Trop accommodant, le Québec ?

Pas de dessins d’Halloween pour les élèves Témoins de Jéhovah, pas de musique pour certains chrétiens évangéliques. Dans les écoles, les « accommodements » ne servent pas que les immigrants. Enquête en pays réel.

« Pour nous, le visage de l’islam, c’est le petit Mohammed, qui est dans la classe, à son affaire, qui coopère et qui est charmant comme ses parents », dit Irène Harper, directrice depuis 12 ans de l’école primaire Barclay, une des plus multiethniques de l’île de Montréal.

La diversité culturelle à l’école, c’est la réalité d’Irène Harper depuis 30 ans. Cette Québécoise d’origine écossaise ne revient pas de la tournure qu’a prise le débat sur les accommodements raisonnables dans les médias québécois ces deux dernières années. « On a l’impression qu’on est toujours aux prises avec des choses désagréables, et ce n’est pas la réalité », dit-elle d’une voix empreinte d’affection pour les enfants qu’elle s’apprête à quitter pour prendre sa retraite.

L’école Barclay, ce sont 730 enfants du quartier Parc-Extension, qui parlent 39 langues et qui ont des racines dans 50 pays différents. Le voile islamique, le kirpan, les exemptions de cours de musique ou de baignade ne sont pas le premier souci de la directrice. Il y a bien quelques fillettes qui portent le hidjab, mais ça ne dérange à peu près personne. Et aucun local n’est réservé à la prière.

Irène Harper a reçu, en 12 ans, deux demandes d’être dispensé des cours de musique — matière que les tenants d’un islam très rigoriste évitent et que certains évangéliques désapprouvent. Mais dans chaque cas, l’enfant a fini par se joindre au reste du groupe. « Je n’ai pas eu plus de demandes qu’à mon ancienne école, où des Témoins de Jéhovah désiraient que leurs enfants soient exemptés des cours où il était question de l’Halloween. » Lorsque cela arrivait, l’écolier était simplement invité à faire son dessin ou son bricolage sur un autre thème. « Parce que c’est la compétence en dessin qui importe, pas de dessiner une sorcière », dit Irène Harper.

Les cours de natation lui donnent un peu de fil à retordre, elle en convient. Elle a cependant mis à contribution une maman de religion musulmane : celle-ci téléphone aux rares parents qui ne veulent pas laisser leur fille participer à un cours mixte, leur explique qu’il y a des vestiaires séparés pour les filles et les garçons. Et leur refile des adresses où se procurer un maillot de bain qui couvre tout le corps — on en trouve notamment dans Internet, mais aussi dans certains magasins spécialisés de Montréal. « On a rallié à notre point de vue la plupart des familles, dit la directrice. Mais il y en a qui, je pense, ne changeront jamais d’avis. » Dans ces cas-là, l’enfant suit un cours d’éducation physique traditionnel au gymnase.

Les accommodements raisonnables ? L’expression ne fait à peu près pas partie du vocabulaire des écoles. Ce qui se pratique surtout, ce sont des arrangements volontaires et temporaires ! Ce que Marie McAndrew, directrice de la Chaire de recherche du Canada sur l’éducation et les rapports ethniques, à l’Université de Montréal, appelle des « stratégies paradoxales ». « On donne un service particulier, ou même parallèle, ou encore une exemption. Toujours en vue d’une meilleure participation et donc d’une meilleure intégration », explique-t-elle. Puis, au fil du temps — et de l’intégration —, le service particulier devient de moins en moins nécessaire.

L’école Barthélemy-Vimont, aussi dans Parc-Extension, est le laboratoire de la diversité au Québec. Cette école primaire — la plus grosse de la commission scolaire de Montréal (CSDM), avec ses 900 élèves — est multiethnique à « 99,9 % », dit Alain Mayrand, le directeur, qui quitte son poste cet été pour relever un autre défi. Une soixantaine de communautés s’y croisent, les plus importantes étant originaires de l’Inde, du Pakistan et du Sri Lanka.

Alain Mayrand, qui a été en poste dans cette école pendant cinq ans, n’a qu’un seul véritable cas d’accommodement en mémoire. Tout récent. Des parents musulmans ont insisté pour que de la viande halal soit servie à leurs enfants le midi. La commission scolaire a plutôt décidé que les écoles offriraient, si des parents en faisaient la demande, un deuxième plat les jours où, par exemple, il y aurait du bœuf au menu.

