Six hommes et une liste

Ils avaient une fin de semaine. Ils devaient accoucher d’une liste des 100 habiletés de l’homme moderne à partir d’un document en contenant trois fois plus ! N’écoutant que leur courage, ils ont relevé le défi. Récit de leurs délibérations.

Six hommes et une liste
Photos : Pierre Manning

Pas de bière avant midi. Et quand quelqu’un parle, les autres se la ferment. C’étaient les deux règles que nous devions respecter. Nous nous connaissions à peine tous les six, et la vue du petit lac paisible de même que la bonne odeur du café n’arrivaient pas à me rassurer : arriverions-nous à remplir la délicate mission que j’avais eu la mauvaise idée de proposer à mes patrons ? Nous avions la fin de semaine pour établir la liste des 100 habiletés qu’un mâle québécois doit aujourd’hui maîtriser pour pouvoir prétendre être un « homme complet ». Gros contrat !

Six gars de 30 à 49 ans, pas mal occupés (cinq sont pères de famille), qui acceptent de s’enfermer dans un chalet de la Mauricie pour discuter d’habiletés masculines, ça se voit aussi souvent qu’une éclipse solaire. « Vous allez dresser une liste ? Ça fait magazine de filles ! » avait réagi un copain, la veille, lorsque je lui avais expliqué notre projet. Il se trompait. Le très viril magazine américain Popular Mechanics – l’évangile des amateurs de « chars » et de clés à molette – produit ses propres listes de ce qu’un homme doit savoir s’il souhaite marcher la tête haute.

De tout temps, des auteurs ont cogité sur l’art d’être un homme. L’épopée de Gilgamesh, le plus ancien récit de fiction connu (les tablettes d’argile datent d’environ 1700 avant notre ère), exalte les mérites du guerrier courageux, brutal, et loyal envers son compagnon d’armes. En 1895, Rudyard Kipling, auteur du Livre de la jungle, proposait un modèle d’homme tout en modération : « Si tu peux être amant sans être fou d’amour / Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre / Et te sentant haï, sans haïr à ton tour / Pourtant lutter et te défendre / […] / Tu seras un Homme, mon fils. » De nos jours, les librairies vendent des « manuels de virilité ». Le livre de l’homme (Éditions du temps, 2009), best-seller en Europe, enseigne la façon de constituer sa boîte à outils, de parler aux femmes et de… faire atterrir un Boeing 747.

Pour projeter l’image d’un « vrai homme », faut-il savoir conduire une voiture manuelle ? Manœuvrer un canot ? Jouer au hockey ? Changer une couche ? Que faut-il pour mériter le respect de ses copains ? Ou pour éviter leurs railleries ?

Ces questions trottaient déjà dans nos têtes avant que nous nous retrouvions en ce matin brumeux au bord du lac Lambert, près de Saint-Alexis-des-Monts. Dans les années 1950, un « vrai homme » devait, selon mon père, savoir se coiffer comme Elvis Presley et gagner le pain de sa famille. Quel est, aujourd’hui, le code du mâle québécois ?

Notre « comité » – cinq journalistes et un photographe – n’arrivait pas les mains vides. Trois mois plus tôt, L’actualité avait lancé un appel à son équipe de collaborateurs, qui lui avaient proposé plus de 300 habiletés. Certaines étaient saugrenues (attraper une grenouille). D’autres, originales (trouver des condoms après la fermeture des pharmacies).

La plus populaire chez les femmes : trier les vêtements par couleurs avant de les laver. Ces propositions, comme bien d’autres, ont été rejetées par notre jury. Notre travail consistait à débattre, à négocier et à élaguer pour ramener la liste finale à 100 habiletés.

Exercice aisé ?

Le processus s’est révélé moins facile que prévu. Au départ, seulement six habiletés ont fait l’unanimité : être capable de faire un nœud de cravate, d’utiliser un extincteur, de faire un compliment, de se défendre physiquement en cas de menace, de se souvenir du nom des personnes que l’on côtoie (tous ont admis souffrir de ce léger handicap) et de faire un feu sans allumettes ni briquet. Notre « homo quebecus modernus perfectus » allait s’ériger sur cette modeste base. Le cadet du groupe, Alec, a soudain eu l’air dubitatif : « Euh… Sérieusement, les gars, l’un de nous sait-il faire un feu sans allumettes ? »

Comment des gars qui se respectent peuvent-ils résister à un tel défi ? Trois minutes plus tard, nous étions à l’œuvre, un genou dans l’herbe humide près de l’emplacement de feu de camp, frottant un bout de bois sur une bûche. Notre scout officiel, Jean-Benoît, y avait savamment disposé des brindilles dans l’espoir que la chaleur générée par la friction les enflammerait. Nous nous sommes relayés à ce jeu un bon quart d’heure. Résultat : six hommes en sueur, une odeur de brûlé et une fierté blessée. Notre liste était à peine commencée, et déjà, aucun de nous ne remplissait les conditions requises pour obtenir le titre d’homme complet !

