Sur les traces des Jésuites

Comme leurs ancêtres il y a 400 ans, une dizaine de jeunes, autochtones et « Blancs », veulent parcourir ensemble le sentier des Jésuites, 310 km de grande nature reliant Québec au lac Saint-Jean.

Sur les traces des Jésuites
Photo : Nicolas Ottawa

Oubliez Compostelle. Il existe au Québec un sentier tout aussi mythique. Sauf que c’est un sen­tier d’eau : 310 km de rivières, de lacs et de portages reliant Québec au lac Saint-Jean. On l’appelle le « sentier des Jésuites », parce que ces derniers l’ont emprunté de 1676 à 1703 pour approvisionner leur mission de Métabetchouan. Mais en vérité, ce sont les Innus qui l’ont tracé, pendant des mil­lé­naires de pérégrinations entre le fleuve Saint-Laurent et le lac Saint-Jean.

Deux groupes d’adolescents, composés d’autochtones et de « Blancs », ont parcouru ce sentier mythique au cours des deux der­nières années. Cet hiver, un autre groupe est prêt à se lancer dans l’aventure, en ski de fond cette fois. Si Nancy Bolduc, l’âme de cette belle odyssée, voit son finan­cement renouvelé par le programme de lutte contre le diabète chez les autochtones, du ministère de la Santé du Canada.

En vidéo : des adolescents sur les traces des Jésuites >>

Cette arrière-petite-fille d’Innus, âgée d’une trentaine d’années, a eu l’idée d’une grande rencontre entre autochtones et non-autochtones en 2008, lors du 400e anni­versaire de Québec, dont le thème des célébrations était justement « La rencontre ». Pour elle, qui est directrice du parc national de la Jacques-Cartier, près de Québec, il était insensé que Blancs et autochtones ne se connaissent toujours pas mieux 400 ans après leur première rencontre. Afin d’établir des ponts, il fallait commencer par les jeunes. Elle a donc proposé d’en réunir une dizaine issus des deux peuples pour une expédition en canot sur le sentier des Jésuites.

Au poste d’accueil du parc national de la Jacques-Cartier, en juillet 2009, parents et amis étaient venus accueillir les 10 jeunes de la deuxième mouture de cette grande rencontre : six garçons (trois Innus et trois Attikameks) et quatre filles (des Blanches), âgés de 14 à 17 ans. Ils étaient partis 16 jours plus tôt de Métabetchouan, au Lac-Saint-Jean, avec leurs accompagnateurs. Soudain, au détour de la rivière, ils sont apparus : 9 canots, 18 canoteurs ramant avec ardeur.

Dès que les jeunes touchent le rivage, leurs cris de joie retentissent. Ils viennent d’accomplir un exploit ! Parcourir le sentier des Jésuites sous la pluie, sur des rivières gonflées, tirer leur canot à la cor­delle, portager sur des pistes boueuses, monter leur tente, cuisiner leurs repas… Cette expédition les a fait « grandir ».

Prenez Érika Roy, une châtaine de 17 ans aux yeux pers, qui n’oubliera jamais Claude Boivin, un des deux sages venus leur transmettre leur savoir sur les plantes, les animaux et la spiritualité amérindienne. Érika me décrit avec émotion le rituel de la purification, inspiré des quatre éléments, que Claude Boivin leur a enseigné. On met de la sauge et du genévrier (la terre) dans une coquille (l’eau), on allume le contenu (le feu) et on attise les flammes avec une plume d’oiseau (l’air). Ensuite, on « s’asperge » de fumée de la tête aux pieds, en terminant par le cœur. La purification libère des pensées qui font souffrir. Pour Érika, cela signifiait faire le deuil de sa grand-mère morte l’année précédente. « Pendant l’expédition, j’ai perdu la bague qu’elle m’avait donnée. Mais j’ai compris que ce que ma grand-mère m’avait donné d’important, je ne l’avais pas perdu. »

Comme les autres, Érika est épuisée, mais heureuse. Car si, pendant ces 16 jours, on « rencontre l’autre », on se rencontre aussi soi-même. On apprend à connaître ses limites… et à les dépasser. Surtout, on acquiert une plus grande autonomie.

L’autonomie est la philosophie de base des guides de la Coopérative d’intervention par la nature et l’aventure du Québec (INAQ), qui offre des activités de grande nature et d’aventure à de petits groupes au Saguenay. Une philosophie qui a incité Nancy Bolduc à se les associer pour concré­tiser son projet.