À l’extérieur de Montréal, les demandes viennent le plus souvent de Québécois de souche qui sont membres d’Églises évangéliques ou des Témoins de Jéhovah, selon Louise Fortin, directrice des services aux communautés culturelles au ministère de l’Éducation. Elle a fait cette constatation lors de deux journées de réflexion organisées en mars dernier, à l’Université de Montréal, par Marie McAndrew.

En région comme à Montréal, la presque totalité des demandes sont traitées localement et sans beaucoup de problèmes, a-t-elle observé par ailleurs, dans le cadre d’une enquête menée en 2006 auprès de 15 commissions scolaires de six régions. « On en fait tout un plat dans les médias, mais ça ne représente pas le quotidien des écoles », dit-elle.

Ces demandes éparses sont bien peu de chose en comparaison du principal défi à relever : mettre en confiance les parents, qui ignorent souvent tout du système scolaire québécois et de ses méthodes. Et ils doivent y parvenir malgré la barrière de la langue !

Selon Alain Mayrand, plus la culture des parents est éloignée de celle de l’Occident et de la langue française, plus il faut s’attendre à y mettre du temps. « J’ai une petite formule pour résumer mon approche », dit avec conviction cet homme à la tempe grisonnante et au regard vif. « J’aide la famille. Si j’aide la famille, j’aide l’enfant. Si j’aide l’enfant, je le rends disponible pour l’enseignant. Si je le rends disponible pour l’enseignant, j’améliore ses chances de réussite à l’école. »

Il y a environ deux ans, il a sondé — sans prétentions scientifiques — des parents immigrants pour connaître leurs attentes. La première : qu’on leur enseigne le français, pour qu’ils puissent lire le bulletin de leurs enfants, parler au professeur, au directeur. Et ils voulaient que les cours aient lieu à l’école même. Ainsi fut fait. Et même à des températures de 40°C au-dessous de zéro, 16 parents sur les 18 inscrits ont été fidèles au rendez-vous.

« La barrière principale est la langue bien plus que les questions de religion », dit la chercheuse Marie McAndrew. Les frictions liées à la religion sont selon elle un épiphénomène de l’immigration. « La majorité des nouveaux arrivants sont chrétiens. Et même parmi ceux qui ne le sont pas, seule une petite minorité demande des mesures spéciales ou des accommodements. »

La réalisatrice Sylvie Groulx a passé un an à suivre la classe de première année de Lise Coupal, à l’école Barthélemy-Vimont, pour son film La classe de madame Lise (2006). Les préjugés qu’elle entretenait avant le film se sont rapidement écroulés. « Je me disais que les parents n’avaient qu’à apprendre le français. C’est plus compliqué que ça. Ils ont des vies de fou ! Ils ont plusieurs enfants, ils sont souvent pauvres, ils ont souvent deux boulots. Difficile de suivre des cours de français le soir. » Et ceux qui ont l’anglais pour langue seconde se trouvent un travail où ils n’ont pas à apprendre le français.

Selon Alain Mayrand, il faut accepter que l’intégration prenne du temps. Parfois, il importe de gagner les parents immigrants aux méthodes d’enseignement pratiquées au Québec. Leur faire valoir, par exemple, qu’à la maternelle les petits ne font pas que jouer, ils apprennent des choses !

La première préoccupation des parents étant la sécurité de leurs enfants, les convaincre du bien-fondé des sorties scolaires est souvent difficile. Et plus encore si l’activité a lieu à l’extérieur de la ville. Principalement pour les filles, mais aussi pour certains garçons. Bien des parents ne voient là qu’une occasion pour les jeunes de s’amuser. Et surtout, « l’idée que l’enfant passe la nuit hors de la maison est étrangère aux mœurs de nombreuses communautés, en particulier sud-asiatiques et musulmanes », explique Irène Harper. L’an dernier, l’école Barclay a obtenu gratuitement 100 places pour deux nuitées dans un camp des Laurentides ; seulement 40 enfants y sont allés.

