Trop de romanciers, pas assez de linguistes

Prisonnière de son propre mythe, l’Académie française ne peut se renouveler. Au fil des ans, des organismes comme le Conseil international de la langue française et l’Office québécois de la langue française se sont montrés plus pertinents.

Leontura / amwu / Getty Images / montage : L’actualité

Dans ma précédente chronique, j’ai raconté l’histoire de l’Académie française, montrant que l’institution, fondée en 1635 et vieille de 387 ans, avait connu une période d’activité assez forte entre 1694 et 1835. Il y a presque deux siècles, elle est retombée dans sa léthargie originelle.

L’Académie française a vécu deux épisodes de lucidité linguistique au siècle dernier. D’abord vers 1900, quand un groupe d’intellectuels a voulu modifier la norme du français pour tenir compte des évolutions — les propositions concernaient notamment la simplification des règles d’accord du participe passé. Puis en 1990, lorsqu’une équipe de linguistes a suggéré des rectifications orthographiques à la demande du gouvernement français (sans effleurer le participe passé). Dans les deux cas, l’Académie a approuvé l’idée dans un premier temps, avant de s’écraser devant la levée de boucliers et le concert de protestations.

Cette résistance au changement s’explique par le mythe généralisé selon lequel « la langue, c’est le dictionnaire et la grammaire ». L’Académie n’a pas joué un petit rôle là-dedans puisque c’est elle qui a voulu que son dictionnaire devienne la référence au moment de la création de l’Instruction publique. Sauf que depuis, il est difficile d’en sortir.

Cette fiction sur la fixité du français est tellement forte que l’Académie a du mal à rendre compte de l’évolution normale de la langue. Si seulement elle le voulait réellement. Car son parti pris a été franchement conservateur, comme le montre sa résistance opiniâtre à la féminisation des noms de métiers et de fonctions. Et à moins d’un sursaut, l’Académie française risque bien de rater le XXIe siècle comme elle a raté le XXe.

Un club d’écrivains

L’aspect le plus fascinant de l’Académie française, c’est son amateurisme fondamental. Au XIXe siècle, elle comptait encore quelques grands professionnels de la langue comme le lexicographe Émile Littré (élu en 1871) et le philologue Gaston Paris (élu en 1896). Mais au XXe siècle, rien. Pourtant, il ne manquait pas de lexicographes chevronnés, tels Alain Rey ou les Québécois Hélène Cajolet-Laganière et Claude Poirier. Ni de linguistes du calibre d’un Jean-Marie Klinkenberg ou d’une Henriette Walter. Cet organisme, qui a pour vocation de faire un dictionnaire, n’a élu une première linguiste, Barbara Cassin, qu’en 2018 — 115 ans après la mort de Gaston Paris.

J’ai eu l’occasion de soulever ce point, en 2004, avec la Secrétaire perpétuelle, l’historienne Hélène Carrère d’Encausse. Elle m’a répondu ce qu’elle écrit fréquemment : l’Académie française emploie des lexicographes et des terminologues qui font tout le boulot de recherche et de recommandation — et les académiciens tranchent à la séance du jeudi. Le problème ici, c’est qu’il n’est pas normal que les académiciens soient moins qualifiés en ce domaine que leurs employés. Bref, le cerveau est dans les jambes et la tête est vide.

L’Académie française est, essentiellement, un club d’écrivains, rien de plus. Il suffit d’examiner le profil des 35 « immortels » vivants — ils devraient être 40, mais cinq membres décédés depuis 2020 n’ont toujours pas été remplacés. Outre la linguiste Barbara Cassin, les deux seuls autres académiciens ayant une formation en linguistique sont François Cheng et Andreï Makine, qui ont plutôt fait carrière comme écrivains. 

