Terre-Neuve : place aux néofrancophones !

Drôle de francophonie que celle de Terre-Neuve-et-Labrador. Dynamique, en constante progression, revendicatrice, elle est composée d’une majorité… d’anglophones ! Seraient-ils l’avenir du français dans ce coin de pays ?

Terre-Neuve : place aux néofrancophones !
Photo : Michel Huneault

Il n’a fallu que quelques mots – « A Guinness and the menu, please » – pour que le serveur du Duke of Duckworth, à St. John’s, décèle l’accent québécois. Et qu’il engage, dans une syntaxe impeccable, une longue conversation en français. Vocabulaire étendu, humour en prime.

De telles scènes étaient inimaginables lors de l’adhésion, à reculons, de Terre-Neuve à la Confédération, en 1949. La province comptait alors une seule petite collectivité de francophones dans la péninsule de Port-au-Port, sur la côte ouest de l’île.

Voir le photoreportage « Francophonie de Terre-Neuve-et-Labrador: anglos en renfort dans la capitale » >>

Une soixantaine d’années plus tard, la francophonie « officielle » compte quelque 2 000 personnes, principalement regroupées à Port-au-Port, Labrador City et St. John’s. C’est une infime fraction du demi-million d’habitants de la province. Mais une autre francophonie connaît un essor remarquable, celle des anglophones capables de s’exprimer en français. Depuis 1991, ils sont passés de 10 000 à près de 25 000. Et c’est sans compter les 6 000 à 8 000 jeunes inscrits, bon an, mal an depuis 2000, dans des classes d’immersion. Une effervescence qui se fait sentir à St. John’s.

C’est depuis le début des années 1960 que des Acadiens des Maritimes, des Québécois, des Français de Saint-Pierre-et-Miquelon et du continent ont commencé à jeter l’ancre pour de bon dans la capitale. Les pionniers étaient pour la plupart des professionnels travaillant pour l’État fédéral ou l’Université Memorial. D’autres francophones hors Québec, et récemment des Africains, les ont rejoints. Parfois pour le travail, souvent pour retrouver l’âme sœur. Tant et si bien qu’en 2010 on dénombre près de 700 francophones à St. John’s, qui devance Port-au-Port (500) et Labrador City (400).

Dans une agglomération de 120 000 habitants, 700 francophones, c’est peu. Mais les autorités fédérales et provinciales ont dû apprendre à composer avec eux. En 2005, au terme d’une bataille qui a duré un quart de siècle, les francos de St. John’s inauguraient le Centre scolaire et communautaire des Grands-Vents, à proximité du parlement. D’un coup, ils avaient un lieu de rassemblement, un toit pour les associations officielles de la francophonie et, surtout, une école francophone, aujourd’hui fréquentée par une cinquantaine d’enfants et d’adolescents.

« Les Grands-Vents, et principalement l’école, jouent un rôle majeur dans la décision de nombreuses familles francophones de rester à St. John’s. Mais elles sont loin de représenter l’ensemble de la francophonie et du fait français », observe l’anthropologue Peter Armitage. Originaire de la Colombie-Britannique, titulaire d’une maîtrise de l’Université Laval, Peter Armitage est un digne représentant de l’autre francophonie, qui se fait de plus en plus voir et entendre à St. John’s. Et qui émane des anglophones.

Le 4 décembre dernier, des dizaines d’internautes de St. John’s découvraient cette invitation dans Facebook : « Voulez-vous Fridays avec moi ce soir ? » C’était le lancement des rendez-vous festifs en français, organisés par de jeunes anglos. Les mêmes qui, en 2008, lançaient les rencontres dominicales du Café français de Saint-Jean.

« La majorité des participants aux rencontres du Café sont anglophones et peut-être 25 % sont francophones. Dans les French Fridays, les deux groupes sont à parts égales », dit Glenn P. Power, un des artisans de ces rencontres informelles. Au début de janvier, Peter Armitage conviait, de son côté, une vingtaine d’amis à une soirée de cinéma maison consacrée à Gilles Carle. Une fête de la culture francophone comme il en organise régulièrement.

Quelques jours plus tard, le directeur général de l’Association communautaire francophone de Saint-Jean, Steven Watt, anglophone de naissance, annonçait la tenue d’un spectacle-bénéfice pour Haïti, D’île en île, au Centre des Grands-Vents. Au programme, notamment, les groupes The Once, The New Zazou, Jim Fidler & The Midnight Ravers et les auteurs-compositeurs-interprètes Ian Foster et Mary Barry. La chorale francophone La Rose des Vents, dirigée par Claire Wilkshire, Terre-Neuvienne de « souche », était aussi invitée. À Montréal, ce spectacle équivaudrait à un concert regroupant les vedettes des FrancoFolies organisé par Alliance Québec. Environ 300 personnes, tant francophones qu’anglo­phones, ont répondu à l’appel.

