Travailler trop, c’est trop dur

Un chercheur américain croit que les travailleurs devraient calmer leur hypervigilance et apprendre à fermer les canaux de communication pendant qu’ils s’activent à autre chose.

Photo : Daphné Caron

Mes vacances estivales ressemblent de plus en plus à une cure de désintoxication où je dois réapprendre à vivre sans le travail. 

Je passe la première semaine à essayer de ne rien faire sans me sentir coupable. La seconde, à me divertir pour ne pas penser aux tâches à accomplir qui se sont accumulées. Pendant tout ce temps prétendument libre, j’ai mon téléphone à portée de main. Il est le constant rappel que ma vie professionnelle s’y déroule sans moi. Ma vie personnelle aussi. C’est le génie diabolique de ces objets : ils encapsulent nos existences.

Tout cela pour dire que non seulement je bosse comme jamais auparavant, mais je suis de moins en moins capable de me passer de mon boulot. 

La faute à quoi ? Pas seulement aux « méchants » patrons et au capitalisme qui exercent leur emprise sur nous.

Je dis bien « pas seulement ». Parce qu’il est vrai que les symboles décrétés de la réussite et l’obsession de la productivité des entreprises contribuent à la difficulté de décrocher.

L’autre réalité, c’est qu’à chaque révolution technologique, nos trouvailles nous asservissent plus qu’elles ne nous libèrent. Au travail comme ailleurs.

Trop de courriels ? Utilisons des messageries. Slack ou Teams pour le bureau, Messenger et celle d’Instagram pour les amis. Les textos, quant à eux, sont envoyés massivement par les clients, les amis, la famille. Et aux dernières nouvelles, je ne reçois pas moins de courriels qu’avant. C’est même le contraire. Je passe un temps incroyable à ne faire que ça : gérer des discussions, de l’information. Alors, il faut bien travailler plus pour… travailler. 

Selon deux enquêtes menées durant la pandémie par des entreprises spécialisées en télécommunications et en travail à distance, les Canadiens, les Américains, les Britanniques et les Autrichiens passaient en moyenne deux heures de plus par jour à bûcher devant leur ordi en 2020. En janvier dernier, les travailleurs canadiens étaient en ligne et disponibles pour le travail 11 heures par jour, plutôt que 8 auparavant. 

Les employés, les cadres, les entrepreneurs, les pigistes : tout le monde s’est mis à travailler plus. Un phénomène qui s’explique peut-être par le fait que toutes nos interactions se déroulent désormais en ligne, où nous perdons un temps fou. Et pas seulement à procrastiner sur les réseaux sociaux. 

Oui, le courriel et les applis de messagerie ont en quelque sorte sauvé l’économie en temps de COVID et nous ont amenés à repenser le travail. Mais se pourrait-il aussi que ces mêmes outils nous rendent inefficaces et soient des vecteurs de surmenage ?

C’est ce que croit Cal Newport. Le chercheur et professeur de sciences de l’informatique à l’Université de Georgetown expose dans son essai A World Without Email (un monde sans courriel, en anglais seulement) que le temps dévolu à la gestion de nos messageries de travail est devenu néfaste pour le rendement, et surtout invivable.

Ne pas répondre immédiatement à un message ? Impensable. Selon lui, cela équivaudrait, dans nos cerveaux dont les circuits remontent au pléistocène, à ignorer l’information provenant d’une personne qui pourrait éventuellement sauver la tribu de la famine. Cette hypervigilance nous rend anxieux et nous retire une bonne partie de l’énergie nécessaire pour le travail lui-même.

Que faisons-nous alors ? Nous nous affairons plus tôt le matin et la fin de semaine, quand la gestion en temps réel du courriel n’est plus aussi importante, note Newport. 

L’auteur soutient que le courriel et la messagerie sont inefficaces pour le travail collaboratif, puisqu’il est nettement plus long et fatigant d’utiliser ces outils pour établir des conversations qui font réellement avancer les dossiers. 

Sa solution : créer des périodes consacrées aux échanges et réserver des blocs de temps pour les tâches à accomplir. Bref, fermer la boîte de courriel pendant qu’on s’active à autre chose.

Plus facile à dire qu’à faire, toutefois. Parce que, comme l’admet le prof, on n’est pas ici dans le changement personnel. C’est tout le système qui est à repenser.

Je lis Newport et je me rends compte que je ne suis pas accro au travail. Je suis dépendant au buzz de la surenchère d’information. Il m’est de plus en plus difficile de faire une chose à la fois. La distraction nous donne l’illusion de trimer dur.

Dans les mois à venir, on verra le monde du travail devenir une sorte d’hybride semi-présentiel. Les patrons chercheront sans doute à contrôler le temps « productif » de leurs employés à distance. Je vous parie ce que vous voulez qu’ils feront ce qu’il y a de pire : les inonder de questions pour s’assurer qu’ils sont bien en train de travailler, alors que c’est exactement ce qu’on ne peut faire quand on passe le plus clair de son temps à répondre à des messages.

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