Toxiques, les princesses de Disney?

L’amour des fillettes pour les princesses et les clichés que celles-ci véhiculent ne sont pas sans risque.

Des poupées des célèbres princesses de Disney, assorties d'accessoires. (Photo: Elly Godfroy/Alamy Stock Photo)
Des poupées des célèbres princesses de Disney, assorties d’accessoires. (Photo: Elly Godfroy/Alamy Stock Photo)

À voir l’intensité avec laquelle des générations entières de fillettes idolâtrent la Petite Sirène, la Reine des neiges et autres Cendrillon, on peut se demander quelle image de la féminité ces personnages leur inculquent. Faut-il craindre l’influence de ces héroïnes en tutus, tiares et paillettes sur l’identité naissante des petites filles?

Personne n’avait jusqu’à présent étudié cette question scientifiquement auprès d’un grand groupe d’enfants. C’est maintenant chose faite avec la publication, en juin, dans la revue Child Development, d’une étude de Sarah Coyne, de l’Université Brigham Young, en Utah. Cette chercheuse en psychologie et ses collègues ont suivi près de 200 jeunes enfants pendant un an afin de déterminer si une forte consommation de princesses de Disney se répercuterait sur leurs attitudes et leurs comportements. La marque comprend 11 longs métrages d’animation (12 si on inclut La Reine des neiges, bien qu’elle n’en fasse pas officiellement partie) et des milliers de produits dérivés.

Princesses Disney poupées figurines stéréotypes exergue 1Mais faisons d’abord un détour par d’autres recherches pour examiner de plus près ce que racontent ces fameuses histoires. Un trio de chercheuses américaines a scruté les neuf films du genre produits par Disney entre 1937 et 2009 (de Blanche-Neige à La princesse et la grenouille). Selon leur analyse, publiée dans la revue Sex Roles, les héroïnes sont devenues plus androgynes avec le temps, notamment Pocahontas et Mulan. Mais dans l’ensemble, les deux tiers de leurs caractéristiques sont conformes au stéréotype (elles sont craintives, maternelles, soumises ou soucieuses de leur apparence, par exemple); elles sont secourues plus souvent qu’elles ne portent secours à autrui; aucune n’accomplit l’exploit final sans le concours du prince; et toutes correspondent à l’idéal conventionnel de beauté.

Un duo de linguistes, Carmen Fought et Karen Eisenhauer, a pour sa part compté le nombre de répliques prononcées par chaque sexe: dans presque tous les films de la série depuis 1989, les personnages masculins accaparent la majorité du temps de parole, alors que la tête d’affiche est une femme. Même dans La Reine des neiges, qui met pourtant en scène les péripéties de deux sœurs, 59 % des dialogues sortent de la bouche des personnages masculins!


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Reste à savoir si cet imaginaire vieux jeu renforce des stéréotypes néfastes chez les enfants qui s’en régalent. Sarah Coyne, l’auteure de la nouvelle étude, s’est intéressée aux trois à six ans — précisément l’âge auquel les stéréotypes de genre se cristallisent. C’est à cette période critique que les tout-petits commencent à se faire une idée de ce que ça veut dire d’être un garçon ou une fille dans leur société.

La chercheuse a sélectionné 198 bambins dans des garderies et des maternelles aux États-Unis. Elle a d’abord demandé à leurs parents d’évaluer l’attachement de leur enfant aux princesses de Disney: à quel point il s’identifie à elles, combien de fois par semaine il joue avec des jouets inspirés des personnages, à quelle fréquence il regarde des films ou des séries télé les mettant en vedette (50 % des filles et 29 % des garçons en voyaient au moins une fois par mois).

Les parents ont aussi été invités à dire si leur enfant préférait les jeux et les activités plus traditionnellement masculins ou plus typiquement féminins. Leur petit garçon ou leur petite fille s’amuse-t-il plus souvent avec des fusils et des outils, ou avec des poupées et un service à thé? Combien de fois, au cours du dernier mois, a-t-il joué au ballon, escaladé des clôtures ou des arbres, et combien de fois s’est-il déguisé, a-t-il joué à faire la cuisine, le ménage? Diriez-vous qu’il aime se bagarrer, ou qu’il apprécie les jolies choses?

Les mêmes questions leur ont été posées un an plus tard. Dans l’intervalle, les clichés véhiculés par les princesses de Disney avaient fait leur œuvre, et on a pu en mesurer les échos dans le comportement des enfants, chez les garçons, mais particulièrement chez les filles.

Plus ils consommaient de films et de jouets associés aux princesses de Disney au début de l’étude, plus ils étaient devenus, 12 mois plus tard, typiquement féminins dans leurs activités et leurs préférences.


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Princesses Disney poupées figurines stéréotypes exergue 2S’il n’y a pas de honte à aimer les «affaires de filles», rappelons tout de même que l’idéal de la féminité, au sens traditionnel du terme, est conçu non pas pour donner des ailes, mais pour restreindre les mouvements et les ambitions, pour confiner dans des rôles d’épouse, de mère, de parure.

Alors non, l’amour démesuré des petites filles pour les princesses et les clichés que celles-ci incarnent ne sont pas sans risque, écrit Sarah Coyne: «Quoiqu’il n’y ait rien de mal en soi à exprimer sa féminité ou à se comporter d’une manière genrée, un comportement féminin stéréotypé peut poser problème si les filles en viennent à croire que leurs perspectives dans la vie sont limitées en raison d’idées préconçues sur le genre, ou si elles se privent de certaines activités essentielles afin de se conformer à des notions éculées de la féminité: éviter d’explorer son environnement ou de jouer à certains jeux pour ne pas se salir, par exemple.» Ou délaisser les sports, les maths et les sciences parce que ce sont des «affaires de gars».

Bonne nouvelle: les chercheurs n’ont pas constaté qu’un contact étroit avec les princesses avait nui à l’estime corporelle des petites filles lorsqu’ils les ont revues au bout d’un an. En revanche, les fillettes qui n’aimaient pas leur corps au départ avaient tendance, 12 mois plus tard, à fréquenter cet univers davantage — comme si elles cherchaient des modèles dans ces héroïnes gracieuses au physique idéalisé.

Ariel, Belle, Raiponce et leurs consœurs ont par contre eu des effets bénéfiques sur les garçons auxquels les chercheurs ne s’attendaient pas. Les petits gars qui baignaient fortement dans cet imaginaire se sont révélés, un an après, plus serviables et soucieux des autres; un résultat observé seulement dans les familles où les parents discutent avec leurs enfants de ce qu’ils voient dans les médias.

Avec l’aide des parents, donc, les princesses de Disney — leur douceur, leur sens du sacrifice — peuvent compenser les super­héros à la masculinité exacerbée dont raffolent bien des gars. Pour les personnages à gros muscles comme pour les héroïnes en tutus, tout est une question de dosage.

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1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Très intéressant. En même temps, je ne suis pas sûre que c’est un « cause à effet » direct : les familles encourageant un rôle féminin « à l’ancienne » entrainent probablement l’attirance de la petite fille pour ce qui ressemble aux messages que lui envoie son entourage, incluant les robes, jouets, comportements et films de princesses. Je me souviens de mères inondant leur bébé fille de trucs de couleur rose, et ne les laissant pas se salir quand elles ont grandi…