Qu’importe. Nous avions bien sélectionné « savoir se défendre physiquement en cas de menace », alors que nous sommes loin d’être des Éric Lucas. Seul Mathieu-Robert, l’aîné, 49 ans, s’était déjà battu lorsqu’il était jeune adulte. Garçon de café rue Saint-Denis, à Mont­réal, ce gaillard avait dû expulser à quelques reprises des vendeurs de drogue. « Lorsqu’on te tape dessus, il est trop tard pour appeler le 9-1-1 », dit-il. Se faire tabasser n’est pas la pire chose. Quelqu’un qui resterait paralysé par la peur devant l’agression d’un proche – sa copine ou un parent – ne serait plus qu’une moitié d’homme, estime Jean-Benoît.

Nous partagions l’idée que l’homme est un protecteur. Il doit pouvoir sortir sa famille d’une situation fâcheuse, par exemple en rechargeant la batterie d’une voiture en panne ou en défonçant une porte. Prendre le volant lors d’une sortie familiale est une façon de dire : « Je prends en charge la sécurité de mon clan » et non pas : « Chérie, tu conduis mal. » J’ai posé la question : « Qui prend naturellement le volant dans votre couple ? » Toutes les mains se sont levées.

Cet élan protecteur se manifeste pleinement en camping. Dans le bois, les « tâches ménagères » deviennent soudainement très viriles, car elles constituent de petits actes de survie. En entretenant le feu, nous avons l’impression de renouer avec Cro-Magnon, qui se cache derrière nos joues rasées ou nos barbes bien taillées. L’action d’allumer un feu avec du bois humide révèle l’essence même de la relation homme-homme, a fait remarquer Pierre avec sérieux, tout en sortant des bières du frigo. « Celui qui tente sa chance devient, pour un instant, le chef. Et si son feu fait patate, il doit céder sa place. » C’est la loi de l’homme. On ne rigole pas !

Cette loi peut être cruelle. Il suffit de voir La bête lumineuse, le fameux documentaire de Pierre Perrault sur la chasse à l’orignal (ONF, 1982), pour s’en convaincre. (Un poète invité à participer à un voyage de chasse est ridiculisé par les autres et exclu du groupe.) Très tôt, un homme apprend à ne pas déplaire à son clan. S’il est permis de pleurer devant sa mère ou sa blonde, il n’est pas question de verser des larmes devant ses copains. Il faut bien paraître devant les autres gars.

Ainsi, maîtriser les règles du poker, lancer un ballon de football correctement et connaître le nom d’au moins 10 joueurs du Canadien de Montréal sont autant d’habiletés que nous avons choisies parce qu’elles permettent de s’épargner des moqueries. « Dans les discussions avec mes amis, j’ai souvent honte de ne pas connaître les noms des joueurs de la LNH, a confié Jean-Benoît. Pour sauver les apparences, je ramène la conversation à Guy Lafleur ! »

Signe des temps, nous avons renoncé à « résister à la douleur sans [nous] plaindre », contrairement à nos pères, à nos grands-pères et à Gilgamesh, qui se seraient enorgueillis de cette force. « Consulter un médecin ou un psy au moment opportun » figure toutefois sur notre liste. « Un homme complet doit avoir l’humilité de demander de l’aide », a dit Alec.

Être protecteur signifie également, en 2010, prodiguer des soins à ses enfants. Certaines aptitudes vont de soi : se débrouiller pour préparer un souper pour la famille à la dernière minute, prendre correctement la température d’un enfant et changer une couche. « Pourquoi ne pas ajouter : faire un potage ? » a demandé Mathieu-Robert. Un silence gêné s’est imposé. Père de trois enfants, Mathieu-Robert a la garde de son ado de 14 ans, en plus de la garde partagée de ses fils de 11 ans et 2 ans.

Il s’est levé et a posé les poings sur la table. « Voyons, les gars, il n’y a pas que le barbecue ! Un potage, ça mijote, ça sent bon, c’est chaud, ça rassure et ça console. C’est aussi ça, être un père ! » Va pour le potage !

