Surprises pascales

La barque de saint Pierre a perdu son timonier. Et le conclave qui s’annonce a tout pour devenir un film à succès : des scandales sexuels et financiers, deux papes au lieu d’un, une révolution potentielle ! Mais le Québec, jadis si catholique, s’intéresse moins aux papabili qu’aux concurrents de l’émission La voix.

L'édito de Carole Beaulieu ― Surprises pascales
Photo : R. Wagenhoffer / Corbis

Même si un Abitibien nommé Marc Ouellet devait sortir vainqueur de cette élection, le nombre de Québécois qui feraient carême ne changerait guère. Les 57 % qui se disent encore catholi-ques vivent une confortable « laïcité catholique » qui répond à leurs besoins. Leur Église locale est accommodante, alors que le leadership de Rome est déconnecté de leur vie. Leur paroisse leur offre des services à la carte, comme des funérailles et des baptêmes, pour lesquels ils peinent à trouver mieux.

Ils continuent de partager le pain et le vin, mais plus souvent au brunch qu’à la messe. Il y a une douce ironie à ce qu’un Canadien français soit considéré comme papabile au moment où le gouvernement du Québec s’apprête à discuter d’une charte de la laïcité.

Environ le tiers des Québécois disent qu’ils « se rapprocheraient » du catholicisme si le prochain pape autorisait l’avortement et la contraception ou s’il ouvrait la prêtrise aux femmes, révèle un récent sondage CROP-Le Soleil- La Presse. Mais l’Église est peu influencée par les sondages.

Alors pourquoi s’intéresser à ce conclave qui rassemble ces jours-ci, à Rome, plus d’une centaine de cardinaux électeurs ?

Parce que l’Église catholique joue un rôle politique, culturel et social majeur en Afrique, en Asie et en Amérique latine, là où l’économie de demain se construit. Et que le prochain pape pourrait bien être issu de ces eaux-là.

Parce qu’en devenant « pape émérite », Benoît XVI interpelle son Église : peut-elle en finir avec cette conception moyenâgeuse et solitaire de la papauté ?

Dans le monde d’aujourd’hui, il ne suffit plus « d’être » pape, a dit Benoît XVI. Il faut avoir la force d’assumer la fonction.

Aussi simple qu’elle puisse paraître, l’affirmation est révolutionnaire. En renonçant à son trône, Benoît XVI a-t-il fait du Saint-Père un simple PDG ?

Nul PDG, nul premier ministre n’est pourtant aussi seul que peut l’être le pape, qui n’a pas de conseil des ministres avec qui débattre. « On pourra toujours dire que le pape n’est pas seul, écrit le théologien Vito Mancuso dans un quotidien italien, qu’il est entouré de nombreux collaborateurs. Mais ce sont des collaborateurs obséquieux, souvent choisis parmi des fidèles complaisants et prudents, qui n’ont pas la capacité d’instaurer un débat et une réflexion internes, conditions indispensables pour faire avancer la barque de saint Pierre dans le monde d’aujourd’hui. »

Le cardinal Jean-Claude Turcotte aura beau dire qu’il faut « laisser faire l’Esprit saint », ce conclave se déroulera à l’ère d’Internet et du fabuleux accès que celui-ci donne, même aux plus isolés, à ce qui s’écrit dans les médias de toute la planète. À défaut de faire campagne – ceux qui le feraient seraient excommuniés -, les prétendants peuvent certainement être bien informés.

Un humain sur six est catholique aujourd’hui. La diversité des cultures et des nations où la religion s’est implantée n’a jamais été aussi vaste.

Si tout se déroule selon le calendrier que Benoît XVI a enclenché, les cardinaux arrêteront leur choix à temps pour que le nouveau pape fasse son entrée dans le monde pendant les célébrations pascales. Reste à voir s’il le fera porté par sa seule foi ou à bord d’un paquebot, magnifique et robuste, du moins en apparence.

ET AUSSI

  • Les Québécois sont fiers de Marc Ouellet, comme ils le seraient de tout fils de la patrie qui s’illustre sur la scène internationale. Mais comme le montre un récent sondage CROP-Le Soleil-La Presse, son élection à la papauté ne changerait rien à leur pratique religieuse.
  • L’expression « la barque de saint Pierre » vient des Évangiles. Un des disciples montés dans une barque battue par les vents, Pierre, en descendit pour marcher lui aussi sur les eaux, à l’invitation de Jésus. Sa peur le fit douter et il s’enfonça. « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » lui dit Jésus comme il le sauvait. Ils montèrent dans la barque et le vent cessa. (Mathieu 14, versets 22-32)

 

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