Nul ne s’est offusqué de la prédominance de l’anglais dans ce happening francophone. « Certains artistes, comme Mary Barry et Chris Driedzic, des New Zazou, sont parfaitement à l’aise en français. D’autres baragouinent quelques mots. Qu’importe, tous étaient heureux de leur participation bénévole », résume le coordonnateur du Réseau culturel francophone, Xavier Georges, qui avait concocté ce menu artistique.

Le Réseau culturel francophone, mis sur pied par la Fédération des francophones, a vu le jour en 2007. Il compte dans ses rangs de nombreux anglophones qui sont des acteurs culturels de premier plan à St. John’s. Janette Planchat, originaire d’Écosse, dirige depuis 2000 Teatro, le seul théâtre jeune public francophone de la ville. Paul Rowe, Terre-Neuvien d’origine, y collabore régulièrement au texte ou à la mise en scène. En somme, quiconque s’exprime en français peut adhérer au Réseau, qu’importe qu’il s’appelle Soucy, Beausoleil ou Kaarsemaker.

Mêmes règles d’adhésion à Franco-Jeunes. « Pas question d’exiger une preuve de « souche ». Nous sommes 2 000 dans la province… Et nous ne voudrions pas être plus nombreux ? Il y a, ici, des anglophones qui ont fait un travail monumental pour la défense et la promotion du fait français », plaide vigoureusement le directeur général de l’organisme, Philippe Engue­hard. Il cite en exemple l’écrivain Ronald Rompkey, professeur à l’Université Memo­rial, qui a consacré sa vie à documenter la présence française à Terre-Neuve.

C’est d’ailleurs Ronald Rompkey qui a présidé, en 2004, l’organisme responsable de la commémoration des 500 ans de visites régulières des Français sur l’île. L’écrivaine et présidente de la Société natio­nale de l’Acadie, Françoise Enguehard, en était la directrice générale. « La riche histoire des Français à Terre-Neuve a été célébrée dans 35 collectivités, dont 9 seu­lement comptent des francophones. Si nous avions fêté entre nous, ça aurait donné un bien petit party », explique-t-elle.

Trahison, que ces maillages linguistiques ? Beau risque, dirait plutôt le Cajun Zachary Richard, qui lançait un grand cri du cœur dans une entrevue accordée à Josée Blanchette, du Devoir, en avril 2009 : « La vie en milieu minoritaire est très mal comprise au Québec. […] L’Anglo-Américain n’est pas l’adversaire, c’est un collaborateur éventuel. Il faut faire en sorte que l’anglo devienne francophile. »

Ces milliers d’Anglo-Terre-Neuviens qui parlent les deux langues officielles sont-ils l’avenir de la francophonie de Terre-Neuve-et-Labrador ? Cyrilda Poirier, de la Fédération des francophones, préfère jouer de prudence. « Les anglophones qui parlent le français sont nos alliés, dit-elle. Mais je suis convaincue que la meilleure force à déployer pour préserver notre langue serait l’alliance réelle entre les Québécois et tous les autres francophones du pays. »

 

ÉMILE, DUANE ET LES AUTRES

Bien au-delà de la langue, c’est la musique d’Émile Benoît qui tisse le lien le plus tangible et le plus solide entre les foyers de francophones du Labrador, de St. John’s et de la côte ouest de l’île. Né en 1913 à L’Anse-à-Canards, à l’extrémité de la péninsule de Port-au-Port, ce pêcheur, conteur, danseur, musicien, chanteur est décédé en 1992. Aujourd’hui encore, il est considéré par ses pairs comme le plus grand des artistes traditionnels de la province.

« La musique d’Émile, c’est Terre-Neuve. Elle porte des empreintes de la France, auxquelles s’intègrent des rythmes des autres peuples dont nous sommes les descendants  : les Irlandais, les Écossais et les Acadiens », résume Duane Andrews (photo ci-dessus).

Compositeur de jazz contemporain et guitariste virtuose, Andrews fait partie des très nombreux artistes qui reprennent des pièces d’Émile Benoît. En 2009, il a fait les arrangements de l’album des Dardanelles, qui puisent au répertoire de Benoît. C’est un des disques qui se vend le mieux chez Fred’s, la Mecque de la musique locale à St. John’s. Tout comme Rain Drops, de Duane Andrews, et l’album éponyme du groupe The Once, qui comptent aussi des créations d’Émile.