Pour mettre les parents en confiance en vue d’éventuelles sorties, certains établissements organisent des « nuits à l’école ». « Un défi à organiser, admet Alain Mayrand, mais de plus en plus d’enfants y participent. Parce que le plus vieux ou le deuxième de la famille l’a déjà fait. »

Le plus irritant, pour lui, ce sont les absences prolongées de certains enfants de familles originaires du sous-continent indien. La belle saison dans ce coin du monde coïncide avec les mois d’hiver au Québec. Et les billets d’avion sont moins chers à cette période. Pour les professeurs, c’est un sérieux casse-tête. Un écolier qui s’absente deux ou trois mois, c’est autant de rattrapage au retour. Et les conséquences sont plus importantes lorsque l’enfant a des difficultés d’apprentissage.

L’école Barthélemy-Vimont est particulièrement touchée par ce phénomène. On parle de quelques dizaines de cas par année. Alain Mayrand fait comme bien d’autres directeurs : il demande au parent de signer une lettre dans laquelle celui-ci prend l’entière responsabilité du geste.

Lorsque la tempête médiatique s’est levée au sujet des accommodements raisonnables, l’an dernier, le ministre de l’Éducation de l’époque, Jean-Marc Fournier, a créé un comité consultatif sur « l’intégration et l’accommodement raisonnable en milieu scolaire ». Présidé par Bergman Fleury, un vétéran de l’éducation interculturelle à la CSDM, le comité a pour mandat de produire une définition claire de ce qu’est un « accommodement raisonnable ». Il devra aussi proposer une stratégie au Ministère et au réseau scolaire pour les aider à gérer la diversité culturelle et religieuse.

Le rapport du comité Fleury est attendu cet automne, au moment même où démarreront les consultations de la commission Bouchard-Taylor, chargée de dresser le portrait des « pratiques d’accommodement liées aux différences culturelles » et d’en analyser les enjeux.

Bergman Fleury veut outiller le personnel des écoles pour qu’il puisse traiter les demandes, les refuser ou les accepter. Les gens ont besoin, dit-il, de repères communs. « Personne ne veut adopter une position et se faire dire ensuite par l’établissement qu’il a eu tort. »

Selon lui, il n’est pas possible d’établir des règles absolues et applicables en toutes circonstances. « Pas question non plus de laisser le milieu scolaire s’en remettre aux décisions judiciaires chaque fois qu’il y a une demande d’accommodement ou d’exemption. »

Les commissions scolaires ne souhaitent pas davantage régler ces questions devant les tribunaux. « Un accommodement imposé par un tribunal fait jurisprudence, dit Diane De Courcy, présidente de la CSDM. Alors que si on ne judiciarise pas, ça devient une manière de faire, de vivre. Et ça évolue, les manières de faire et de vivre ! »

L’âpreté du débat, l’année dernière, a écorché le réseau de l’éducation, au point que de nombreuses directions d’école évitent désormais de parler aux médias. Les refus ont été nombreux pour ce reportage.

Diane De Courcy, de la CSDM, comprend ses collègues. « Le tapage médiatique ne rend pas justice à ce que nous vivons au quotidien. Ça ne veut pas dire pour autant qu’il faille évacuer les questions. »

Mais même si elles sont peu nombreuses, les demandes à caractère religieux en milieu scolaire dérangent la population, constate Marie McAndrew, de l’Université de Montréal. Le Québec a entrepris la laïcisation de son système scolaire en même temps qu’il était aux prises avec une augmentation de la diversité religieuse, contrairement à d’autres pays où les deux processus ont été vécus séparément. « Ça peut créer une certaine confusion, dit la chercheuse. Certains concluent qu’on sort le crucifix pour faire entrer le voile. Mais le crucifix qui sort est celui de l’institution, alors que le voile qui entre est celui de la population scolaire. » Et la laïcité, dit-elle, ne s’impose pas à la population, seulement aux institutions.

À la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, dans la région de Montréal, la décision d’accepter de dispenser certains enfants de la pratique de la flûte à bec a causé des remous sur le terrain après qu’un reportage, en janvier 2007, eut présenté cela comme une nouveauté. Ce n’en était pas une ! Échaudée, la commission scolaire n’a pas voulu ouvrir la porte de ses écoles à la journaliste de L’actualité. « Il y a des choses qui se font de longue date de façon harmonieuse », dit Brigitte Gauvreau, de la Direction des communications. Mais dans le climat actuel, lorsque de tels arrangements sont médiatisés, « ça prend une tout autre dimension ». L’idée n’est pas de cacher quoi que ce soit, mais plutôt de ne pas jeter de l’huile sur le feu.

