Sur les traces de Roosevelt

« Ce qu’il y a de plus beau en Amérique, c’est l’idée de l’Amérique », écrit Jacques Mistral en rappelant le discours de Barack Obama sur les races, prononcé lors d’un congrès démocrate et souvent comparé à celui de Lincoln, en 1860.

Au-delà des discours et des parades, cependant, le nouveau président des États-Unis d’Amérique devra enclencher une « troisième révolution », ajoute l’économiste, après celle de Roosevelt, en 1933, préoccupée de sécurité sociale, puis celle de Ronald Reagan, en 1980, qui misait sur les forces du marché. La « troisième révolution » annoncerait donc un retour du balancier en faveur de la classe moyenne.

Mistral, ex-conseiller du premier ministre français Michel Rocard, a travaillé de nombreuses années à Washington auprès de l’ambassade de France, interrogeant des journalistes et des universitaires, voyageant dans le pays, analysant les problèmes économiques qui se sont accumulés depuis le début de la guerre en Irak. Avec le recul que permet le regard d’un étranger, il affirme que 2008 marquait la fin d’un cycle économique et politique. Bush, appuyé par les chrétiens évangéliques et ses conseillers, dont Karl Rove, voulait déboulonner la statue de Roosevelt, mais la crise actuelle l’a ramené aux politiques rooseveltiennes.

On ignore généralement que les républicains n’ont pas toujours représenté le big business. Ce sont eux qui ont mis fin à l’esclavage, au 19e siècle, pendant que les démocrates, représentant les petits Blancs du Sud, s’y opposaient. Cependant, le « Grand Old Party » républicain de Lincoln et de Jeffer­son allait, au 20e siècle, évoluer vers la droite, alors que les démo­crates glissaient à gauche, d’abord avec Roosevelt puis avec Johnson, qui entérina la loi sur les droits civiques.

Le cycle entrepris sous la présidence de Reagan a commencé, on s’en souvient, par le licenciement des contrôleurs aériens en grève illégale, et une fois les syndicats pulvé­risés, l’ancien acteur de Holly­wood s’est lancé dans une déré­glementation tous azimuts. Le conservatisme a alors envahi les tribunaux, et la lutte contre les forces du mal jus­tifia l’augmentation des dépenses militaires ; c’est ce cycle dont Mis­tral annonce la fin. Or, dans quel état est aujour­d’hui «le plus puissant pays du monde » ? Il est aux prises avec une concurrence inattendue dans le domaine de l’inno­vation, du savoir et de la recherche : « 40 % des étudiants étrangers ayant obtenu un doctorat dans une université américaine avouent leur intention de quitter le pays. » L’exode des cerveaux est un boomerang. « Les points forts des exportations américaines en Chine sont les produits agricoles et les biens intermédiaires ! » Les délocalisations, qui ne touchaient que les produits manufacturés, menacent désormais les secteurs de la pharmacie et de la recherche en électronique (vers l’Inde) comme ceux des services comptables et des centres d’appels. La mondialisation pourrait ainsi emporter, a prédit un ancien vice-président de la Réserve fédérale américaine, plus de 40 millions d’emplois ! Il y a de quoi pousser au protectionnisme.

La dette des États-Unis empêchera vraisemblablement le nouveau président de remplir toutes ses promesses, mais, rappelle Mistral, la Constitution américaine est stable, le patriotisme sans faille, la résilience étonnante, le système bipartite efficace, et les citoyens, en perpétuelle période électorale — tous les quatre ans pour la présidence, tous les deux ans pour le Congrès —, sont en mesure d’influencer les décisions politiques. Ne sous-estimons jamais, dit Mistral, qu’à droite comme à gauche les Amé­ri­cains se méfient de l’État ainsi que du personnel politique qui règne « au royaume washing­tonien de la paperasserie ». Si les citoyens croient en la démocratie, ils misent plus encore sur leurs capacités individuelles de résoudre les problèmes.

Ébranlée par une crise à la Bourse, épuisée par une guerre onéreuse, la population américaine connaît déjà un chômage inquiétant et éprouve un profond sentiment d’insécurité. Les réformes de la droite ont conforté la montée des inégalités entre les classes sociales, et même si les Amé­ricains croient qu’ils sauront s’en sortir, l’issue n’est pas trouvée. Jacques Mistral, dans La troisième révolution américaine, procède à une analyse intéressante, quoique savante, de statistiques glo­bales, qui révèlent les avantages et les faiblesses d’une économie admirée de tous jusqu’à hier. Le 20e siècle fut celui des États-Unis ; le 21e pourrait-il lui glisser entre les doigts ?

Et encore…

« Aux États-Unis, 60 % de la population pensent que les pauvres sont pauvres parce qu’ils sont paresseux, 29 % parce qu’ils sont enfermés dans le piège de la pauvreté ; les pourcentages sont inverses en Europe. La pauvreté, en Amérique, c’est d’abord un échec personnel. Cette conception remonte d’ailleurs aux origines de la nation américaine. »
Jacques Mistral

La troisième révolution américaine, par Jacques Mistral, Perrin, 237 p., 31,95 $.