Traduire, c’est trahir ?

Si l’on en croit le célèbre adage italien « traduttore, traditore » (traducteur, traître), la réalité est parfois très difficile à transposer d’une langue à l’autre.

Dans le jargon des traducteurs, la querelle entourant le « N-word » ou « mot en n » est typique du problème des « faux amis ».

Le concept des faux amis décrit des mots d’apparence semblable, souvent empruntés, mais qui ont acquis un sens différent dans l’une ou l’autre langue. On est ici dans le contexte d’un mot anglais utilisé dans un cours en anglais. Transposer ce débat en français à partir d’une traduction n’a pas de sens. Le « N-word » et le « mot en n » ont la même étymologie en français et en anglais, mais ils ne revêtent pas nécessairement le même sens ou la même connotation. Par exemple, en français, plusieurs grands penseurs comme Aimé Césaire et Léopold Senghor ont constitué une littérature de libération basée sur le concept de négritude. Allez donc traduire ça. (En anglais, on a vu « negritude », « blackness » ou « noirism ».)

Je ne suis pas un professionnel de la traduction, tout juste un amateur informé. Mais, il m’a toujours semblé que dans un pays comme le nôtre qui valorise le bilinguisme, et en particulier au Québec où l’on se donne la peine de rendre les cours d’anglais obligatoires jusqu’à la fin du cégep, une initiation à la traduction devrait être un prérequis essentiel pour familiariser les étudiants (tout comme les professeurs et les recteurs) au fait qu’une réalité dans une langue ne se traduit pas par son équivalent étymologique. A fortiori dans un lieu de haut savoir comme l’Université d’Ottawa, qui se prétend le plus grand établissement bilingue au monde. « Grand » ne veut pas toujours dire « great ».

Il y a beaucoup de mots dont l’étymologie est française, mais qui ont pris un sens complètement différent en anglais. Par exemple, en gastronomie aux États-Unis, « entrée » fait référence au plat principal, alors qu’en français, l’entrée est servie avant, mais ça ne se corrige plus et il faut s’y faire. Les premiers temps où je fréquentais celle qui est devenue ma femme (et dont la langue maternelle est l’anglais), nous avons eu une querelle terrible parce que je lui avais dit : « You deceive me. » Je voulais lui dire que j’étais déçu, mais voilà, « to deceive » signifie tromper. D’où un quiproquo « cocasse ».

Au Canada, certains faux amis ont eu des conséquences dramatiques. Au début de la Révolution tranquille, les médias anglophones s’insurgeaient contre les demandes du premier ministre du Québec Jean Lesage, demandes que l’on traduisait — peut-être avec mauvaise foi — par « demands » (exigences) alors qu’il aurait fallu employer « requests ».

Quelques grandes erreurs de traduction ont d’ailleurs été dommageables. Le meilleur exemple est le fameux concept de « société distincte », à l’origine d’une crise constitutionnelle qui a conduit au référendum de 1995. En anglais, « distinct » peut évoquer la supériorité. On se serait sans doute épargné bien des désagréments si on avait traduit l’expression par « different society ».

De mauvaises traductions vont souvent aggraver des conflits existants. Le président Truman, par exemple, aurait décidé de lâcher la bombe atomique sur le Japon à cause de la mauvaise traduction d’un commentaire formulé par le premier ministre japonais. Tous ceux qui ont étudié les sciences politiques connaissent également la fameuse résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU : la version française demandait qu’Israël se retire « des territoires occupés » (c’est-à-dire tous), alors que la version anglaise parlait du retrait « of occupied territories » (autrement dit, certains, mais pas tous).

Une amie traductrice a une très belle image qui décrit exactement le processus pour arriver à la bonne traduction : il faut détricoter un texte dans sa langue pour le retricoter dans une autre langue. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne le genre.

