« Speak English, you are in France ! »

Avec ses programmes en anglais et ses campus à l’américaine, l’École des hautes études commerciales révolutionne l’enseignement de la gestion en France. Et séduit les étudiants étrangers.

Speak English, you are in France !
Photo : Olivier Remualdo

Après avoir enseigné l’économie financière à l’Université de Montréal pendant 17 ans, le Niçois René Garcia a eu tout un défi à relever en rentrant dans sa ville natale, en 2007 : il a dû passer à l’anglais ! Professeur à l’École des hautes études commerciales (EDHEC) de Nice, il donne aujourd’hui tous ses cours dans la langue de Shakespeare… comme ses collègues. « Ç’a été le plus gros changement pour moi par rapport au Québec », dit ce jovial Méridional à la chevelure poivre et sel. Un changement qu’il juge néanmoins inéluctable pour une business school aux ambitions internationales.

Pionnière en la matière, l’EDHEC n’est pas la seule grande école de gestion française à avoir succombé à l’anglais. Se livrant une chaude lutte sur le lucratif marché des étudiants étrangers, les autres y viennent aussi, tout comme leurs concurrentes ailleurs dans le monde, y compris au Québec : HEC Montréal, la Faculté des sciences de l’administra­tion de l’Université Laval et l’École des sciences de la gestion de l’UQAM donnent quelques cours, voire des programmes entiers, in English. Ces éta­blissements sont d’ailleurs partenaires de l’EDHEC, avec qui ils offrent des échanges étudiants.

L’EDHEC va toutefois plus loin que ses concurrentes, puisque 100 % de ses programmes de master (maîtrise) sont offerts en anglais. Et cela, depuis 2008 à son campus de Nice (1 500 étudiants), sur l’attrayante French Riviera, et depuis 2009 à celui de Lille (3 000 étudiants), dans le nord de la France, et à celui de Paris (900 étudiants). Seuls les cours de la 1re année (bachelor) sont en français.

Un virage radical qui a généré pas mal de résistance et d’inquiétude chez les professeurs. D’autant qu’ils ont dû non seulement changer de langue, mais aussi revoir leurs cours pour les rendre plus pratiques, axés sur le marché du travail et accessibles aux étudiants étrangers. « J’ai tenu bon et la majorité des professeurs français sont restés », se félicite Olivier Oger, directeur général du groupe EDHEC, qui compte également des campus à Singapour et à Londres (une centaine d’étudiants chacun). « Nous en avons aussi recruté d’autres à l’étranger. »

S’exprimant lui-même dans un anglais imprégné d’un accent frenchy à la Louis de Funès, Olivier Oger est formel : « S’arcbouter contre l’anglais ne mène qu’à l’isolement. À l’inverse, offrir des programmes dans cette langue nous permet d’accueillir davantage d’étudiants étrangers, lesquels deviennent des ambassadeurs de la France dans leur pays. » Les campus de l’EDHEC comptent 25 % d’étudiants étrangers – plus de 50 % dans certains programmes de maîtrise – et l’objectif est de doubler cette proportion d’ici 5 à 10 ans. Déjà, depuis l’introduction de l’anglais, le nombre d’étudiants venus de la Chine et de l’Inde a augmenté de 65 % et 75 % respectivement.

Pour Pin Duangdee, Thaïlando-Canadienne de Vancouver inscrite en master of science finance à Nice, la possibilité d’étudier en anglais a été déterminante. « Je n’aurais jamais pu venir ici autrement », dit la jeune femme de 26 ans, qui suit quotidiennement un cours de français de deux heures offert par l’EDHEC. « Cela me sert dans la vie de tous les jours et m’aide à m’adapter à la culture française, nouvelle pour moi. »

Mais la langue n’est pas tout. Si Pin a choisi l’EDHEC, c’est d’abord pour sa réputation : cet établissement figure parmi les cinq premières grandes écoles de commerce françaises, et le Financial Times l’a classée, cette année, 14e parmi les 65 meilleures écoles de gestion au monde. Pin l’a aussi choisie pour son ambiance internationale et parce qu’elle lui permettait d’élargir ses horizons. « En Amérique du Nord, la plupart des programmes de gestion sont conçus sur le même modèle, dit-elle. En Europe, chacun a sa personnalité et les étudiants peuvent choisir celui qui leur correspond le mieux. »

Salles lumineuses donnant sur la Médi­ter­ranée, équipement ultramoderne, archi­tec­ture audacieuse… le campus niçois fait mentir la réputation – souvent justifiée – de vétusté des universités françaises. Même chose pour celui de Lille, dans le Nord-Pas-de-Calais, inauguré en septem­bre. Aménagé dans un parc verdoyant, il comprend piscine, salle multisports, résidence de 300 logements… Privée, l’EDHEC exige toutefois des droits de scolarité à l’avenant : de 7 750 à 30 000 euros par année, selon les programmes.

Avec ses campus à l’américaine, ses cours en anglais, ses programmes pratiques et ses étudiants étrangers, l’EDHEC est en train de révolutionner l’enseignement de la gestion en France. Au risque d’y perdre son âme ? « Pas du tout ! » répond Pierre-Guy Hourquet, directeur du Centre de recherche en stratégie et management. « Tout est une question d’équilibre : on peut être ouverts sur le monde et garder notre identité française. »