Tourisme : Anticosti au-delà du pétrole

Y a-t-il ou non de l’or noir à Anticosti ? En attendant la réponse, les rares touristes que notre journaliste y a rencontrés ne voulaient qu’une chose : visiter ce petit paradis avant qu’il soit quadrillé de puits de pétrole…

Comme hypnotisé par le grondement assourdissant du torrent, j’ai nagé jusqu’au pied de la falaise. Accroché à une faille, j’ai glissé un bras, une épaule et enfin ma tête sous le torrent. Avant de les retirer aussitôt. Haute de 76 m (250 pi), la chute Vauréal est décidément trop tumultueuse pour y prendre une douche…

De l’autre côté du bassin, ma blonde et nos deux enfants, étendus sur un rocher chauffé par le soleil sous un ciel bleu d’azur, observaient la scène d’un œil amusé.

C’est comme si nous avions la chute Montmorency — plus haute d’à peine sept mètres — à nous seuls. Sans le bruit des voitures sur la route 138, sans pylônes ni motels à proximité. Et bien sûr, sans autocars de touristes.

Isolés du monde, au milieu d’une île grande comme la Corse perdue dans le golfe du Saint-Laurent, nous nous sentions privilégiés… et perplexes. Pourquoi si peu de touristes visitent-ils ce joyau du Québec ?

Cette question m’a hanté tout au long de notre excursion d’une semaine à Anticosti, l’été dernier. En plein cœur de la saison touristique estivale, nous n’avons croisé qu’une poignée de visiteurs. Tous animés d’un sentiment d’urgence.

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Notre journaliste Jonathan Trudel et son fils. – Photo : collection privée

« Ça faisait longtemps qu’on en rêvait, mais on s’est dit qu’il fallait se dépêcher de venir ici avant que le paysage soit quadrillé de puits de pétrole », dit Nicolas Benz, 39 ans, débarqué sur l’île avec sa conjointe, Isabelle, et leurs deux enfants.

Ce qui a précipité leur décision ? Les visées du Québec sur les formidables réserves de pétrole que pourrait renfermer le sous-sol d’Anticosti. Pétrolia, l’entreprise qui possède les droits d’exploration, estime le potentiel à 40 milliards de barils. De quoi renflouer les coffres de l’État, espère-t-on à Québec. Mais une fraction seulement de ce gisement serait exploitable. Et pour l’extraire, il faudrait percer des milliers de puits — jusqu’à 12 000, selon une étude, soit près de deux puits par kilomètre carré, dans cette île 16 fois plus grande que celle de Montréal.

Pratiquée dans le sol friable d’Anticosti, la fracturation hydraulique — cette nouvelle technique d’extraction qui a donné naissance au récent boum pétrolier aux États-Unis — risque de laisser de profondes cicatrices sur l’île et de contaminer ses majestueuses rivières à saumon, craignent les environnementalistes.

Si la question du pétrole fait l’objet d’un certain consensus à l’Assemblée nationale (seul Québec solidaire s’oppose à l’exploration), elle divise les quelque 200 habitants de l’île. Les plus optimistes y voient une occasion de raviver leur économie chancelante. D’autres, comme François McKinnon, craignent que l’industrie pétrolière ne compromette l’une des rares sources d’emplois, le tourisme.

« Il n’y aura jamais de pétrole qui va sortir d’ici », laisse tomber ce guide à la Sépaq (Société des établissements de plein air du Québec). « Shell a foré des puits et n’a jamais rien trouvé. Pourquoi une multinationale comme celle-là serait-elle partie s’il y avait vraiment de l’argent à faire ici ? »

Né à Natashquan, sur la Côte-Nord, McKinnon travaille depuis 20 ans à Anticosti, où il pêche le crabe au printemps, accueille les touristes dans les installations de la Sépaq l’été et guide les chasseurs à l’automne. Il ne comprend pas pourquoi Québec n’investit pas davantage pour mettre en valeur le potentiel touristique des lieux.

