Très chers petits!

Un enfant n’a pas de prix? Mais si! Pas moins de 180 000 dollars, et encore: à ce montant, on n’en est qu’à sa majorité…Coûtent-ils vraiment plus cher qu’il y a 20 ans?

Avant que leur petite Ariane ne voie le jour, à la veille de Noël, Josée Veilleux et son conjoint avaient déjà dépensé quelque 2000 dollars pour l’achat de pyjamas, d’une table à langer, d’une chaise haute, d’une couchette, d’un mélangeur pour concocter des purées et d’un four à micro-ondes pour les dégeler, d’une réserve de couches, d’une poussette, etc. «On a largement dépassé notre budget», dit cette enseignante montréalaise de 33 ans au lendemain de l’accouchement de son premier enfant.

Et ce n’était que le commencement. Car Josée Veilleux a calculé l’incalculable. «Ça va nous coûter 150 000 dollars jusqu’à ses 18 ans.»

Dans la chambre à côté, à l’étage des nouveau-nés de l’hôpital Sainte-Justine, Évelyne Leblanc et Éric Vachon prévoient dépenser encore plus. Il faut dire que bébé François a un grand frère de trois ans. Le couple de comptables a donc fait l’exercice en toute connaissance de cause. Après avoir énuméré, à voix haute, de multiples dépenses, qui vont des skis aux écoles privées en passant par les bicyclettes, les sièges d’auto, le lait maternisé et les régimes épargne-études, Évelyne Leblanc lance: «Environ 400 000 dollars pour les deux enfants?»

Au jeu-questionnaire «Combien coûte votre enfant?», ces deux couples ne seraient pas loin de remporter la mise. En fait, un couple aux revenus modestes devrait prévoir engager environ 100 000 dollars de dépenses pour un enfant, de la naissance de celui-ci à sa majorité. S’il a des revenus moyens, il faut ajouter 80 000 dollars, et une autre somme de 50 000 dollars pour un couple aisé. Car ce qu’on dépense pour son enfant est fonction de ce qu’on gagne. À une époque où le taux de natalité est au plus bas, on a l’impression que ce sont des considérations financières qui freinent l’ardeur des couples à fonder une famille. Mais est-il vrai qu’élever des enfants coûte plus cher aujourd’hui qu’il y a 30 ans?

Oui, vous diront la plupart des parents. Ils vous parleront de Nike, de Tommy Hilfiger, de Jacob Jr, de planche à neige, du dernier CD des Spice Girls ou de la vidéo du Roi lion. Et il est vrai qu’il y a trois décennies GapKids n’existait pas, tout comme Guess Girls, les shampoings L’Oréal Kids, l’ordinateur, les patins à roues alignées ou les restaurants Pizza Hut. Les cours de natation avaient lieu l’été, les enfants passaient leurs vacances dans la cour ou dans la ruelle, McDonald’s était réservé à quelques occasions spéciales. Et les anniversaires ne nécessitaient ni la réservation d’une salle avec mur d’escalade ni la visite du Biodôme en compagnie de la classe complète de son petit trésor.

Et l’État dans tout cela? Les discours résolument profamille des gouvernements n’y changent rien; pis, les «compensations» financières versées aux couples ayant des enfants diminuent, tandis que le revenu familial – après impôts – a également diminué de plus de 5% depuis 10 ans.

La somme de 180 000 dollars (pour une famille de la classe moyenne) donne une idée assez juste du prix d’un enfant, mais elle ne chiffre que le «coût brut», soit celui des biens et des services achetés afin de satisfaire les besoins des enfants, ou du moins ce que les adultes pensent être leurs besoins.

Il n’est donc pas question ici de soucis et de joies, de déceptions et de souffrances, d’amour non plus. Ce «coût psychologique», personne ne peut l’établir.Mais le salaire dont l’un des parents, souvent la mère, a été privé durant des mois, voire des années, l’expérience qu’il n’a pas accumulée, le temps consacré aux devoirs, les rendez-vous chez le dentiste, les journées de travail ou les promotions manquées – nommé «coût d’opportunité» par les chercheurs – ont été chiffrés: 150 000 dollars, 250 000 dollars pour l’ensemble de la carrière d’une mère de deux enfants. Une somme à ajouter à la facture précédente. Hélène, une criminologue qui a arrêté et a repris son travail au rythme des naissances de ses trois enfants, tous âgés de moins de six ans, évalue déjà son manque à gagner à 140 000 dollars. «Et ça ne comprend pas les augmentations salariales que je n’ai pas eues.»

Cher? Le compte s’arrête ici à 18 ans. L’âge de la majorité. Mais pas celui de la liberté financière: plus de la moitié des jeunes de 18 à 25 ans vivent chez leurs parents et grugent encore une part importante du budget familial.

Chiffrer le «coût brut» est une entreprise ardue. «Il n’y a pas d’études formelles sur la question. Sans doute parce que ça n’intéresse personne!» dit en riant Pierre Lefebvre, professeur de sciences économiques à l’UQAM et spécialiste de la démographie économique. Un enfant ne se prête pas à une analyse coûts-bénéfices. Contrairement aux siècles passés, aujourd’hui, il n’a aucune valeur marchande, ne servira jamais à enrichir la famille, à labourer les champs ou à entretenir ses parents vieillissants. «Ce ne sont pas des bras de plus à la ferme, dit Pierre Lefebvre. C’est un flux de services affectifs, émotifs.»

