en cinéma au cégep de Saint-Laurent. Tous nous encouragent dans notre mouvement et vont nous aider le plus possible pour qu’on réussisse. C’est sûr que certains vont avoir plus de misère, mais on va s’entraider. »

4. Apprendre vite

Avec le temps d’apprentissage réduit, les cours et les diplômes seront-ils d’aussi bonne qualité que d’ordinaire ?

Des profs reconnaissent qu’ils devront prendre des raccourcis, d’autres se montrent optimistes. « Dans la majorité des pro­grammes, les plans de cours ont été réorganisés afin de répartir les compétences ou objectifs pédagogiques dans les sessions suivantes », dit Pascale Sirard, enseignante de français, présidente du syndicat des enseignants du collège de Maisonneuve. « Ce qui devrait nous permettre d’offrir des diplômes tout aussi valables. »

C’est particulièrement crucial dans le secteur technique, dont les finissants doi­vent, selon les programmes, être fin prêts pour les examens des ordres professionnels.

Même son de cloche à l’Université de Sherbrooke. « Les savoirs qui n’ont pu être transmis en 1re année seront transférés dans nos cours de 2e année, réaménagés en conséquence », dit Louise Bienvenue, professeure au Département d’histoire.

5. Oser voter

Les modes de scrutin – et les procédures parfois désuètes – utilisés par les associations étudiantes causeront encore des maux de tête à ceux qui souhaitent la reprise des cours.

Au cégep de Sainte-Foy, où l’on a tenu un scrutin électronique, 87 % des étudiants ont participé. Et les trois quarts ont rejeté la grève.

« Les opposants à la grève sont trop peu nombreux à se présenter aux assemblées et à se prononcer », déplore Marc Paquin, 41 ans, étudiant en techniques de l’informatique au cégep du Vieux Montréal. Comme les votes se tiennent souvent à main levée, certains craindraient d’être intimidés. Mais d’autres négligeraient tout simplement d’aller voter.

Et pour compliquer les choses, certaines assemblées étudiantes fonctionnent selon des règles issues du Code Morin, qui date de 1938 ! « Des procédures désuètes, longues et complexes », dit Marc Paquin, vétéran de la Marine canadienne, de retour aux études depuis l’automne 2011. Au cégep du Vieux Mont­réal, il faut que 10 % des étudiants soient présents à l’assemblée générale pour voter ou pour reconsidérer un mandat de grève. Et selon le Code Morin, il faut que les deux tiers d’entre eux soient d’accord pour l’abolir.

6. Être prêt à tout

Les étudiants respecteront-ils une « trêve électorale », comme le suggère Léo Bureau-Blouin ? Si ce n’est pas le cas, le ministère de l’Éducation pourrait annuler la session dans les cégeps, du jamais-vu au Québec.

À la Fédération des cégeps, on se montre confiant. D’abord en raison du fort taux de réinscription. « Bien sûr, cela ne signifie pas que tous ceux qui se réinscrivent ne boycotteront pas les cours, dit son PDG, Jean Beauchesne. Mais on est loin de l’héca­tombe annoncée. » Autre raison d’être optimiste, à ses yeux : la certitude que les étudiants savent qu’ils n’ont pas d’autre choix.

« Avec les sessions com­pressées, on est au minimum de ce qui peut être pédagogiquement valable, dit Jean Beauchesne. Si une vaste majorité décidait de ne pas reprendre les cours, on n’aura plus qu’à annuler la session d’hiver et à accueil­lir les élèves du secondaire pour la session d’automne le plus rapidement possible. »

Une telle possibilité n’est pas prévue pour les universités : annuler la session les obligerait à rembourser les étudiants pour ser­vices non rendus – et risquerait de placer nombre d’établissements en situation délicate, voire en faillite…

LIRE : ENTRETIEN  AVEC DANIEL ZIZIAN – PDG DE LA CREPUQ >>

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