Tout sur Margaret Trudeau

Elle a formé avec Pierre Elliott Trudeau le couple le plus glamour de l’histoire politique canadienne. Dans une nouvelle autobiographie, Margaret Trudeau lève le voile sur une vie marquée par la maladie mentale et raconte son équilibre retrouvé.

Tout sur Margaret Trudeau
Photo : Rod MacIvor

Pierre n’avait pas peur de la mort. Pendant un certain temps, après le décès de Michel, il avait remis sa foi en question, mais maintenant celle-ci semblait s’être raffermie et il parlait d’aller rejoindre Michel. Nous avons beaucoup parlé de Michel. Quand j’étais avec Pierre, je portais souvent le collier de perles que sa mère m’avait offert avant notre mariage. Cela semblait lui faire plaisir. La seule chose que les vivants peuvent faire pour un mourant, c’est lui rappeler tous les événements heureux de sa vie. Pierre et moi partagions les merveilleux souvenirs de nos belles années à élever nos enfants.

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En y repensant, je réalise que nous trouvions du réconfort dans le fait de nous être aimés autrefois, profondément aimés. Il était gentil et attentionné, et m’avait offert son cœur. Mais je n’avais pas su l’accepter ; c’est vrai ce qu’a dit George Bernard Shaw au sujet de la jeunesse qui est gaspillée chez les jeunes.

Quelques années après le décès de Pierre, le journaliste Peter C. Newman a raconté une anecdote à propos de lui dans son livre Here Be Dragons : Telling Tales of People, Passion and Power. À l’hiver de 1974, Stuart Hodgson, alors commissaire des Territoires du Nord-Ouest, survolait le pôle Nord. Lorsque l’avion passa au-dessus du pôle, Pierre en prit les commandes et appela au 24 Sussex, où une femme de chambre répondit. Il voulait peut-être partager l’excitation du moment. Il demanda à me parler, mais j’aurais apparemment refusé de venir à l’appareil (ce que je trouve difficile à croire). D’après ce que Hodgson a raconté à Newman, Pierre se mit alors à « sangloter ».

« Pourquoi l’avez-vous épousée ? lui demanda Hodgson, avec compassion j’imagine.

– Parce que je l’aime, répondit Pierre. Je l’aime vraiment. »

Pierre s’est éteint un après-midi de l’automne 2000, le 28 septembre ; il n’avait pas prononcé un mot depuis presque une semaine. De bien des façons, Sacha était le fils dont Pierre se sentait le plus proche. Il avait toujours habité avec son père et ils se ressemblaient beaucoup : disciplinés, loyaux, un peu bourrus, refusant de perdre leur temps avec des banalités. En dernier, Pierre était inconscient, et Sacha et Justin sont restés à ses côtés, veillant sur lui jusqu’à la fin. Ils l’ont laissé partir paisiblement avec tout leur amour pour cet excellent père. Je me suis alors enfoncée dans un profond chagrin.

Dès qu’il avait été su que Pierre était mourant, la popula­tion avait démontré énormément de sollicitude et de soutien. Des journalistes s’étaient installés autour de la maison et, à notre grande horreur, une antenne parabolique était apparue sur un poteau de téléphone, parfaitement visible de la chambre où Pierre passait ses journées. La vue de cette antenne était pénible pour lui et Sacha l’avait fait enlever.

Pour de nombreux Canadiens, Pierre était le politicien qui avait façonné le Canada moderne, l’homme qui avait fait fonctionner le multiculturalisme. Maintenant qu’il approchait de la fin, ils voulaient lui rendre hommage. L’annonce de sa mort a suscité quantité de témoignages de sympathie. Le corps de Pierre a été exposé en chapelle ardente durant quatre jours dans le Hall d’honneur du Parlement, à Ottawa, et un nombre impressionnant de Canadiens ont fait la queue pour se recueillir devant sa dépouille.

Le 2 octobre, quatre jours après le décès de Pierre, je me suis rendue sur la colline du Parlement avec mes sœurs. Un reporter de la télévision, fin journaliste politique très respecté, m’a aperçue. Brandissant son micro devant moi, il m’a lancé : « Comment vous sentez-vous, madame Trudeau ? Vous êtes-vous souvenue que c’est aujourd’hui l’anniversaire de Michel ? » Interloquée, ébranlée, je me suis effondrée sur le sol. Plus tard, l’organe de presse qui employait ce journaliste s’est confondu en excuses.

