Sur la ligne rouge : Les masques de Kigali

Une femme est passée à la clinique déposer un paquet pour moi. À l’intérieur, des masques. Et de la bienveillance.

Photo : Mathilde Fortin

Aujourd’hui, c’est le premier jour de « chaud ». La clinique est maintenant séparée en deux parties distinctes et imperméables, le « chaud », où nous commençons à recevoir des cas potentiels de COVID-19, et le « froid », où nous continuons d’accueillir des patients pour autre chose que la COVID. Seul Marcel, l’intendant, a le droit de traverser le mur d’étanchéité par une porte que l’on peut verrouiller, mais qui n’est pas dotée d’une poignée. Marcel est responsable de verrouiller et de déverrouiller les deux entrées principales de la clinique, alors il doit parfois passer d’un côté puis de l’autre. On le surveille attentivement. « Hé ! Marcel ! Viens ici que je te mette du Purell dans les mains avant que tu retournes de l’autre côté. »

Je suis à mon poste, telle une Lara Croft des microbes. Équipée de pied en cap d’une blouse jaune, d’un masque bleu pâle, de lunettes transparentes et de gants de nitrile bleus, j’attends toujours mon premier patient. C’est une longue journée. Le 811 n’a pas encore commencé à nous envoyer activement des patients. Ces derniers arrivent au compte-gouttes. Je ne m’en plains pas : mieux vaut moins de COVID-19 que trop de COVID-19, au fond. Seulement, c’est très long. Je suis assise à égrener les secondes quand j’entends la clé s’activer dans la serrure logée dans le mur. Je me retourne. Marcel pousse la porte de cet étrange mur habituellement inexistant. Il s’approche de moi et me tend une boîte sur laquelle est collé un mot rédigé à l’ordinateur.

« Qu’est-ce que c’est ?

— Bah ! Je sais pas trop… C’est une dame au “froid” qui a laissé ça pour vous. Ce serait une boîte de masques du Rwanda.

— Du Rwanda ?…

— Oui. La dame a insisté pour vous la remettre.

— OK… »

Je prends la boîte avec précaution. On dirait des masques N95, si je me fie à la description imprimée sur le côté. Je détache délicatement le mot et en fais la lecture :

Une boîte de masques protecteurs pour protéger nos anges gardiens.

J’ai acheté ces masques le 13 mars dernier dans une pharmacie de Kigali, au Rwanda. Je souhaitais me protéger durant le vol Kigali-Doha, puis Doha-Montréal. Ils ne se vendaient pas à l’unité. Je n’avais aucun symptôme. Au moment de mon départ, le Rwanda ne recensait aucun cas de coronavirus. Je viens de terminer ma quarantaine ce dimanche 29 mars, conformément aux recommandations des autorités sanitaires et gouvernementales. Je suis toujours en parfaite santé. J’ai désinfecté l’extérieur de la boîte.

En espérant que ces masques pourront vous être utiles.

Merci d’être là pour nous.

Carmen Beaumont, Laval

Si le coronavirus ne peut traverser le mur entre le « chaud » et le « froid », la bienveillance, elle, sait visiblement venir à bout de toutes les frontières possibles… pour peu qu’on la laisse nous habiter.

Merci, madame Beaumont.