Sortir des égoûts

Au Mexique, on dit mordida, en Espagne soborno, en Italie bustarella, ailleurs il y a bakchich, pot-de-vin, kickback, huilu (c’est du chinois)… Peu importe la langue, toutes les sociétés connaissent la corruption. Toutes la combattent au nom de l’intérêt commun. Avec un succès à géométrie variable, d’une génération à l’autre.

L'édito de Carole Beaulieu - Sortir des égoûts
Photo : D.R.

La commission Charbonneau fait brillamment le constat des ratés du Québec pour ce qui est de protéger ses administrations municipales de cette gangrène toujours prête à contaminer l’univers de la construction.

La mordida québécoise, version « chaussettes enrichies » et séjours de golf gratuits, laisse un goût amer. Et soulève bien des questions. Non seulement sur les règles nouvelles qu’il faudra mettre en place pour éviter les récidives, mais aussi sur la manière de renverser cette culture de laisser-faire, d’avidité et d’au-plus-fort-la-poche.

On peut comprendre – sans approuver – qu’un fonctionnaire mal payé d’un pays pauvre arrondisse ses fins de mois en demandant des cadeaux. On peine cependant à trouver une seule raison pour laquelle un fonctionnaire montréalais, à qui les contribuables – ses voisins ! – versent un bon salaire et paient 70 % de sa généreuse pension, ait pu choisir de tremper dans les présumées combines dont a fait mention Lino Zambito.

Empocher 1 % de la valeur des contrats en augmentant artificiellement le coût des travaux ? Faire en sorte que la Ville accepte des « extras bidon », qui gonflent les factures, en échange d’un pourcentage de ces « extras » ? Mais dans quelle marmite ces fonctionnaires étaient-ils tombés pour voler ainsi leurs concitoyens ? De quel luxe avaient-ils tant besoin pour trahir de la sorte leur mandat de protecteurs du bien commun ?

Des enquêtes ont été ouvertes par le contrôleur général de la Ville de Montréal, Alain Bond, sur les agissements des employés dénoncés par Zambito. Certains ont été suspendus pendant que les autorités vérifient les dires et les ouï-dire du témoin.

Par-delà ces enquêtes, il faudra mettre en place des mécanismes pour éviter la récidive. Et c’est là que ça se complique.

Renforcer l’expertise en génie des administrations provinciale et municipales, comme le propose le gouvernement Marois, est urgent. Mais ça ne résoudra pas tout. Au-delà des règles plus sévères, des mécanismes de surveillance plus systématiques, des enquêtes policières plus fréquentes, il faudra des efforts concertés pour promouvoir une culture d’intolérance à l’égard du vol du bien public.

L’heure est aux sanctions plus exemplaires, aux chefs plus exigeants. Chaque fois qu’un élu met son parti au-dessus des intérêts de la collectivité – comme Jean Charest l’a fait en ne dénonçant pas les manquements de son ministre Tony Tomassi dans le dossier des garderies -, il dérègle la boussole morale de la nation.

Il y aura toujours des filous de carrière qui tenteront de contourner les règles, même s’ils risquent ainsi le congédiement ou la prison – la peine de mort elle-même n’a pas freiné la corruption en Chine. Mais convenons que trop de gens voient les services publics comme des pigeons qu’il est de bon ton de plumer. Au lieu de se dire « si les autres le font, pourquoi pas moi ? », pourquoi les fonctionnaires de Montréal n’ont-ils pas dénoncé tout ça ? Que craignaient-ils ?

Le combat contre la corruption, petite et grande, est visi­blement à refaire à chaque génération. On ne réussira sans doute jamais à l’éradiquer. Et le Québec est loin d’être le pire endroit sur terre en cette matière. Mais on a du boulot à faire pour l’empêcher de trop prospérer ! Si on commençait par expliquer à nos enfants la valeur du bien public et l’importance de le protéger ?

 

ET ENCORE

Deux cardiologues renommés ont encaissé en 2010 des chèques de 1 500 et 5 000 dollars de Valery Fabrikant (cet ex-professeur incarcéré depuis 20 ans à la suite de la tuerie de Concordia), qui tentait de les convaincre de lui faire subir une angioplastie. Ils l’ont jugée non nécessaire, mais ont empoché les dollars. Par « peur des représailles », a dit l’un, interviewé par The Gazette. Parce qu’il pensait que c’était un cadeau, a dit l’autre au comité de discipline du Collège des médecins, qui l’a radié pour une semaine et lui a imposé une amende de 1 500 dollars.

 

 

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