Treize ans

« Le premier ministre a lancé des appels au calme. C’est peut-être à un sens du collectif qu’on devrait en appeler. » Marie-France Bazzo revient sur treize ans de psychodrame autour de la laïcité. 

Photo : Daphné Caron

Ce qui me fâche dans toute l’affaire de la laïcité de l’État dont il est question depuis plus d’une décennie au Québec, c’est que nos gouvernements ont laissé pourrir la situation par peur, paresse, calcul. Treize ans pour aboutir à un projet de loi qui découle, au fond, de la crise des accommodements raisonnables. Treize ans à laisser se dégrader l’air du temps. Avec pour résultat une société polarisée comme jamais. La rivalité Canadien-Nordique, à côté, c’était une comptine de Passe-Partout!

Le 25 mars dernier, le ministre Simon Jolin-Barrette a déposé son projet de loi sur la laïcité de l’État. Depuis, les camps se sont précisés, des invectives ont été lancées, l’émotivité et les raccourcis pullulent. Les crinqués s’agitent sur les réseaux sociaux, les intellectuels ont choisi leur bord. Ça sent le soufre.

L’adoption de la loi sera (ou pas) l’aboutissement de 13 ans de psychodrame, disais-je. Treize ans durant lesquels l’immigration a entraîné la transformation démographique et sociale de Montréal, où les cours d’Éthique et culture religieuse ont formé différemment et durablement les nouvelles générations. Il y a eu l’attentat à la grande mosquée de Québec, des accusations de racisme systémique et d’islamophobie envers la majorité francophone. La montée de la rectitude politique et la cristallisation des opinions, l’élection de Trudeau et la systématisation de l’idéologie multiculturaliste. Le triomphe de l’individualisme et de l’intransigeance, jumelés à l’effritement du collectif. On n’a pas encore pris la mesure, au Québec, du contrecoup politique et social de la religion du Moi, du culte de l’individu. L’engagement politique sera de moins en moins un moteur, un agent de transformation sociale. Le collectif devient une addition circonstancielle d’individus.

Le Québec a profondément changé, pour le meilleur et pour le pire. Le pire étant d’avoir laissé progresser un mal qui nous rongeait, qui nous divisait. Ce niaisage dangereux aura des conséquences que l’adoption de la loi ne guérira pas si facilement. D’une part, bon nombre se sont lassés de ces débats. L’épuisement politique, voire l’écœurement, a gagné une bonne partie des citoyens, qui ont délaissé jusqu’à leur droit de vote, la vigueur démocratique y perdant au change. D’autres se sont polarisés, chose rare au pays du consensus mou. Les inclusifs d’un bord, les identitaires de l’autre, pour dire les choses grossièrement (la nuance semble nous avoir fuis, dernièrement…).

Les diversitaires, bien campés dans une gauche de plus en plus éloignée du centre, triomphent avec le multiculturalisme de Justin Trudeau, qui leur donne des ailes. À Québec, ils se reconnaissent dans les positions de Québec solidaire. Le projet de loi 21 est pour eux une atteinte aux droits des musulmanes de porter le voile, le hidjab étant même une des expressions du féminisme. Les inclusifs ont des arguments qui portent, et qui sont relayés à l’université et sur les ondes publiques. Ils ont aussi leurs curés dogmatiques.

Les identitaires, eux, croient que le Québec a de bonnes valeurs d’ouverture aux autres, que la laïcité en fait partie, et que ce serait légitime qu’on respecte cela. Ils sont la majorité tranquille à laquelle fait référence Legault lorsqu’il dit que la population est derrière lui. Les identitaires ont aussi leurs extrémistes, les « chus pas raciste, MAIS… » bien assumés, jusqu’aux groupuscules comme La Meute. Le fossé entre les inclusifs et les identitaires est devenu une des lignes de fracture les plus importantes qui caractérisent le Québec d’aujourd’hui.

Les autres conséquences d’avoir laissé pourrir la situation sont politiques. Le Québec se divise en camps adverses : Montréal contre les régions, les élites contre le peuple, francophones contre non-francophones. Le Parti libéral du Québec aura littéralement implosé sous nos yeux, coupé qu’il est devenu des francophones. Il est devenu un parti montréalais, anglo et ethnique. En voulant conserver sa base électorale et le pouvoir, il s’est assis sur le rapport Bouchard-Taylor, s’est gardé d’intervenir, et en a payé le prix. Je le tiens pour grand responsable de la polarisation actuelle.

L’autre résultat de cette décennie de laisser-faire aura été la montée spectaculaire (et invisible pour les sondeurs) de la CAQ, le parti des francophones tannés, et celle de QS, le refuge officiel des diversitaires.

Autour de la question et de la définition de la laïcité de l’État, le Québec contemporain est traversé de profondes lignes de fracture. Je doute qu’une loi vienne mettre fin à ces positions campées, qu’elle puisse recoudre ce grand corps social déchiré de sitôt.

Le premier ministre a lancé des appels au calme.

C’est peut-être à un sens du collectif qu’on devrait en appeler…

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