Travailleurs étrangers : le cheap labor du Québec

Les travailleurs étrangers temporaires constituent une source de main-d’œuvre importante pour nombre d’entreprises dans des secteurs d’emploi aux conditions difficiles, bien souvent au salaire minimum et sans avantages sociaux. 

Photo : Mint Images / Getty Images

Histoire de donner un peu d’air aux industries désespérées d’attirer des candidats, le ministre du Travail, Jean Boulet, a récemment augmenté le nombre de permis de travailleurs étrangers temporaires (TET), qui pourront occuper pendant une période déterminée des postes à bas salaire, tels que caissier, serveur, concierge et manœuvre. La limite d’embauche, qui était auparavant fixée à 10 % du nombre total d’employés, passe maintenant à 20 %. Pas question, par contre, de rehausser de beaucoup le seuil d’immigration permanente, comme le demandent des regroupements d’entrepreneurs, car, selon lui, « si on en accueille trop, ça va créer des effets pervers — certains pourraient être plongés dans la vulnérabilité économique ou encore se faire accuser de voler les emplois des Québécois ». 

Cette orientation politique agace la sociologue Julia Posca, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), qui constate qu’on traite les immigrants comme une main-d’œuvre jetable, au gré des besoins de l’industrie, en plus de leur réserver les tâches que les Québécois ne veulent plus faire. « Plutôt que d’encourager les entreprises à améliorer les conditions de travail ou à revoir leur modèle d’affaires, de sorte que les emplois soient plus attrayants, le gouvernement choisit d’adapter ses politiques à l’égard de la main-d’œuvre en fonction des demandes des employeurs. »

Ça ouvre aussi la porte à de l’exploitation de la part d’agences de placement et d’entrepreneurs à la moralité douteuse, comme l’ont révélé des journalistes et des organismes de défense des droits dans les dernières années. 

Yansulier García Álvarez, un journaliste à Cuba qui a immigré au Québec en 2013, raconte avoir « subi la monotonie mortelle du travail, la saleté et la tyrannie » de certains de ses patrons, les premières années, parce qu’il n’avait pas d’autres options pour survivre, comme beaucoup de nouveaux arrivants. « C’est sûr que des employeurs le savent et en profitent », affirme celui qui enseigne aujourd’hui le français au Centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys, à Montréal.

Précarité, absence totale d’avantages sociaux, parfois même difficulté à se faire payer : il a tout enduré. Entre autres dans une usine de fabrication d’armoires de cuisine de Montréal, où les patrons criaient des bêtises à leurs employés (presque tous des immigrants récents). « Un jour, l’un d’eux m’a demandé devant tout le monde si j’avais oublié mon cerveau à la maison, et je me suis juste excusé, car j’avais peur de perdre mon emploi. » À cette époque, il se sentait riche avec des jobs à 10 ou 11 dollars l’heure, lui qui gagnait l’équivalent de 20 dollars par mois à Cuba. « Je trouvais qu’il valait mieux être la queue du lion ici que la tête de la souris là-bas ! »

La sociologue Martine D’Amours, professeure émérite au Département des relations industrielles de l’Université Laval, s’inquiète beaucoup du « déplacement des mauvaises conditions de travail » vers les immigrants, un phénomène qu’elle a noté lors de recherches récentes sur la filière de la volaille — entreprises d’attrapage de poulets, abattoirs, usines de désossage, etc. Des pans entiers de ce secteur réputé pour la dureté de la tâche reposent sur des travailleurs immigrants, dont une proportion croissante d’entre eux embauchés dans le cadre du programme TET, soutient la sociologue, qui a publié un article à ce sujet dans l’ouvrage Pauvreté au travail, transformations des marchés de l’emploi et trajectoires de résistances : Un dialogue Nord-Sud (2021, Presses de l’Université du Québec).