Je l’ai rencontré à Chicotte-la-Mer, dans le sud de l’île, un lieu de la Sépaq qui comprend une auberge et quelques chalets de style scandinave, près de la rivière Chicotte. Il m’a guidé vers un de ses endroits préférés, un bassin naturel dans une rivière où coule une eau chaude et cristalline aux reflets turquoise, à quelques centaines de mètres de la rive du golfe du Saint-Laurent, qui s’étend ici à perte de vue.

L’an dernier, très peu de touristes ont fréquenté ce petit coin de paradis. Lors de mon passage, en plein mois de juillet, les chalets étaient fermés, faute de clients.

L’île attire encore beaucoup de chasseurs à l’automne. Mais la crise économique aux États-Unis, en 2008, jumelée à la hausse du dollar canadien, a fait fuir la lucrative clientèle américaine.

« Dans le passé, dit François McKinnon, on m’a envoyé en Pennsylvanie dans des grands salons de chasse et pêche pour courtiser les Américains. » Le budget de promotion s’est depuis évaporé.

À Port-Menier, l’unique et minuscule village de l’île, deux employés s’occupent à tour de rôle du bureau d’accueil touristique et du musée d’histoire d’Anticosti. Celui-ci rend hommage à Henri Menier, richissime chocolatier français qui avait acquis l’île en 1895 d’une entreprise forestière britannique pour en faire un paradis de chasse et de pêche.

Mais le musée ne s’anime véritablement que lors du passage occasionnel du Bella Desgagnés, un navire cargo-passagers qui ravitaille l’île et plusieurs villages de la Basse-Côte-Nord.

Le jour de notre visite, l’un des rares visiteurs n’était nul autre que l’un des fils de Paul Desmarais, regretté patron de Power Corporation. Le milliardaire venait d’atterrir sur l’île dans son jet privé en compagnie de quel-ques partenaires d’affaires, à qui il voulait faire découvrir son ancien fief familial. Anticosti a longtemps été sous la domination de la compagnie forestière Consolidated-Bathurst, ex-filiale de Power Corp, et les Desmarais ont conservé des droits d’accès privilégiés depuis la nationalisation du territoire, en 1974.

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Doté d’une grue de 35 m, le navire cargo-passagers Bella Desgagnés ravitaille l’île d’Anticosti deux fois par semaine. – Photo : Clément Sabourin/AFP/Getty Images

Quarante ans plus tard, Anticosti a encore des relents de club privé. L’éloignement et le peu d’infrastructures touristiques rendent le coût du voyage prohibitif pour le commun des mortels. Même la Sépaq, dont la mission première est pourtant de donner accès aux parcs nationaux du Québec, ne semble guère désireuse d’y accueillir les « simples » campeurs.

Pour réserver une place dans un terrain de camping, il faut impérativement parler à un représentant de la Sépaq. Quand j’ai voulu savoir combien cela coûtait, l’agent a esquivé ma question et a plutôt tenté de me vendre de coûteux forfaits incluant la location d’une voiture et, dans un cas, un vol direct sur l’île. Quand j’ai insisté, il m’a demandé, d’un ton exaspéré, quel était mon budget…

Qu’à cela ne tienne, j’ai tout de même mis le cap, avec ma famille, sur Havre-Saint-Pierre, en Basse-Côte-Nord. Une longue route (1 000 km), mais pas plus que celle qu’empruntent chaque année des milliers de Québécois pour se rendre sur les plages du Nouveau-Brunswick ou des Îles-de-la-Madeleine. En prime, nous avons croisé au passage les majestueuses rivières Moisie, Mingan, Romaine…

Le lendemain, nous nous sommes levés aux aurores pour monter sur le Bella Desgagnés. Quand, cinq heures plus tard, nous avons aperçu les toits multicolores des maisons de Port-Menier, nous avons rapidement oublié le long chemin que nous venions de parcourir.