Les considérations financières comptent rarement dans la décision de mettre un enfant au monde, du moins un premier. Elles prennent toutefois de l’importance quand vient le temps de penser à un deuxième enfant, et davantage encore à un troisième, comme en fait foi la différence entre le taux de natalité au Québec (un peu plus de 1,5) et la moyenne des enfants désirés (2,24). «Un premier, ça allait de soi, dit Denise Maheux, professionnelle dans la trentaine, mère de deux petits garçons. Mais on a attendu un peu plus longtemps qu’on le souhaitait pour le second parce qu’on ne s’imaginait pas payer 900 dollars de frais de garde tous les mois. Un troisième? On y pense. Mais on veut aussi pouvoir s’acheter une maison un jour.»

Peu d’études ont été réalisées sur le sujet. Les plus récentes ont été publiées dans les années 80 pour le compte du Bureau de la statistique du Québec. En 1986, l’organisme demandait aux démographes Évelyne Lapierre-Adamcyk et Jacques Henripin d’évaluer le coût d’un enfant à partir des données de l’enquête sur les dépenses des familles au Canada, faite en 1982. Bien que les chiffres ne soient plus valables, souligne Évelyne Lapierre-Adamcyk, professeur de démographie à l’Université de Montréal, «la méthodologie et le questionnement demeurent d’actualité».

À l’époque, les chercheurs soulignaient les difficultés inhérentes à ce type de calcul: le questionnaire de Statistique Canada ne visait pas spécifiquement les dépenses faites pour les enfants. Celles qui pesaient le plus lourdement sur le budget étaient de type familial (logement, alimentation).

Le flou demeure tout aussi important aujourd’hui: si un couple décide d’acheter une voiture plus spacieuse à l’arrivée d’un deuxième enfant, comment calculer cette dépense? Et la maison de banlieue? Et le nouveau canapé qui remplace celui qui a été éventré par les deux garçons de la famille?

L’enquête de Statistique Canada a tenté de déterminer les dépenses des couples avec ou sans enfant disposant d’un revenu de 30 000 dollars. Résultat: les premiers dépensaient 23 800 dollars pour des articles de consommation, les seconds, 23 600 dollars. Une différence de 200 dollars. Un enfant coûte-t-il 200 dollars? Bien sûr que non. Mais, et c’était là le premier constat des deux démographes, les deux groupes ne dépensent pas de la même façon. Le couple de parents réajuste son budget familial. Et son mode de vie.

Moins de parfums et plus de détersif… Le changement se fait graduellement, dit Denise Maheux. «On commence par éliminer les sorties. Puis le vin. On garde plus longtemps ses chaussures, car il faut d’abord remplacer celles des petits, presque tous les trois mois au début. Et on ne fait plus l’épicerie avec insouciance: on recherche les rabais, on s’approvisionne à plus d’un endroit.»

Ce réaménagement du budget familial, dit Pierre Lefebvre, a donné l’idée aux chercheurs d’établir le coût d’un enfant non pas en comparant les dépenses des couples jouissant d’un niveau de vie identique, mais plutôt leur revenu. «Le coût de l’enfant, explique l’économiste, correspond donc au revenu supplémentaire dont devrait disposer un couple afin de maintenir le niveau de vie qu’il avait avant.» Quel est ce revenu supplémentaire? «Selon les hypothèses, il s’échelonne de 15% à 25% du revenu brut de la famille, dit Pierre Lefebvre. Le cinquième du revenu m’apparaît une bonne estimation.»

Faisons le calcul: le revenu médian de la famille québécoise est aujourd’hui de 50 000 dollars. Le cinquième de ce revenu, 10 000 dollars, multiplié par 18 ans, donne une facture de 180 000 dollars. Avec le quart du revenu: 12 500 dollars par année, soit un total de 225 000 dollars.

«Ces mesures sont devenues des normes internationales», dit Ruth Rose, professeur de sciences économiques à l’UQAM. Et elles seraient valables pour toute la classe moyenne. «Au-delà de 100 000 dollars de revenus, toutefois, dit Pierre Lefebvre, la règle ne s’applique pas d’emblée.» Même chose pour les familles moins fortunées: le fardeau économique d’un premier enfant est plus considérable pour les pauvres.

Qu’en est-il du deuxième enfant? Il ne coûte pas, bien sûr, le double du premier. Les économies d’échelle existent. La couchette de l’aîné servira au second, tout comme une partie des vêtements, la bicyclette. Plus la famille grandit, plus les dépenses moyennes par enfant diminuent, disent Jacques Henripin et Évelyne Lapierre-Adamcyk, qui évaluent qu’elles fondent du tiers pour le deuxième. Mais la famille a aussi tendance à s’endetter, notent-ils: les cours de natation, l’école ou les traitements d’orthodontie ne peuvent être refilés à un autre enfant. Deux enfants grugeraient, en fait, de 25% à 35% du revenu brut, estime Ruth Rose. Coupons la poire en deux: à 30% d’un revenu de 50 000 dollars, la facture s’élève donc à 15 000 dollars par année.