« Ils constituent une main-d’œuvre particulièrement vulnérable parce que leur permis de travail est fermé — étant dépendants d’un seul employeur, ils ne peuvent se faire embaucher ailleurs s’ils sont maltraités. »

Martine D’Amours, sociologue

Dans le meilleur des cas, c’est-à-dire dans des usines syndiquées, les travailleurs étrangers temporaires obtiennent le salaire de la convention collective, mais sans statut de résident permanent, ils n’ont aucune sécurité d’emploi et ont accès à moins d’avantages sociaux que le personnel habituel, observe Martine D’Amours. « Et comme leur ancienneté ne s’accumule pas d’un contrat à l’autre, ils n’ont pas droit aux augmentations de salaire associées à un nombre croissant d’heures travaillées. » De plus, ils ne peuvent se prévaloir des bénéfices de programmes publics tels que le Régime québécois d’assurance parentale, auxquels ils cotisent pourtant. 

Les abus graves sont toutefois plus susceptibles de se produire dans certaines usines non syndiquées, où les immigrants reçoivent le salaire minimum et n’ont aucuns avantages sociaux. « Ils constituent une main-d’œuvre particulièrement vulnérable parce que leur permis de travail est fermé — étant dépendants d’un seul employeur, ils ne peuvent se faire embaucher ailleurs s’ils sont maltraités », précise la sociologue. 

Le ministre Jean Boulet se dit bien sûr « préoccupé » par ces comportements — en 2020, il a d’ailleurs instauré un règlement qui serre la vis aux agences et aux employeurs recrutant des TET, en exigeant notamment que ces derniers possèdent un permis délivré par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). « Ça permet de mieux contrôler leurs activités. » En outre, il leur est désormais interdit de confisquer le passeport des immigrants et de les payer moins que le taux horaire consenti aux employés permanents. « Sur dénonciation ou plainte, des inspecteurs vont sur place et il y a des amendes pour ceux qui ne traitent pas dignement et convenablement les TET, dit le ministre. On s’est beaucoup amélioré, mais il y a encore du travail à faire. »

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J’engage des travailleurs étrangers sur ma ferme et je côtoie plusieurs producteurs qui en embauchent également et l’image que vous donnez des entreprises n’est vraiment pas représentative de ce que nos travailleurs vivent.
Les travailleurs reviennent année après année aux mêmes endroits car ils aiment leur endroit de travail, par contre ils pourraient aller ailleurs s’ils ne sont pas bien traité et ce même durant la saison. Oui ils font du travailles manuel que nos fameux québécois ne veulent plus faire. J’ai résister durant plusieurs années à ne pas engager de TET en me disant que nos québécois étaient capable de faire la job. Mais j’ai dû me résigner. Ces travailleurs sont très précieux pour notre industrie et nous le savons parfaitement. Arrêtez de faire des GÉNÉRALITÉS, avec ce qui s’avèrent des cas isolés. Vraiment dommage de ne montrer qu’un côté de la médaille.

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Monsieur Danny Berthiaume ci-haut fait sans doute partie des quelques entrepreneurs qui font ce qu’il faut pour leurs employés étrangers. Je connais également un employeur maraicher de la Côte nord qui aussi traite bien ses employés. Mais il y a aussi l’autre réalité de ceux qui en abusent et quand bien même ne seraient-ils pas très nombreux, c’est quand même déjà trop et il faut que ça cesse. Nous ne sommes plus au temps de la traite négrière.
Je veux ainsi en venir à un autre point, politique celui là, et qui parle d’une certaine politicienne française qui traite de ce sujet (en bon français, le ¨cheap labor¨ la main d’œuvre à bas coût) depuis près de vingt ans; mais qu’on qualifiait et qualifie encore de ¨populiste, xénophobe, raciste et même de nazie¨. Et voilà ti pas que maintenant, on commence à en parler partout, comme si on découvrait le pot-au-roses !
C’est bien d’en parler madame Marie-Hélène Proulx, mais vous n’êtes pas la première. Et comme vous n’êtes pas en politique, on ne risque pas de vous affubler de tous les épithètes qu’on attribue à Marine LePen (ou encore Éric Zemmour) dont je fais allusion ci-haut.

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