Tentations journalistiques

Il est toujours risqué pour un journaliste de franchir la frontière que son statut d’observateur lui impose. Pourtant, le journaliste n’en est plus un dès qu’il sert d’autres maîtres que la quête de la vérité. 

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Roger Auque a fini sa carrière comme ambassadeur de France en Érythrée, son rôle d’agent de renseignements n’ayant été révélé qu’après sa mort. – Photo : Eric Fougère/VIP Images/Corbis

Peu importe que ce maître soit une ONG œuvrant pour une bonne cause, un État en guerre contre des terroristes ou des compatriotes luttant pour la justice.

Il y a longtemps que les services secrets ont compris cette tentation journalistique de passer à l’action. Et qu’ils l’exploitent.

Dans le jargon des services secrets français et américains, il y a quatre raisons qui poussent une personne à travailler avec, ou pour, les « hommes de l’ombre ».

Elles sont résumées par l’acronyme « MICE ». M comme money. I comme ideology. C comme compromise (chantage). E comme ego (la personne a la conviction qu’elle peut améliorer le monde si elle agit au lieu d’observer).

Pour le grand reporter français Roger Auque, décédé récemment d’une tumeur au cerveau, la tentation fut l’argent. Dans un livre testament, Au service secret de la République (Fayard, 2015), l’ex-otage du Hezbollah libanais (enlevé en 1987) révèle comment, pour échapper à sa vie de pigiste désargenté, il a accepté en 1986 de travailler pour les services secrets israéliens. À chaque mission, il encaissait « l’équivalent d’un mois de salaire ». Auque refuse l’étiquette d’agent secret, se qualifiant de « journaliste informateur ». L’égo, les femmes et le désir d’avoir une vie plus trépidante ont fait le reste.

Pour Phan Xuan An, journaliste pour l’agence Reuters et l’hebdomadaire américain Time, ce fut une affaire de patriotisme (d’idéologie, donc). Formé en Californie, il fut la principale taupe des communistes au Viêt Nam du Sud, des années 1950 à la chute de Saigon, en 1975. Son histoire est relatée par Jean-Claude Pomonti : Un Vietnamien bien tranquille (éd. des Équateurs, 2006).

Les journalistes américains qui ont travaillé pour les services secrets sont également nombreux. Dans une enquête publiée en 1977 par Rolling Stone, Carl Bernstein, l’un des deux journalistes qui firent éclater le scandale du Watergate, estime leur nombre à environ 400 de 1947 à 1977. Parfois, il ne s’agissait que « d’échanges d’informations » : un renseignement contre l’accès à des personnes, par exemple.

Ces zones floues où journalistes et hommes de l’ombre se côtoient sont des lieux piégés. Chaque fois qu’un journaliste franchit la ligne, il met en danger ses pairs : les assassins de l’Américain Daniel Pearl, égorgé au Pakistan en 2002, croyaient qu’il était un espion.

Les journalistes qui cèdent aux sirènes de l’ombre le font parfois avec de bonnes intentions. Le reporter-caméraman français Patrick Denaud espérait empêcher des attentats sanglants comme celui de la rue de Rennes, à Paris, en 1986, dont la violence l’avait traumatisé. Dans Le silence vous gardera (Les Arènes, 2013), il raconte qu’après des années dans de grands réseaux, tel CBS News, il en a eu marre de compter les morts et de filmer les charniers. Pendant huit ans, il sera un agent de terrain de la Direction générale de la sécurité extérieure, sous la couverture de journaliste indépendant spécialisé dans la mouvance islamiste. Il voyage pour écrire des livres d’entretiens qui se vendent pourtant peu. L’agence rompra avec lui en 2002, alors qu’elle subit de profondes transformations et que Denaud estime que ses efforts pour prévenir des attentats à Karachi contre des Français n’ont pas été pris au sérieux.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Parce que cet été, vous allez bien lire un brin au grand air. Et que la réalité est souvent plus intéressante que la fiction. Allez, bonne lecture.

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N’ayant pas lu l’autobiographie de Roger Auque (co-écrite avec Jean-Michel Verne) : « Au service secret de la République ». Je me permets de communiquer ces informations sous toute réserve, notamment pour ce qui a trait à la collaboration de monsieur Auque avec le Mossad (Services secrets israéliens) puisque la nature exacte de ces évènements et plusieurs autres est contestée par la famille de l’auteur à titre posthume.

En contrepartie, c’est un fait avéré qu’il a collaboré avec le quotidien israélien : « Yediot Aharonot » sous le pseudonyme de Pierre Boudry. Libre donc aux lecteurs d’interpréter et de voir si cette proximité avec ce journal, lui aurait permise de nouer quelques liens invisibles avec le Mossad.

L’ouvrage ayant été bouclé très peu de temps avant sa mort, il est peu probable qu’il en ait lu les épreuves et qu’il ait pu apporter des corrections. Peut-être est-ce plus vendeur d’apporter un peu de croustillant, surtout quand on sait au moment de la rédaction qu’on n’a plus rien à perdre…

De la même façon les affirmations de monsieur Auque à l’effet que ce serait Kadhafi qui aurait payé sa rançon (apparemment beaucoup d’argent) pour le libérer lui et Jean-Louis Normandin lorsqu’ils étaient retenus en otages par le Hezbollah et non les autorités françaises…. Tout cela relèverait plutôt de la fantaisie. Officiellement, la France ne paye jamais la moindre rançon en cas d’enlèvements. Pratiquement, plusieurs exemples tendent à montrer tout le contraire, que ce pays (il n’est pas le seul) peut transiger discrètement par l’entremise d’intermédiaires diplomatiques. N’oublions pas que Kadhafi qui est passé de héros à zéro, n’était pas si longtemps que ça un grand ami de la France et réciproquement. C’est à ma connaissance le seul chef d’État au monde qui ait pu installer sa luxueuse tente de bédouin dans les jardins de l’Élysée.

Aussi il n’y a officiellement à ma connaissance aucun élément qui garantisse au lecteur que les confidences de monsieur Auque se soient toutes bien produites telles que relatées.

Pour plusieurs journalistes dont certains collaborateurs du Nouvel Observateur, Roger Auque voulait aussi régler avant de partir, des comptes avec sa famille journalistique. Car il avait été contesté par plusieurs rédactions notamment pour ses relations et ses pratiques professionnelles. Il confirme incidemment qu’il ne s’embarrassait pas vraiment de l’éthique et que ses fréquentations pouvaient quelquefois être surprenantes et payantes…

De plus rien n’indique que la tumeur au cerveau dont il souffrait n’ait pas en partie altéré ses propres souvenirs. Plusieurs personnes qui sont malheureusement atteintes de semblables maux peuvent de temps à autres soutenir mordicus des choses délirantes. Et même des personnes apparemment en santé peuvent dire des bêtises.

— Ainsi votre titre de « Tentations » est-il dans ce cas très approprié.

Paix à son âme.