Souriez, vous êtes coté

Les papesses de l’art de vivre continuent de marteler l’importance de rester soi-même, mais il faut se rendre à l’évidence : en 2014, si on veut un lift ou un lit, il vaut mieux bluffer. Car c’est ainsi qu’on décroche les étoiles.

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Illustration : Catherine Lepage

4,83/5. C’est la moyenne d’étoiles que m’ont accordées les chauffeurs de taxi montréalais membres de l’application Hailo* après m’avoir transportée à bord de leur voiture. « 4,83, c’est vraiment très bien ! » me dit Jeff Desruisseaux, directeur général de Hailo Montréal, l’application qui permet de héler un taxi, de suivre son parcours jusqu’à notre porte grâce au GPS et de payer la course, tout ça d’un clic. Mon anxiété de performance me dit que cette cote, ce n’est pas assez, étant donné que je n’ai jamais été impolie avec les chauffeurs et que je n’ai ni posé mes chaussures ni vomi ma poutine sur la banquette arrière.

Hailo est loin d’être la seule application à mettre à l’examen ma personnalité selon le même système d’évaluation qu’emploie Yelp pour le poulet portugais du coin, RateMDs pour le médecin de famille et TripAdvisor pour la grande pyramide de Kheops (4,5/5). Les usagers ne sont plus les seuls à avoir droit de vie ou de mort sur les entreprises ; ces dernières aussi ont maintenant quelque chose à dire sur nous.

Il faut s’y faire, car les fondations de la plupart des services d’économie collaborative à la Airbnb, Couchsurfing, AmigoExpress et Uber reposent sur ces évaluations mutuelles, et c’est ce qui permet d’établir ces communautés. Mais si un comportement irréprochable ouvre les portes des taxis, ceux qui n’obtiennent pas la note de passage devront-ils prendre le bus ?

Avec Hailo, en tout cas, il est impossible qu’on refuse un client sur la base d’une mauvaise cote, car le chauffeur n’a accès à l’évaluation de l’usager qu’après avoir accepté de le prendre dans sa voiture, précise Jeff Desruisseaux pour nous rassurer. Celui-ci explique que la compagnie demande plus de détails aux chauffeurs ou aux clients lorsque les uns ou les autres reçoivent trois étoiles et moins. « On sait que tout est toujours relatif, car il y a toujours deux côtés à une histoire. Les notes, en fait, ne servent que d’indicateurs pour permettre à chacun de s’améliorer. »

L’humain a toujours quantifié ses pairs, mais c’est quand même la première fois dans l’histoire qu’il peut savoir ce que les autres pensent de lui avec la seule aide d’un téléphone intelligent. La première fois aussi que la terre entière peut savoir ce que nous valons au lit sur une échelle de 10.

Je dis « nous », mais c’est aux femmes que Lulu laisse l’exclusivité d’accorder des notes à leur tableau de chasse. À l’aide d’un système de valeurs discutable, établi par des mots-clics prédéterminés, c’est sous le couvert de l’anonymat qu’elles peuvent crier au monde entier que leur dernière conquête est #gentilenverssamaman, qu’il #acceptederegarderdescomédiesromantiques et qu’il #adebeauxcheveux. L’application mobile prévient les prochaines intéressées qu’il a #unproblèmedhygiène, mais que malgré son 4/10 pour les bonnes manières, le sexe, lui, vaut un bon 8,5.

Heureusement pour les hommes, qui n’avaient jusqu’à récemment aucun pouvoir sur le profil Lulu créé par d’autres à leur sujet, les critiques féminines étaient assez élogieuses. Mais pour des raisons évidentes d’entrave à la vie privée, Lulu a récemment révisé ses critères, et seuls les garçons inscrits sont soumis à l’appréciation des filles.

Alors qu’elle prétend aider les filles à faire un choix éclairé sur leurs fréquentations, cette plate-forme s’est muée en une sorte d’outil de vantardise sur lequel les hommes peuvent enjoliver leur profil en ajoutant des photos et des mots-clics élogieux pour faciliter les rencontres romantiques.

Les papesses de l’art de vivre continuent de marteler l’importance de rester soi-même, mais il faut se rendre à l’évidence : en 2014, si on veut un lift ou un lit, il vaut mieux bluffer. Car c’est ainsi qu’on décroche les étoiles.

L’hiver dernier, pendant que des restaurateurs montréalais dénonçaient sur le mur indélébile de Twitter les clients qui n’honoraient pas leur réservation, le magazine Wired nous rappelait que le concept de vie privée est complètement dépassé.

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* Au moment de mettre sous presse le numéro de L’actualité dans lequel cette chronique a été publiée, l’application Hailo était toujours offerte. Toutefois, le 14 octobre, CBC annonçait que Hailo mettait fin à ses activités à Montréal et à Toronto.

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