« Au début, nous leur apprenons à se débrouiller en forêt, mais à mesure que l’expédition progresse, il faut qu’ils se tirent d’affaire seuls », dit Annie Plante, une des guides. Les jeunes doivent allumer un feu, entretenir leur matériel, ce que la plupart n’ont jamais fait.

Ils ont constamment des choix à faire, ajoute son collègue Michel Tremblay. « Des choix qui font qu’ils sont au sec ou mouillés, confortablement installés ou mal à l’aise dans leur tente ou leur canot. S’ils font les mauvais choix, ils ne peuvent que se blâmer eux-mêmes. C’est un dur contact avec la réalité. Mais en prime, ils ont la liberté et vivent une expérience où le temps et l’espace sont infinis. »

À l’instar d’Érika, les trois Attikameks de la réserve d’Opitciwan (sur la rive du réservoir Gouin) exhibent leurs nombreuses piqûres comme autant de trophées à leurs parents venus les accueillir. Mais très vite, Yan-Raphaël Awashish raconte à quel point il a eu peur quand il a chaviré et que ses jambes sont restées coincées dans le canot. Mais ce qu’il a trouvé le plus difficile a été d’être éloigné de sa famille pendant deux semaines.

Tout d’abord, le contact a été compliqué, parce que Yan-Raphaël parle plus souvent l’attikamek que le français. Mais à la fin, lui et ses amis apprenaient des mots attikameks aux autres. Érika en a consigné bon nombre dans son carnet, dont le mot utimashkuess, princesse. Après 16 jours ensemble, souvent sous la pluie, sans luxe ni confort, autochtones et non-autochtones ne faisaient plus qu’un. La griffe de porc-épic qu’elle garde précieusement dans un sac Ziploc le rappelle à Érika. Ce porc-épic, ils l’ont mangé ensemble et se sont partagé ses griffes. « Un porc-épic a 18 griffes, comme le nombre de membres de notre groupe ; il a besoin de toutes ses griffes pour survivre, de même que nous avons besoin les uns des autres pour vivre. » La rencontre avait eu lieu. Tout comme elle avait eu lieu à l’été 2008.

Les cinéastes Mélanie Carrier et Olivier Higgins (lauréats de nombreux prix pour leur documentaire Asiemut, sur leur périple à vélo de la Mongolie à la plaine du Gange, en Inde) ont participé à l’expédition de 2008. Ils en ont fait un documentaire, qui devrait sortir d’ici peu. « J’espère que beaucoup de Québécois verront ce documentaire, car la rencontre que j’ai voulu provoquer entre jeunes Blancs et autochtones, il faudrait que tous les Québécois la vivent, dit Nancy Bolduc. Il y a tellement d’ignorance, de méfiance entre nos deux peuples. Il faut y mettre fin ! »

Outre les périples organisés par Nancy Bolduc, il n’existe pas d’expéditions structurées sur le sentier des Jésuites, en canot ou en ski de fond. Certains sentiers dans le parc de la Jacques-Cartier ou le long de la rivière Saint-Charles en empruntent des tronçons, mais sans plus. Les choses pourraient cependant changer, car l’inté­rêt pour le sentier des Jésuites grandit. Ainsi, des étudiants de l’Université Laval y consacreront une recherche et des groupes de randonneurs de la région de Qué­bec songent à en aménager l’accès.

Ce nouvel intérêt pour le sentier des Jésuites, on le doit à Louis Lefebvre, historien amateur et conseiller en récréation de plein air pour le Service des parcs du ministère de l’Environnement du Québec. S’inspirant des travaux de l’historien Thomas-Edmond Giroux, il a refait à la fin des années 1970, en ski de fond puis en canot, le sentier des Jésuites. Il a retrouvé des pistes millénaires, « plus anciennes que les voies romaines ».

Le sentier des Jésuites deviendra-t-il un jour le Compostelle du Nord ? Nancy Bolduc souhaite surtout qu’il devienne un lieu de « rencontre ».

 


(Source : Louis Leblanc)

POUR EN SAVOIR PLUS

 – On doit à Louis Lefebvre les premières cartes complètes du sentier des Jésuites. Il a publié le résultat de ses recherches dans Le sentier des Jésuites 1676-1703 ou Le maître-sentier des Innus-Montagnais de Québec au lac Saint-Jean (Société d’histoire de Stoneham-Tewkesbury).

 – Pour un avant-goût du documentaire : mofilms.ca.

 

 

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