Le comportement de ce reporter avait été on ne peut plus déplacé et indélicat. Jamais, nulle part, n’ai-je été traitée aussi durement en public que ce jour-là. L’atti­tude de tels journalistes qui osent juger les gens, osent pontifier, me révolte.

Recouvert du drapeau canadien, le cercueil contenant la dépouille de Pierre a été transporté par train à Mont­réal, où les funérailles devaient avoir lieu dans la basilique Notre-Dame. Sacha et Justin, qui à vingt-huit ans se révélait le pilier de la famille, l’accompagnaient. Massés le long de la voie ferrée, des gens, plusieurs en pleurs, exprimaient leur sympathie en saluant de la main. Je crois que Pierre, qui ne sortait jamais sans une rose à la boutonnière, et que la presse avait toujours décrit comme un homme pour qui la raison l’emportait sur la passion, aurait été touché par les piles de roses et les cinquante mille Canadiens qui ont défilé devant son cercueil.

Je m’étais rendue à Montréal la veille. Le matin des funérailles, j’ai eu un bref entretien avec Fidel Castro, l’un des porteurs, à son hôtel. À part une visite en Russie, c’était la première fois qu’il quittait Cuba. Je ne l’avais pas vu depuis des années, bien que nous soyons restés amis depuis ma première visite à Cuba, en 1974. Sa gentillesse et sa compassion m’ont grandement réconfortée. Des quatre coins du monde, des chefs d’État, des dignitaires politiques et d’anciens chefs de gouvernement sont venus assister aux obsèques. Justin a prononcé l’éloge funèbre avec éloquence et passion. Il a remercié son père de « les avoir tant aimés », puis a ajouté : « La conviction fondamentale de mon père n’est jamais venue d’un manuel. Elle émanait de son amour profond pour tous les Canadiens, et de sa confiance en eux. Au cours des derniers jours, avec chaque carte, chaque rose, chaque larme, chaque salut de la main et chaque pirouette, vous avez répondu à son amour. Cela nous touche énormément, Sacha et moi. Merci. »

« Nous nous sommes rassemblés du Nord au Sud, d’Est en Ouest, d’un océan à l’autre, unis dans notre peine, pour dire au revoir. Mais ce n’est pas la fin. Il a quitté la politique en 1984. Mais il est revenu pour Meech. Il est revenu pour Charlottetown. Il est revenu pour nous rappeler qui nous sommes et ce que nous sommes tous capables de faire. Mais il ne reviendra plus. C’est à nous, à nous tous, à présent, d’agir. »

Justin a terminé son éloge avec des vers d’un poème de Robert Frost, Stopping by Woods on a Snowy Evening, que Pierre avait souvent récité aux garçons lorsqu’ils étaient petits. Pour l’occasion, cependant, Justin les a légèrement modifiés. Selon une traduction de l’écrivain français Jean Prévost, la strophe se lit ainsi : « Ce bois me plaît ; il est profond et sombre / Mais j’ai promis, il faut tenir / Avant d’aller dormir, ma route est longue / Bien longue avant d’aller dormir. » Justin l’a adaptée comme ceci : « Ce bois lui plaît, profond et sombre. Il a tenu ses promesses, il peut aller dormir. Je t’aime, papa. »

Soudain, je me suis sentie glisser, comme il m’arrive souvent dans des moments d’intense émotion, une sorte d’effondrement incontrôlable. Immédiatement, j’ai senti une main sur mon épaule. C’était Jimmy Carter, qui m’a murmuré à l’oreille des mots d’encouragement. Puis, voyant Justin si triste et bouleversé, et qui semblait presque s’être écroulé sur le cercueil de son père, j’ai voulu me lever pour aller le réconforter. J’ai aussitôt senti une autre main me retenir à ma place, celle de Fidel Castro.

« C’est un homme, Margaret. Un homme », m’a soufflé Fidel. En d’autres termes, il me disait de ne pas intervenir. Justin devait se relever seul. Leonard Cohen était présent, à titre de porteur honoraire, comme l’était l’Aga Khan. Le soutien fut extraordinaire, si extraordinaire.

 


Margaret Trudeau en libre équilibre
,
traduit par Claire Chabalier et Louise Chabalier,
Flammarion Québec, 2010.

 

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