Elle me citait le cas d’un texte où une donatrice évoquait « her partner ». « Partner » se traduit aisément par « partenaire ». Parfait. Le problème a trait à la règle des possessifs. En anglais, le genre du possessif désigne le possesseur. En français, il se rapporte à l’objet. Donc, si on traduit « her partner », par « son partenaire », on sous-entend que la donatrice est hétéro. Si c’est « sa partenaire », alors elle est lesbienne. Même si on se donne la peine de vérifier, il est possible qu’on vous refuse le droit d’apporter cette précision, pour des questions de respect de la vie privée. Dans un tel cas, le traducteur doit détricoter le texte et retourner la phrase pour parler de « son couple ».

Remarquez que le fait que le genre du possessif se rattache à l’objet peut être drôlement pratique dans un autre contexte. Par exemple, si je dis que « la vaisselle est sa responsabilité », le concept est neutre par rapport à la personne : ça marche pour l’un ou l’autre. Que ce soit à elle ou à lui, ça reste « sa responsabilité ». Un écrivain anglophone qui doit traduire cette idée doit choisir entre « her responsibility » et « his responsibility » ou bien parler de « responsibility of each ». Une solution populaire consiste à parler de « their responsibility », mais ça pourrait présenter la chose comme une responsabilité collective, alors qu’elle est individuelle.

Cela dit, les langues sont poreuses et vont constamment se contaminer l’une l’autre, comme le débat sur le « N-word » qui déborde en français. Il y a de nombreuses histoires de mauvaises traductions qui ont créé une réalité nouvelle. Un cas bien connu est celui de l’architecture gothique. Au Moyen Âge, on parlait d’« art français ». C’est à la Renaissance qu’un Italien a utilisé l’adjectif « gotico » au sens de barbare, alors que cette architecture n’avait aucun rapport avec la culture gothe. On n’en est plus ressorti. L’affaire des canaux martiens est de la même eau. Les astronomes italiens avaient observé des sillons, ou « canali » en italien. Ce qu’un mauvais traducteur a traduit par « canaux ». Cette allusion à des voies navigables n’aura en fin de compte fait couler que de l’encre. 

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Excellent! Vous pouvez imaginer le bordel quand on doit traduire entre deux langues mais dont on ne connaît pas d’interprète entre les deux et qu’il faut passer par une troisième langue… Ça arrive avec les langues autochtones devant les tribunaux. Par exemple, le témoin est Inuit et témoigne en inuktitut. Le tribunal est francophone et le procès en français mais il arrive qu’on ne trouve pas d’interprète juridique entre les deux et il faut passer par l’anglais.

Feu Me Léo-René Maranda a vécu cette situation devant le juge Boilard à Iqaluit, NU, alors qu’il avait demandé un procès en français pour son client accusé de trafic de stupéfiants. Plusieurs témoins étaient inuits et la question de Me Maranda en français était traduite en anglais par un interprète français-anglais puis retraduite en inuktitut par un autre interprète anglais-inuktitut. La réponse suit le même chemin. On peut s’imaginer comment les effets de toge sont tombés à plat. Ça n’a pas pris trop de temps que Me Maranda… et le juge Boilard ont perdu patience!

Comme on peut le voir, il y a plusieurs faux amis entre le français et l’anglais mais les deux langues sont quand même relativement proches. Imaginez ce qui se passe quand l’autre langue est une langue complètement différente, comme l’inuktitut qui emprunte quand même beaucoupde vocabulaire aux langues coloniales mais qui a son propre génie. Les quiproquos abondent… La prononciation peut aussi jouer des tours car je me souviens en particulier d’un haut fonctionnaire fédéral qui ne connaissait pas du tout l’inuktitut et au lieu de dire Iqaluit (le nom de la capitale du NU qui veut dire « beaucoup de poissons ») il a pensé qu’il fallait un « u » après le « q » (comme en anglais et en français) et c’est devenu Iqualuit à l’anglaise ce qui veut dire en inuktitut, crotte au derrière… les Inuits dans la salle se sont bien bidonnés! (en passant l’expression anglaise quid pro quo ne veut pas du tout dire quiproquo en français)

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