Quatorze académiciens sont des romanciers, poètes ou journalistes, et autant sont des professeurs d’université, dont certains sont professeurs de littérature, mais aussi historiens et historiens de l’art, entre autres. Dans le lot, on trouve également un évêque (Claude Dagens), un biologiste (Jules Hoffmann), un médecin (Jean-Christophe Rufin), un politicien (Xavier Darcos), un ambassadeur (Maurizio Serra) et trois hauts fonctionnaires (Gabriel de Broglie, Marc Lambron et François Sureau). Leur point commun à tous, y compris ceux qui n’ont pas fait carrière d’auteur, est d’avoir écrit au moins un livre. 

Un problème de ressources humaines

Après avoir compilé les profils des 35 immortels en poste, je me suis amusé à faire cet exercice avec les 40 membres de la Real Academia Española de Madrid, qui a la même vocation que l’Académie française. Sans surprise, cette Académie qui réussit à produire un dictionnaire tous les 15 ans compte 14 linguistes. Il est à souhaiter que le romancier et essayiste péruvien Mario Vargas Llosa, membre de la Real Academia Española depuis 1996 et élu à l’Académie française en 2021, explique aux immortels comment travaille une académie digne de ce nom.

Ce qui nuit gravement à l’Académie française, c’est son processus de nomination, par cooptation. Une Académie le moindrement sérieuse devrait se constituer une liste permanente de candidats compétents afin de pourvoir un siège dès qu’il se libère. Or, chez les immortels, tout recommence à chaque décès. Les candidats, volontaires ou parrainés, doivent alors rencontrer personnellement chaque académicien dans le but de gagner son vote. Ce processus de sélection par la danse du ventre facilite naturellement la tâche des prétendants qui résident en Europe. Une Québécoise, un Ivoirien, une Sénégalaise ou un Congolais devraient séjourner en France pendant des mois pour réussir à obtenir tous les rendez-vous nécessaires.

Le profil de l’Académie française s’en ressent. Alors que la langue française est un phénomène mondial, sa composition est franco-française à 90 % et témoigne d’une conception archibizarre de la francophonie. Si on exclut François Cheng, né en Chine mais naturalisé français il y a 51 ans, et le romancier Amin Maalouf, Libanais établi en France depuis 46 ans, on ne compte qu’un seul étranger représentant deux pays francophones — Dany Laferrière, qui est au moins autant haïtien que québécois. Les trois autres étrangers sont un Britannique (Michael Edwards), un Italien (Serra) et un Péruvien naturalisé espagnol (Vargas Llosa).

Mais malgré tout le respect que je voue à Mario Vargas Llosa et à Dany Laferrière, leur grand talent artistique n’en fait pas des linguistes.

Les académies parallèles

Tous ces problèmes de déconnexion — avec la linguistique, avec la francophonie et avec son époque — expliquent pourquoi la langue française s’est structurée très différemment du mythe académique.

L’Académie française n’ayant joué aucun rôle sérieux dans le premier demi-siècle de son existence ni au cours des quelque 200 dernières années, la norme du français s’est organisée à travers l’activité du secteur privé. Ce sont les imprimeurs, les marchands (de dictionnaires et de grammaires) et les médias qui prescrivent la norme — un peu comme cela s’est fait en anglais.

Au XXe siècle, on a vu apparaître des instituts officiels nationaux, comme l’Office québécois de la langue française, la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, le Conseil de la langue française, des langues régionales endogènes et des politiques linguistiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Délégation à la langue française de Suisse. Ces organismes, dont le travail est autrement plus pertinent et actuel, font également l’effort de se coordonner en réseau. Des linguistes ont même créé une contre-académie en 1968, le Conseil international de la langue française. Cette association, qui tente d’imposer une conception plus moderne de la langue, joue un rôle consultatif auprès des organes officiels.

Pendant ce temps, l’Académie française essaie de se dépêtrer de la neuvième édition de son dictionnaire, à laquelle elle travaille depuis 87 ans sans avoir encore terminé la lettre « s » — comme suspense. Bouclera-t-elle le dernier quart de l’ouvrage avant son quadricentenaire en 2035 ? Les paris sont ouverts. 

