Soulagée, mais triste

La normalité me manque et ne pas vraiment voir la famille cette année, continuer cette grande pause, sera douloureux.

Photo : L'actualité

Bye Noël. Ça, c’est fait. Rassemblements annulés. On s’y attendait, ça n’allait pas bien. Ça ne va pas bien. La chose responsable et respectueuse à faire, c’est d’annuler Noël. On va faire ça en petit comité. En bulle. On aura quand même une pause. On ira glisser, on regardera des films, on boira du vin… Oh non, je suis en train d’idéaliser mes vacances comme je le fais chaque fois, et après tout le monde devient mou dans la maison et on se crie après.

Faudrait que j’apprenne. Mais tout de même, peut-être qu’on fera des casse-têtes. Un bonhomme de neige. Des réunions Zoom en famille. Y a moyen de continuer à fêter même en étant loin, j’imagine. C’est pas comme si ça faisait pas neuf mois qu’on le fait. Je vais rater la messe. Onze ans que j’y allais avec ma belle-famille. Chaque année le clan grandissait, les dernières fois on prenait trois ou quatre bancs d’église avec nos douzaines d’enfants, jusqu’à en faire rouspéter les madames en fourrure qui essaient d’entendre le curé au-delà des petits qui grouillent. « Mais c’est pas à cause des petits, on l’entend pas, madame, le curé ! Y est pas bon, son micro ! Déjà qu’il parle en métaphores du premier siècle en marmonnant à 80 ans, ça serait le fun qu’il ait un micro qui marche, mais c’est pas le cas ! Alors consolez-vous avec la chorale que vous avez pas le droit de regarder qu’ils ont placée en haut à l’arrière de l’église. »

C’est ma vision de la messe. C’est pas un excellent show, disons. Mais je reste plus raisonnable que mon fils qui part dans son imaginaire et passe une heure à faire semblant de décrocher les lustres ancestraux et les faire tomber par terre. Bruits d’explosions à l’appui. « Maman, les chants, je suis sûr qu’ils sont maléfiques. Le prêtre nous fait croire qu’ils sont beaux, mais il va prendre nos âmes avec. » D’après lui, c’est pas une église, mais un manoir hanté. Il a beaucoup d’imagination. Surtout quand il s’emmerde.

Mais tout ça va me manquer. La normalité me manque, et ne pas vraiment voir la famille cette année, continuer cette grande pause, sera douloureux. Ça fera bizarre de changer nos habitudes, de ne pas respecter nos traditions. Si elles ne sont pas religieuses, elles sont familiales, et c’est tout comme. Je vais m’ennuyer de manger des clémentines avec mon frère et ma sœur en ne sachant pas quelle heure il est, je vais m’ennuyer de rire en faisant des casse-têtes pendant que ma mère décrit tout ce qu’elle fait à voix haute. Je vais m’ennuyer du sapin qui est toujours à la même place, avec des décorations qu’on a depuis je sais pas quand.

Je vais m’ennuyer de l’immense famille de mon mari, de ma belle-mère qui colle trois tables pour pouvoir tous nous asseoir. Je vais m’ennuyer de la frénésie des enfants qui trépignent d’envie d’ouvrir les cadeaux. « Après la messe, a dit grand-maman. » Je vais m’ennuyer de la bouffe de mon père qui, comme un bon Français, cuisine à merveille, cuisine avec son cœur et nous dit depuis qu’on est petits qu’il nous aime en passant par notre ventre.

Je vais m’ennuyer de voir que les neveux et nièces sont rendus plus grands que moi, de côtoyer des ados, de me rappeler ce que ça faisait d’avoir cet âge-là. Je vais m’ennuyer de sentir que je suis une bonne mère qui, malgré la longue liste de choses qu’elle avait à faire, s’en est encore sortie vivante. Je vais m’ennuyer d’être en gang, avec toutes les maladresses d’une famille. Avec les non-dits, les tabous, les fous rires, les souvenirs. Je vais m’ennuyer d’appartenir à un clan. De faire partie d’un tout. Je m’ennuie de mon tout.

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Excellent texte… vraiment! Ça me ramène tellement d’images du vrai bon temps, alors que mes parents étaient vivants. Ça me rend un peu triste, mais ça me rappelle comment ces moments étaient beaux. Merci!

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Texte qui m’´a amenée au bord des larmes, parce que ma famille ressemble à la vôtre. Et que moi aussi je vais m’ennuyer de ses rituels et traditions qu’on répète chaque année avec plaisir et amour. Merci, je ne suis pas toute seule.

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Baptêmes, mariages et funérailles. J’ai toujours déploré la mauvaise qualité du son dans les églises ! Ça me fait capoter parce que mes parents sont âgés, moi je suis l’ainé des 6 enfants, mais je me vois mal prendre le micro lorsqu’il y aura des finérailles. Préparer un beau et bon témoignage, pour finir par parler tout seul !

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Dans cette chronique, Léa Stréliski nous offre un joli plaidoyer sur la « normalité », je serais plutôt tenté de parler de « sa normalité partagée » ; ce qui évidemment pose la question de : « Qu’est-ce donc que la normalité ? »

Supposons que pour toutes sortes de raisons (scénario catastrophe hollywoodien), la pandémie continue de gagner du terrain, que les vaccins ne vaccinent pas, qu’en même temps toutes sortes de virus incontrôlables continuent de nous visiter, bien que nous ne les ayons pas vraiment conviés….

Que feraient alors les humains ? Eh bien je gage que tous ne mourraient pas pour autant. Ils trouveraient des moyens de survivre et la distanciation deviendrait la nouvelle forme de normalité.

Pour certains la famille est le cadre de « leur » normalité ; cependant la famille peut être un véritable carcan de « bonnes intentions ». Il y a toujours un moment où il faut quitter le nid, prendre son élan, apprendre à voler (learning to fly) comme le chantait si bien le regretté Tom Petty.

Je ne suis pas sûr que lorsqu’on choisit de prendre son essor, l’ennui puisse persister pour encore très longtemps. Enfin, j’aimerais bien comprendre en quoi et pourquoi Noël ne serait pas un jour comme les autres d’un point de vue de la mécanique céleste ? La Terre s’arrête-t-elle de tourner ce jour-là pour permettre au Père Noël de visiter toutes les chaumières en même temps ?

Mes pensées vont à celles et ceux qui d’usage ne célèbrent pas pour diverses raisons. Conservez la foi, elle ne nous trompe pas, nous pouvons la célébrer 365 jours par an. La vie bien pensée devrait être une fête, pas une corvée programmée une seule fois l’an ou deux, avec un écart d’une semaine seulement.

Cette normalité-là est nulle, ne serait-ce que pour la santé publique, il y a un coût additionnel pour cela tous les ans. Et si ce n’est pas nous qui en faisons les frais, c’est encore le personnel soignant qui doit-être toujours mis plus à contribution.

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« une bonne mère qui […] s’en est encore sortie vivante. » L’essentiel. Tout encore possible, ouvert. Infiniment moins triste que « Le dernier Noël », n’est-ce pas?…

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