Ceux qui ont mis les pieds à Anticosti, dit-on sur l’île, sont « condamnés » à y retourner.

En quittant l’île, une semaine plus tard, j’ai compris pourquoi. Et su avec certitude que j’y reviendrais un jour. Pétrole ou pas…

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Anticosti en 7 cartes postales

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Photo : Collection privée

LA CHUTE VAURÉAL
Presque aussi haute que celle de Montmorency, la chute Vauréal est à juste titre perçue comme le joyau d’Anticosti. Mais la randonnée de deux heures qui y mène, dans le spectaculaire canyon de la Vauréal, vaut à elle seule le déplacement.

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Photo : René Bourque/Anticosti Photos

FEU BAIE-SAINTE-CLAIRE
À 15 km de Port-Menier, deux maisons abandonnées, deux cimetières et un four à chaux témoignent des ambitions d’Henri Menier, qui avait fondé ici le village de Baie-Sainte-Claire. Au début du XXe siècle, des centaines de personnes y vivaient.

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Photo : René Bourque/Anticosti Photos

LA GROTTE À LA PATATE
Baptisée d’après une rivière du même nom, la plus connue des multiples grottes d’Anticosti permet d’explorer pas moins de 500 m de tunnels, dont la plus grande salle souterraine naturelle connue au Québec (80 m de long et jusqu’à 9 m de hauteur !).

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Photo : René Bourque/Anticosti Photos

LES « EXCLOS »
La surpopulation de chevreuils menace l’écosystème de l’île. Pour permettre aux arbustes et aux plantes de se régénérer, les autorités ont érigé plusieurs « exclos », des enclaves clôturées où les bêtes ne peuvent venir brouter.

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Photo : René Bourque/Anticosti Photos

LES CHEVREUILS
Introduits sur l’île au tournant du XIXe siècle par le riche chocolatier français Henri Menier, qui voulait en faire un paradis de chasse, les chevreuils se sont multipliés et ont rapidement envahi tout le territoire. On en dénombre aujourd’hui près de 200 000, soit 1 000 fois plus que le nombre d’habitants. Ils sont si nombreux que les camionnettes de location, sur l’île, sont toutes garnies d’un « pare-chevreuils », un imposant grillage métallique qui protège le véhicule en cas de collision.

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Photo : René Bourque/Anticosti Photos

PORT-MENIER
De coquettes maisons aux toits multicolores, un magasin général, une épicerie, un modeste hôtel, une station d’essence, une école, un musée… et des chevreuils qui vous mangent dans la main. Voilà, en gros, ce qui vous attend dans ce sympathique quartier général de l’île, où vivent à peine 200 habitants.

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Photo : René Bourque/Anticosti Photos

LA RIVIÈRE JUPITER
Réputée pour être l’une des meilleures du monde pour la pêche au saumon, la rivière Jupiter attire une clientèle particulièrement passionnée ou fortunée. Certains pêcheurs déboursent jusqu’à 1 300 dollars par jour pour lancer leur ligne dans l’une des quelque 30 fosses à saumon de cette rivière.

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6 commentaires
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Je suis tout a fait en accord avec vous . je demeure ici depuis déjà 36 ans et jamais la S.E.P.A.Q. nous as vraiment offert ( en tant que natif où résident de Port-Menier ) des forfaits ou autres sauf quand il se rende compte que la clientèle ni est plus , exp…. cet année il nous offre CHICOTTE a $100.00 la nuitée mais il faut réserver deux jrs. ( nous avons droit depuis plusieurs années d’aller pêcher la truite a JUPITER ( a la gueule de la rivière ) imaginée rouler plus de 200 km. quand vous payer l’essence $1.91 le litre en plus de votre droit pêche , Ils nous faut nous aussi payer le $5.00 pour aller voir la chute VAURÉAL tout comme vous .
Et pour ce qui est du gaz de schiste je suis tout a fait contre l’exploitation où l’exploration . je me suis tout simplement fait flouer par notre conseil municipal qui a autorisé a ce que PÉTROLIA vienne faire de l’exploration . Et surtout notre ancien MAIRE qui était en poste quand tout ça ces passer et qui travail aujourd’hui comme représentent ici même a Port-Menier pour PÉTROLIA , nous avons tous en tant que résidents de Port-Menier a ce poser de sérieuses questions sur la position de notre conseil municipal envers la compagnie PÉTROLIA .
ceci est mon opinion quel vous plaises où non
Claude Boudreau