Les avis divergent quant aux répercussions du troisième enfant. Certains croient qu’il est plus «économique» que le cadet et, bien sûr, que l’aîné. Mais une étude française évalue que le coût du troisième enfant est supérieur à celui du deuxième, et même du premier. Car son arrivée entraîne d’autres types de dépenses.

Si l’enfant coûte le quart du revenu brut familial, en est-il ainsi à tous les âges? S’il faut en croire les spécialistes, il s’agit plutôt d’une moyenne. L’économiste et démographe Anne Hélène Gauthier, autrefois à l’emploi de Statistique Canada et aujourd’hui chercheuse à la Western Washington University, multiplie par trois les dépenses à l’adolescence par rapport à celles engagées pendant la petite enfance. Selon une étude française publiée en 1997 par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), l’adolescent de 15 à 18 ans coûte plus du tiers du revenu de ses parents (contre le cinquième pour les enfants de moins de 14 ans).

Les Français estiment que c’est entre quatre et 11 ans que les enfants coûtent le moins cher. Au cours des quatre premières années, la facture est alourdie par l’équipement (ameublement, poussette, etc.) et les frais de garde. Avant l’âge d’un an, les «frais fixes» sont élevés: «Nous dépensons 120 dollars par mois rien que pour les couches, les vitamines et le lait maternisé de Gabriel, notre fils de huit mois», dit Denise Maheux. Et c’est durant cette coûteuse première année que bien des mères sont en «congé», parfois sans salaire, souvent avec des revenus amputés de moitié.

Cela dit, élever un enfant coûte-t-il plus cher aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans? Personne ne semble capable de répondre à cette question. Mais une chose est sûre: les enfants sont entraînés de plus en plus jeunes dans le grand cirque de la consommation. «À neuf ou 10 ans, les filles veulent des vêtements griffés Jacob, alors qu’avant, la folie des marques commençait à l’adolescence», dit Isabelle Thibault, conseillère budgétaire à l’ACEF de l’est de Montréal. Les spécialistes du marketing appellent tweens ces nouveaux et voraces consommateurs, âgés de six à 12 ans. «Il y a une nette augmentation du coût du confort social, dit l’économiste Pierre Fortin, lui-même père de cinq enfants. L’enfant doit avoir les mêmes bébelles que ses copains.»

Plus de 70% des jeunes des familles moyennes et aisées sont équipées pour au moins un sport, d’après le Conseil canadien de développement social. Et il faut en payer les cours: les familles dépensent de 1500 à 5500 dollars par an, selon leur revenu, pour les loisirs et les sorties récréatives. «Une journée de ski en famille peut coûter jusqu’à 100 dollars», dit Danièle Bélanger, une mère au foyer qui vient d’avoir un quatrième enfant. «Et ils veulent maintenant s’équiper pour la planche à neige!»

Le phénomène n’est pas qu’urbain. Manon Hébert et sa famille ont quitté l’an dernier Saint-Eustache pour aller s’installer à Saint-Jovite. Elle a été surprise de constater que les modes vestimentaires sont partout les mêmes, que Nike et Tommy ri-valisent aussi dans les cours d’écoles des Hautes-Laurentides… et que tous les enfants font du ski! Et il y a, bien sûr, l’incontournable ordinateur: le tiers des enfants des classes moyennes et la moitié de ceux issus des classes supérieures en ont un à la maison. Or, au grand dam des parents, les nouveaux jeux offerts aux jeunes sont rarement compatibles avec un ordinateur «vieux» d’à peine deux ans ou moins. Sans oublier les modes: bien des jeunes ont trépigné, au dernier Noël, pour avoir leur PowerStation, un jeu électronique de 200 dollars!

Même l’école gratuite n’est plus tout à fait gratuite. Le Conseil canadien de développement social évalue que les familles doivent dépenser de 800 à 2000 dollars par année pour l’enseignement secondaire d’un enfant.

Au primaire, la Fédération des comités de parents du Québec estime que le matériel scolaire obligatoire coûte au moins 130 dollars. C’est sans compter les frais de garde (900 dollars par année), les boîtes à lunch, les livres et les imprévus. La facture s’alourdit dès qu’on parle de classes vertes, rouges ou blanches (125 à 175 dollars).

Denise Maheux a calculé les frais supplémentaires demandés par la garderie que fréquente son fils de quatre ans depuis septembre. Pas moins de 80 dollars, pour une sortie au théâtre, une autre au Biodôme, un petit journal, un cours de musique… «On n’a pas d’autre choix que de payer si on veut que notre enfant participe comme les autres.»

«Les parents peuvent mettre un frein à la surenchère et faire le choix de la simplicité», dit Jannick Desforges, responsable des services juridique et budgétaire à Option consommateurs, un organisme sans but lucratif. «Mais il faut qu’ils soient eux-mêmes convaincus qu’ils ne sont pas des guichets automatiques.»

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