Sortir du piège de la langue maternelle

Ce qui compte au Québec, c’est la langue d’usage public, pas la langue maternelle… Concentrons-y nos efforts.

Le fait que moins de un Montréalais sur deux n’a pas le français comme langue maternelle est aussi inquiétant que l’annonce qu’il va neiger l’hiver prochain. On a vu pis.

Ce qui devrait nous préoccuper, ce ne sont pas les données sur la langue maternelle, pas plus que sur la langue d’usage à la maison. Plutôt celles sur la langue d’usage dans l’espace public, un indicateur que Statistique Canada ne compile malheureusement pas.

Prenez un ami de Montréal, prénommé Carlos, né en Argentine, qui travaille dans le domaine comptable. Langue maternelle : espagnol. Langue d’usage à la maison : vietnamien. En secondes noces, il a épousé une Vietnamienne d’Hanoi, et il contribue à la franciser, elle ainsi que sa fille. Langue d’usage public de ce Carlos : français. Carlos est donc un francophone. Tout comme ses quatre enfants — trois d’un premier mariage —, aujourd’hui adultes, dont l’un est aussi papa. Et je ne vous parle pas de mes voisins et de leurs trois enfants. Langues maternelles des parents : portugais et anglais. Langue d’usage public : français.

Immigration ne veut plus dire anglicisation automatique ! En 1971, un peu moins de la moitié des allophones (47 %) pouvaient parler le français. En 2001, c’était près de trois sur quatre (73,5 %), selon des données du Conseil supérieur de la langue française. Les chiffres étaient-ils plus bas en 2007 ? L’Office québécois de la langue française nous le dira peut-être en mars, quand il dévoilera son bilan quinquennal.

Depuis 30 ans, les Québécois — leurs gouvernements et leurs institutions — sont passés maîtres dans l’art de franciser leurs concitoyens canadiens ou étrangers. Ici, on produit des francophones ! Et dans de nombreuses régions du monde où des langues minoritaires tentent de survivre — parlez-en aux Ukrainiens, submergés par les russophones —, on admire les stratégies des Québécois et on s’en inspire. Au Québec, on a francisé avec succès les univers du film, du jeu vidéo, du logiciel, de l’automobile…

Certes, ce serait bien si tous les immigrants, au Québec, avaient le français comme langue maternelle. Mais ce bassin n’est pas infini. Un ergothérapeute dont la langue maternelle est le roumain et qui parle le français comme un novice, c’est mieux que pas d’ergothérapeute du tout.

Il y a des ratés dans les commerces du centre-ville de Montréal ? Sans doute. Dénonçons-les. Plaignons-nous. Cessons de consommer dans ces commerces-là. Cherchons aussi des solutions.

La pénurie de main-d’œuvre qui s’annonce dans les prochaines années placera les petits commerçants devant des choix cruels. Vaut-il mieux un caissier unilingue ourdou que pas de caissier du tout ?

Mettons en place des programmes incitatifs de francisation pour les entreprises de moins de 50 employés et payons-en le prix administratif.

La société française d’Amérique ne sera pas gratuite !

Finançons mieux des initiatives fructueuses comme celles des comités de francisation des syndicats, celui de la FTQ par exemple. Leur budget est d’à peine le dixième de ce qui est versé aux comités de santé et de sécurité au travail. Leurs membres connaissent bien les contraintes des petites entreprises en mal de main-d’œuvre. Ils arrivent à franciser des ouvriers qui ont peu de temps à passer sur les bancs d’école, occupés qu’ils sont à nourrir leur famille. Consultons-les.

Et soyons pragmatiques. Sur une échelle de 1 à 10, le progrès du français au Québec depuis 30 ans est un bon 8 ! Un 10 serait mieux, évidemment. Ne nous endormons pas sur nos lauriers. Pour faire grandir le français en Amérique du Nord, il faudra toujours bagarrer dans les coins. La mondialisation nous impose à tous de parler non seulement le français, mais aussi d’autres langues. Notre déclin démographique nous condamne également à payer pour franciser de nouveaux arrivants.

Il va neiger sur le Québec, c’est certain. Créons des mesures incitatives à l’achat de bonnes pelles et de pneus à neige. Demandons aux entreprises une contribution accrue à la francisation. Un pourcentage de leurs profits ? Exigeons du français dans l’espace public. Et ne nous inquiétons pas trop de la langue que les gens parlent dans leur cuisine ou leur chambre à coucher.

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