Une île s’aborde idéalement par la mer.Le détroit de Jacques-Cartier,entre Mingan et Anticosti,est d’ailleurs un lieu fréquenté par les mammifères.Le MICS les étudient depuis trente ans.Au niveau de la flore ,Marie-Victorin a associé Anticosti et Minganie.Une ceinture d’un kilomètre de large autour de l’île devrait être incluse comme composante du parc de l’Archipel-de-Mingan.L’Anticoste fait partie du vécu des gens d’en face.« Quand Jean du Sud s’est mis dans la
tête d’aller chasser sur l’île Anticosti« . L’oeuvre de Luc Jobin mérite d’être connue aussi et sa passion pour Fox Bay.

Le ministère du massacre de l’environnement du Québec laissera Anticosti aux grandes compagnies pétrolières, c’est évident. Il abandonnera l’idée d’y promouvoir le tourisme au détriment des pétro-dollars. Aucune vision à long terme ! Ce n’est pas nouveau. Si nous décrions Suncor dans l’Ouest, c’est simplement parce que nous sommes des hypocrites. Nous ferons pire dans l’Est. Le saccage de la planète est irréversible. Continuons à faire du compost pour nous déculpabiliser…

Encore faudra-t-il trouver du pétrole. Une minuscule entreprise d’exploration, qui annonce de prospectus en prospectus financier des découvertes prochaines depuis vingt ans, ne garantit rien.
Mais même si on en trouvait, l’idée d’une ile paradisiaque couverte de puits d’extraction par fracturation dépasse l’entendement. On ne sortira pas le pétrole de schiste du sous-sol en cinq ans, tout en même temps, et le territoire est grand. Je suis passé par Dickinson, au North Dakota (Interstate 94), il y a un mois. Là-bas c’est, dit-on, dans notre bonne presse, comme le Texas au XIXe siècle! L’eau bouillonnerait, les gaz délétères raseraient le sol, les robinets souffleraient le feu et les camions bloqueraient les routes! Pourtant, le paysage n’était pas « fracturé » à ce point. On voyait encore l’horizon! Le bétail paissait, tranquille, et la campagne très belle, à perte de vue, s’offrait à nous. Un puits d’extraction ou d’exploration, tel que j’ai pu les observer, ce n’est pas plus laid qu’une aire de repos en PPP sur la 20 ou la 40, sur laquelle on a posé un bâtiment sans caractère abritant un Subway et ou un Tim Horton’s et quelques tables de ciment, sans arbres ni boisé ou, encore, un Village-relais de Tourisme Québec, qui se traduit par « Station d’essence et dépanneur local ». Si Anticosti n’hérite pas de ces puits de pétrole, ce qui est plus que probable (le Québec adore les mirages économiques), elle héritera certainement de ces « points d’intérêt » sans âme qui sont désormais notre marque de commerce.

Çette île est magnifique. Nous y sommes allé deux fois en famille avec le forfait d’une semaine de la Sépaq. Ce n’est pas donné mais ça vaut vraiment la peine pour quiconque aime explorer. Moins chère que les Walt-Disney de ce monde et pas mal plus merveilleux. Manifestement, les gouvernements et la Sépaq ne font pas beaucoup d’efforts pour la promotion touristique.
Ça sent très mauvais cette histoire de pétrole sur Anticosti. Les multi-nationales l’ont abandonné, les géologues sont archi-sceptiques, et pourtant belle unanimité du PLQ, du PQ et de la CAQ. Charbonneau II ??