La CSDM, qui compte 78 000 élèves, dont un peu plus de la moitié sont nés de parents d’origine étrangère, s’est dotée en juin 2006 d’une nouvelle politique en éducation interculturelle. Environ 2 000 personnes ont participé aux consultations tenues sur le sujet en 2005 et 2006, dont plus de 400 parents issus de l’immigration. Le message de ces derniers était clair. « Ils souhaitaient qu’il y ait une politique, dit la présidente de la CSDM. Et ils voulaient que la culture québécoise, notre façon de faire, les valeurs de la commission scolaire, les valeurs montréalaises et québécoises soient beaucoup plus affirmées, beaucoup plus claires. » Le résultat des consultations a rassuré les enseignants et les directions d’école, parce qu’il confirmait leurs pratiques sur le terrain.

La couverture médiatique a toutefois laissé des traces. Irène Harper a ainsi vu une de ses enseignantes affirmer, à propos d’un père — arabe et musulman — qui s’était énervé et avait été impoli, qu’il ne respectait pas les femmes. S’il avait été de n’importe quelle autre origine, elle aurait simplement conclu qu’il était mal élevé, dit la directrice. Elle-même ne se souvient pas d’une occasion où un parent lui aurait manqué de respect.

La réaction dépend beaucoup de la perception qu’on a, par l’intermédiaire des médias, des gens qui réclament un accommodement, croit Marie McAndrew. Les demandes de menus végétariens, par exemple, ne font plus sourciller, même lorsqu’elles émanent d’hindous. Alors que celles de viande halal ou kasher, par des musulmans ou des juifs, provoquent aisément de l’agacement. « Je ne dis pas que les médias construisent à partir de rien, il y a des réalités sociopolitiques. Mais la réaction sera différente même si les demandes sont identiques, ou pas plus dérangeantes les unes que les autres », dit-elle.

Les parents nés à l’étranger ne sont pas différents des parents québécois, constate Gérard Jeune, directeur depuis 15 ans de l’Académie de Roberval, dans la Petite-Patrie : ils veulent que leurs enfants réussissent ! Son école à vocation particulière — elle offre un programme d’enseignement enrichi — compte 590 élèves, dont de 70 % à 80 % d’immigrants de deuxième génération. Peu importe l’origine des parents, la principale raison invoquée pour se tourner vers l’Académie, une école publique qui sélectionne ses élèves, est la même. « L’attrait de la petite école secondaire avec son encadrement différent ! Les parents ont peur, à tort ou à raison, des grandes écoles secondaires », explique cet homme d’origine haïtienne à la carrure solide. Bien des parents lui disent que sans l’Académie, ils se seraient saignés à blanc pour envoyer leur enfant à l’école privée.

Code vestimentaire strict, encadrement serré, horaires fixes, menus uniformes, la donne est claire dans cette école et tout le monde s’y plie. Durant toutes ses années comme directeur, Gérard Jeune n’a reçu qu’une seule demande officielle d’accommodement, et elle est restée sans suite. Un adolescent avait demandé un local de prière, mais devant la perspective d’en avoir un ouvert à toutes les confessions, il a laissé tomber.

Sur le terrain, on constate que bien des professeurs qui enseignent dans des écoles multiethniques ne céderaient pas leur place. La réalisatrice Sylvie Groulx évoque les confidences qu’une enseignante lui a faites au moment du tournage de son film. Elle disait ne plus vouloir enseigner à une classe composée uniquement de Québécois de souche. Car dans son école multiethnique, expliquait-elle, « les enfants sont respectueux, et s’ils ne le sont pas, il est facile de les rappeler à l’ordre. Parce que leurs parents le font à la maison ! Ces parents parlent poliment et ne viennent pas engueuler les enseignants ou les traiter de nuls. »

Le phénomène du manque de respect à l’égard des enseignants n’est pas limité aux Québécois francophones de souche, prévient Gérard Jeune… mais c’est clair que c’est surtout d’eux qu’on parle ! « Aujourd’hui, on téléphone chez un Tremblay et on n’est pas certain d’être bien reçu. Des professeurs me disent qu’ils trouvent difficile d’appeler des parents et de se faire engueuler. On ne vivait jamais ça il y a une dizaine d’années. » Il se souvient d’avoir demandé à des élèves, dans une classe, lesquels d’entre eux se considéraient comme des enfants-rois. Dix jeunes sur 32 ont levé la main. Tous des Québécois francophones de souche.

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