Tout quitter… pour les abeilles du Manitoba

La pandémie a fait dévier le cours de leur vie. Ils ont quitté Montréal… pour un hameau de quelques dizaines de résidants à 100 km de Winnipeg. Là les attendaient des ruches et la douceur de vivre.  

Photo : Sarah Sanders

Vue des airs, la communauté rurale d’Armstrong, au Manitoba, a l’air d’un échiquier vide. Ses immenses prairies de blé blond sont divisées en lopins d’un mille carré et forment un territoire quatre fois grand comme l’île de Montréal où vivent 1 792 personnes. En agrandissant la carte, on peut voir apparaître le minuscule village de Meleb. Habité par quelques dizaines de personnes, le hameau a été fondé par des colons ukrainiens et polonais, dont la communauté a plus tard été enrichie d’immigrants allemands, suédois, islandais et, depuis cet été, de deux Montréalais pur sang. 

« Si tu m’avais dit au printemps que je serais ici dans six mois, je t’aurais ri en pleine face », lance Sarah Sanders, 26 ans, avant d’éclater de rire. Son visage et celui d’Andy Pietroniro, avec qui elle partage son quotidien, sont éclairés par le soleil d’après-midi qui baigne de tons chauds la maison dans laquelle ils se sont retrouvés à Meleb. 

Ce qui a mené ces Montréalais jusque dans une maison de campagne à 100 km au nord de Winnipeg tient du hasard, de l’amour et d’un brin de folie. 

À Montréal, Andy Pietroniro, 24 ans, et ses colocs ont occupé la période de confinement comme ils l’ont pu. Ayant perdu ses emplois de serveur au Bistro Napoli et de cuisinier au restaurant Montréal Plaza, Andy, qui étudiait en cuisine à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ), a passé le mois de mars à jouer à la Xbox en empilant les caisses de bière. 

Au milieu de ce marasme pandémique, il a reçu un appel de son frère, policier de la Gendarmerie royale du Canada en poste au Manitoba. « Un apiculteur du coin avait désespérément besoin de bras parce que les travailleurs saisonniers n’avaient pas pu venir à cause de la pandémie. J’ai acheté mon billet et, en quatre jours, j’étais rendu ici », raconte Andy, sourire en coin. 

Les deux frères caressaient déjà le rêve de fonder leur propre ferme d’apiculture dans un avenir pas trop lointain. La perspective d’apprendre sur le terrain, en étant payé en plus, a convaincu Andy de voler vers l’horizon plat de la province couleur blé, où il a vite eu la piqûre pour ce travail.  

Mais il restait Sarah. 

Andy avait fait sa rencontre alors que le froid de février forçait encore les Québécois à s’emmitoufler dans leurs manteaux. Le courant a vite passé entre le passionné de cuisine et l’étudiante à la maîtrise en orthopédagogie. Quand Andy s’est envolé vers l’Ouest, Sarah est restée à Montréal, le temps de terminer sa session ainsi que les cours qu’elle donnait à temps partiel à des classes du primaire. Une fois les portes de l’école fermées, elle s’est trouvée face au vide. La pandémie rendait impossible son plan de retourner travailler comme enseignante de français dans un camp de vacances international dans les Alpes suisses, un boulot qu’elle occupait depuis trois étés. 

« Je parlais avec Andy au téléphone, et un ami de la famille m’a demandé à la blague quand je viendrais les visiter. J’ai répondu que j’attendais l’invitation. Ce que je ne savais pas, c’est que la blague allait devenir la réalité », relate Sarah, ses longs cheveux bruns encadrant son visage bronzé.

N’ayant rien à perdre, la jeune femme a sauté dans la voiture en compagnie de son père à la fin de juin. Ensemble, père et fille ont traversé l’Ontario et, en 10 jours, ont atteint Winnipeg, où Andy est venu cueillir Sarah. Le lendemain, elle avait les deux pieds dans la terre et les deux mains dans le miel. 

Les aboiements du chien et les pleurs du bébé du frère d’Andy et de sa copine, avec qui les nouveaux arrivants partagent une maison, interrompent le récit de Sarah. « On a aussi des chats et des poules, dit-elle en flattant le gros toutou. J’ai fait un gros jardin et je suis vraiment énervée. Je vais préparer des salades tantôt avec les tomates que j’ai fait pousser. »

Pour la première fois, les deux citadins ont été plongés dans le mode de vie campagnard. Ici, ni Uber Eats ni dépanneur au coin de la rue. Rien pour déplaire à ces néo-agriculteurs, qui apprivoisent les nouveaux paramètres de leur quotidien. « Ici, mon emploi du temps n’est pas basé sur mes déplacements, mais sur des trucs que je dois faire. Il y a toujours de l’entretien à réaliser, des choses à ramasser sur le terrain, mais je ne trouve pas ça difficile. Travailler de mes mains, ça me relaxe », explique Andy, le teint basané et la barbe fournie.

« Quand j’étais à Montréal, j’avais tendance à être paresseuse et à beaucoup regarder mon téléphone. Ici, je bouge plus, je suis dehors plus souvent. Tout en étant très occupée, je me sens vraiment plus calme », renchérit Sarah.

Ils savent toutefois que leur lune de miel avec la campagne canadienne pourrait bien se faire balayer par les rudes vents de l’hiver manitobain. « On s’en reparlera quand il fera -45, mais, pour cet hiver, on prévoit aménager des pistes de ski de fond et préparer des activités à l’extérieur. Il y a tellement de possibilités ici », s’exclame Andy.

De quoi faire mentir leurs amis, qui multipliaient les railleries sur « Winter-peg » et sur « la province dont on ne connaît pas l’existence ». Les apiculteurs en herbe comptent finir la saison et préparer l’hibernation des ruches. Andy songe à partir dans le Nord afin de devenir cuistot pour des travailleurs plus tard cette année. Sarah attend de voir si ses cours se poursuivront sur la Toile pour décider si elle reviendra à Montréal.

Entre-temps, la jeune femme continuera d’apprendre à tirer au fusil, et Andy, à faire de grandes balades en quatre-roues. Comme quoi le Manitoba, ce n’est pas si plate que ça.

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