Vers minuit, après plus de 10 heures de débats, notre liste était enfin complète. Six gars, qui n’étaient que de simples connaissances le matin, riaient maintenant comme de vieux amis sous les étoiles. Les flammes du feu de camp partaient à l’assaut du ciel (Charles et Jean-Benoît y avaient jeté un tronc entier).

À la lueur du brasier, la discussion s’est poursuivie des heures durant, sans calepins ni photos. Combien de fois avions-nous eu la possibilité de passer une journée entre gars pour faire autre chose que regarder le hockey, jouer à des jeux vidéo ou aller à la pêche ?

Restait l’étape de l’analyse des résultats. J’ai envoyé notre liste à quelques experts, notamment à Denyse Baillargeon, qui enseigne l’histoire des femmes et de la famille à l’Université de Montréal. Une semaine plus tard, elle m’a téléphoné. « Votre liste m’a fait sourire. Est-ce que les femmes ont des SPM aussi terribles que ça ? » a-t-elle demandé, faisant allusion à une certaine habileté : voir venir et gérer les SPM de sa blonde.

En quoi notre homme complet de 2010 est-il différent de celui que nos pères auraient imaginé ? « Si vous aviez fait cette liste il y a 50 ans, la majeure partie des habiletés auraient été choisies en fonction d’être un bon pourvoyeur », a répondu l’historienne, se disant surprise du peu de compétences associées à l’argent (4 sur 100). « Vous semblez vouloir vous accomplir professionnellement, mais dans un but personnel. Pas pour assurer, à vous seul, la subsistance d’une famille. »

En partageant avec sa conjointe le fardeau de subvenir aux besoins d’une famille, notre Jos Parfait ne se sent toutefois pas plus léger. Il aurait contracté, avec quatre décennies de retard sur la femme, la variante masculine du syndrome de la superwoman. Ce terme, populaire dans les années 1970 et 1980, s’appliquait aux mères qui tentaient de mener une carrière en plus de prendre leur famille en charge.

Cette angoisse liée à la volonté de tout maîtriser, partout et dans toutes les situations, est évidente dans notre liste, note encore Denyse Baillargeon. « Vous voulez passer la journée au travail, puis préparer le souper, superviser les devoirs et coucher les enfants. Et vous ne voulez faire aucune concession sur les stéréotypes masculins traditionnels : être un sportif, un bricoleur, un chasseur. »

Le surmenage n’est pas la seule chose qui menace ce superman. Si l’on en croit le docteur en service social Simon Louis Lajeunesse, spécialiste de l’identité masculine, notre homme serait sur le point de se faire planter là par sa copine ! « Certaines habiletés relatives au couple m’ont surpris : écouter sa blonde raconter sa journée et avoir l’air intéressé, voir venir et gérer – gérer ! – les SPM de sa blonde. Dans votre vision des choses, c’est la femme qui cause des problèmes, pas vous. Et vous vous limitez à gérer ces désagréments, sans faire d’efforts pour vous améliorer vous-mêmes. »

Notre modèle d’homme sait peut-être « tuer, écorcher et rôtir une poule ou un lapin », mais il semble détaché de son être intérieur, a analysé Michel Dorais, expert en sociologie de la sexualité. Notre liste, a-t-il précisé, comprend 80 habiletés liées au « savoir-faire », comme « changer un pneu crevé », et seulement 20 liées au « savoir-être », comme « être agréable avec sa belle-famille ». Il ne s’en étonne guère, puisque les hommes se définissent d’abord par leurs actions.

Mais pour bien répondre aux défis du 21e siècle, nous aurions dû, à son avis, sélectionner plus d’habiletés comme : exprimer ses émotions, consoler sa blonde, convaincre par ses arguments et savoir se faire de nouveaux amis. « On peut être un as de la mécanique, du bricolage, de la cuisine et de la survie en forêt, et être une personne incapable de vivre en société ! » a-t-il conclu.

De retour de Saint-Alexis-des-Monts, j’ai fait lire notre liste à ma blonde. Elle a souri à quelques reprises avant de lever la tête. « Que voulez-vous dire par « écouter sa blonde raconter sa journée et avoir l’air intéressé » ? » a-t-elle demandé sèchement. « Euh…, ai-je hésité, c’est une question de politesse. Ce qui se passe dans ta journée, celle de ta mère et celle de tes amies ne m’intéresse pas toujours… Ne sois pas susceptible. »

Décidément, je ne maîtrise pas encore l’habileté « savoir se taire lorsque nécessaire »…