Tendances 2014 : Humeur — Le futur antérieur

Si nous sommes obsédés par le passé, c’est que nous avons perdu la liberté et l’enthousiasme que nous avions alors à imaginer l’avenir.

Illustration © Luc Melanson
Illustration © Luc Melanson

Tendances 2014

J’ignore ce qui est le plus fâcheux : la dictature de la mise à jour et sa pornographie de la nouveauté permanente, ou le cortège de la nostalgie qui parade en boucle afin de nous revendre nos propres souvenirs à l’infini ?

Prenez cette année 2014. Elle ne sera probablement pas très différente, en cela que s’y poursuivra cette souque à la corde à laquelle s’adonnent constamment le réconfort que procure le passé et l’excitation que suscite le changement. Où ça ? Mais en nous, et surtout dans le marketing, qui connaît trop bien nos ressorts et nos moteurs, ce qui anime nos cœurs et nous fait ouvrir notre portefeuille.

Le plus drôle, c’est qu’à force d’aller et venir de la sorte, nous avons fini par un peu confondre les deux. Si bien que la nécessité de faire nouveau passe souvent par la récupération du vieux. D’où mon sentiment que le futur n’a pas d’avenir.

Comme au Carnaval de Québec. Pour retrouver l’amour du public, il a ressuscité le concours de duchesses. La direction a beau avoir trempé le vieux machin macho dans le vernis de l’acceptabilité sociale en obligeant les candidates à proposer un projet pour leur quartier, nous ne sommes pas dupes. Les participantes au concours de Miss Univers sont invitées à se prononcer sur des questions d’actualité. Personne ne se fait cependant croire que leur injonction pour obtenir la paix dans le monde pèse aussi lourd dans l’esprit du jury que leurs formes exposées lors du défilé en bikini.

Nos choix politiques n’y échappent pas. En témoigne le répertoire des blagues de beaux-frères dont usent déjà amplement Régis Labeaume et Denis Coderre, et qui pourrait transformer la scène municipale en une sorte d’épisode de la télésérie humoristique Symphorien (1970-1977) diffusé par bribes au Téléjournal.

C’est peut-être parce que le monde change trop vite que nous tentons par tous les moyens de conserver des morceaux de ce que nous fûmes. Même si ce sont les pires. Ou parce que l’homme et la femme modernes ont parfois des moments de lucidité leur permettant de constater la vacuité de la course à la nouveauté. Alors nous cherchons quelque chose qui évoque la simplicité du passé.

Les publicitaires ont métabolisé nos paradoxes, et lorsque vient le temps de nous vendre des technologies novatrices, ils hésitent eux aussi entre l’appel du neuf et la berceuse nostalgique.

Mais cette fois, je pense qu’ils ont atteint la perfection dans le genre. J’étais à Chicago, en octobre, quand la montre intelligente de Samsung est apparue sur le marché. Dans la rue, de jeunes hommes habillés en noir me proposaient de l’essayer, me demandant si j’avais déjà fait un appel avec ma montre. J’ai eu envie de leur répondre que je n’en porte plus depuis que j’ai l’heure sur mon téléphone… Mais là n’est pas la question.

L’astuce, c’est qu’en même temps qu’ils me décrivaient ce bidule comme une fabuleuse avancée technologique, la campagne publicitaire à la télé présentait un montage dans lequel James Bond, le capitaine Kirk, de Star Trek, et le père dans le dessin animé Les Jetson se servaient tous de leur montre pour téléphoner.

L’objet fantasmé était enfin réalité. La science-fiction d’autrefois se conjuguait désormais au présent, devenu futur antérieur.

Ce qui m’a fait comprendre que ce qui nous manque vraiment, ce ne sont pas des vestiges du passé ni la douceur des souvenirs. Ce que cette pub m’a rappelé, c’est que cette part d’autrefois qu’il nous faudrait ramener au présent pour nous projeter dans le futur n’est pas matérielle. C’est un état d’esprit qui nous permettait de croire que tout est possible.

Si nous sommes obsédés par le passé, c’est que nous avons perdu la liberté et l’enthousiasme que nous avions alors à imaginer l’avenir.

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L’apocalypse est à la mode. En témoignent le nouveau film de la série Hunger Games, les romans Super triste histoire d’amour, de Gary Shteyngart, et Les peaux cassées, de Richard Dallaire. Rêver l’avenir est-il un cauchemar ?

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De loin le meilleur article écrit dans L’Actualité depuis longtemps. Monsieur Desjardins, vous avez mis le doigt dessus. L’être et le paraître. On nous gargarise de pseudo-nouveautés qui trouvent leur origine dans un passé soit récent ou lointain. Rien de nouveau sous le soleil. Des bêtises, des enfantillages pour endormir le bon peuple qui ne sait plus où donner de la tête, quand il en a une. Bravo pour votre article bien à point !