Toujours vivant

Chez Constance Debré, le renoncement au monde est si puissant qu’il vient frapper de plein fouet les histoires que nous nous racontons pour justifier nos contorsions morales. 

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

Constance Debré mène une existence admirable qu’elle détaille dans quelques-uns de ses ouvrages qui sont autant d’attaques contre les conventions.

L’autrice française y raconte sa vie d’avant : avocate de la défense, au service de présumés criminels étant trop souvent le produit d’une société oppressive, culturellement et économiquement ségrégationniste (il s’agit du sujet de son dernier livre, Offenses, pas autobiographique, celui-là). C’est cette société qu’elle a décidé de quitter. Son emploi et sa famille y compris.

Leonard Cohen chantait qu’on l’avait « condamné à 20 d’ennui pour avoir tenté de changer le système de l’intérieur ». Debré, elle, se cantonne dans la marge après avoir renoncé à ce système. Fuck the world.

Sa démarche est admirable en ce sens qu’elle est absolue. Elle choisit une ascèse qui répond à la mollesse ambiante sans chercher à tout faire sauter. Sauf peut-être par la littérature, tout en sachant qu’elle n’y arrivera pas.

J’admire son courage, même si, à la lire, on a plutôt le sentiment qu’elle agit par nécessité. Celle d’être moralement cohérente avec ses convictions.

Ce qu’elle possède tient dans deux sacs, elle squatte chez les gens. Elle a divorcé et, plus ou moins contre son gré, abdiqué son rôle de mère. Dans le poignant Love Me Tender, elle se demande si on peut cesser d’aimer son enfant.

Après avoir lu presque tous ses livres, je ne sais pas encore si elle a triomphé de notre monde ou rendu les armes. Je suppose que cela dépend du point de vue. Mais je devine le courage qu’il faut pour naviguer ainsi à contre-courant.

Ses deux romans autobiographiques Love Me Tender et Nom sont des refus de la famille autant que de la société. Le second m’a rappelé Un pedigree, de Patrick Modiano, sorte de biographie floutée par le mystère. Ses parents à elle sont les fruits à la fois de la noblesse et de la toxicomanie : son grand-père a été premier ministre sous Charles de Gaulle et sa mère est morte d’une surdose. Une généalogie de gloires illusoires et de déchéance. Comme le dirait Douglas Coupland, toutes les familles sont psychotiques. Certaines plus que d’autres.

Chez Debré, le renoncement au monde est si puissant, si violent, qu’il vient frapper de plein fouet non pas mon mode de vie, mais les histoires que je me raconte pour en justifier les contorsions morales. Moi, de la gauche bobo. Boulot, vélo, bière de micro.

Je respecte sa posture inflexible comme celle d’un moine reclus sur la montagne. Cette manière d’habiter entièrement son corps, qu’elle sculpte à la nage et à la course, avec férocité. La façon qu’elle a de démanteler ses relations amoureuses à la seconde où elles glissent vers les faux-semblants. Cette littérature qu’elle fabrique avec des couteaux à cran d’arrêt, des armes de poing, une machette. 

J’admire son courage, même si, à la lire, on a plutôt le sentiment qu’elle agit par nécessité. Celle d’être moralement cohérente avec ses convictions. Ou alors est-ce pour se couper de tout ce qui la fait souffrir ?

Dans un autre registre, j’ai lu en février un portrait de Jason Jaso, un joueur de baseball des ligues majeures qui, un jour, a décidé que c’en était assez. À 34 ans, il est parti vivre sa vie sur un petit voilier.

« La culture du consumérisme a fini par me peser, raconte-t-il. Les gens me disaient : “Tu renonces à des millions !” Mais j’ai déjà tellement d’argent, pourquoi faut-il toujours en avoir plus ? »

On est loin de l’ascèse de Debré, mais Jaso pose quand même une question importante qui recoupe l’idée principale : à quoi sert la vie ? Debré se consacre entièrement à ses livres, elle a foutu le reste au feu. Lui choisit la vie simple de bohème des mers.

Je soupçonne le public d’être fasciné par les fictions apocalyptiques pour la même raison qui mène ces gens à se retirer du monde, dans un certain dénuement. Le fantasme d’une sorte de retour à l’essentiel de la condition humaine.

Faire du feu à partir de rien, connaître les plantes comestibles, chasser et pêcher, subsister dans la vie sauvage : les adeptes du survivalisme semblent eux aussi animés par ce désir de revenir à des notions élémentaires.

C’est un désenchantement. Le déclin de l’idée que le monde actuel peut leur fournir de quoi habiter leur âme. Ces histoires, très différentes les unes des autres, ont toutes le même sujet : une faim que rien ne rassasie. À moins d’opter pour la simplicité primitive, où se trouve la nourriture dont nous avons besoin.

Chez Debré, cela se traduit par une vie de privations. Jaso rappelle qu’assez, c’est assez. Dans les deux cas, ils nous invitent à aller là où l’on se sent vibrant, utile. Toujours vivant.

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A la lecture de votre texte, il me revient en mémoire une histoire qu’on m’a racontée concernant la facilité de piéger un certain type de chimpanzés. Je ne sais pas si l’information est véridique mais l’image illustre tout à fait l’enjeu qui m’est apparu en vous lisant. Voici donc la recette; il s’agit tout simplement d’insérer une noix de coco dans un espèce d’entonnoir, de laisser une ouverture assez grande pour laisser passer la main du singe afin qu’il puisse saisir la noix mais trop petite pour la retirer s’il choisit de garder la noix dans sa main. Ne reste qu’à attraper le singe car une fois qu’il a saisi le fruit de sa convoitise, il n’arrive pas à y renoncer malgré le danger imminent du chasseur qui approche. Par nécessité et/ou par lucidité, les personnes que vous décrivez ont choisi d’ouvrir la main et de laisser cette noix et ses promesses illusoires. Elles se sont intéressées à d’autres façons de répondre à leurs besoins. Nous aurions avantages à nous en inspirer comme communauté humaine qui cherche encore à tenir la noix de notre mode de vie malgré le danger qui est sur nous.

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