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Avec tout le respect que je lui dois, M. Pouliot attribue à l’Académie française une importance qu’elle n’a pas. D’ailleurs, il le reconnaît implicitement en écrivant que «la norme du français s’est organisée à travers l’activité du secteur privé». «Ce sont les imprimeurs, les marchands (de dictionnaires et de grammaires) et les médias, poursuit-il, qui prescrivent la norme — un peu comme cela s’est fait en anglais.»

En revanche, M. Pouliot accorde aux linguistes une importance qui me paraît pour le moins excessive. Contrairement à lui, cela me rassure que l’Académie emploie des lexicographes et des terminologues pour faire la recherche, mais que ce soient les académiciens qui tranchent. Contrairement à ce qu’affirme M. Pouliot, ils ne sont pas moins qualifiés en ce domaine que leurs employés. Au contraire, en matière de langue, les écrivains ont souvent un meilleur jugement que les «techniciens» de la langue.

Cela dit, il a raison de critiquer la lenteur des travaux de l’Académie. Un dictionnaire par siècle, ce n’est vraiment pas suffisant.

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Bonjour Monsieur Nadeau. Chronique très intéressante, à lire et à faire lire. J’en viens à comprendre un peu mieux votre scepticisme à l’égard de l’Académie. Celle-ci, à la lumière de la description que vous en faites, a des airs de monarchie en déclin. Fort heureusement, comme vous le soulignez, d’autres organisations ont pris forme au fil des ans partout dans la francophonie et semblent s’investir avec pertinence dans l’évolution de la langue française. Maintenant, à l’exemple de Pierre-Yves McSween, nous pourrions nous poser la question suivante au sujet de l’Académie : en avons-nous vraiment besoin?

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Jean-Benoît Nadeau reste dans une position figée qui remonte à celle du cardinal de Richelieu : les principes définis à l’origine, lesquelles consistaient à confier la rédaction d’un dictionnaire de la langue aux académiciens à une époque où il y avait dans le royaume autant de langues différentes qu’il y avait de régions.

Cela répondait à une volonté politique de partager une langue commune avec tous.

Le grand Colbert avait octroyé par la suite à l’Académie française le privilège d’imprimer le dit dictionnaire (et d’en retirer les bénéfices). Ce privilège n’existe plus depuis belle lurette.

L’auteur de cette chronique refuse rudement de regarder en avant : le présent et le futur ; en quoi résident les missions échues à l’Académie qui s’articulent et s’accordent avec celles d’une organisation étendue : l’Institut de France dont elle est membre à part entière.

La mission actuelle est avant tout culturelle, elle consiste entre autre à faire rayonner la culture et la langue (mais encore les arts et les sciences) dans le monde. La mission de l’Académie est aussi pédagogique, depuis quelques années, elle répond à une demande en formation professionnelle pour dispenser aux entreprises les usages qui conviennent dans les divers champs d’activités économiques. Cette implication dans la langue de travail est essentielle.

Une des missions importante de l’Institut se trouve dans le mécénat, une mission à laquelle l’Académie française ne déroge pas. Son rôle consiste à découvrir ceux et celles qui servent la langue.

D’un point de vue pratique, l’élaboration et la rédaction du dictionnaire est confiée à une Commission composée de douze membres. Ce sont eux qui décident du rythme et du pas qui convient au cheminement de la langue vivante. Ces personnes n’ont probablement pas à ployer sous les critiques injustes de quelques uns, incluant celles employées par l’auteur de cet astucieux article.

Aux dernières nouvelles les académiciens esquissent d’ores et déjà ce à quoi devrait ressembler leur dixième édition du dictionnaire. Comme le disent les flamands : Petit train va loin.

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ERRATUM :
L’implication de l’Académie française dans les bons usage de la langue de travail, n’est à proprement parler pas évidente. Mon erreur est due à un amalgame généré par le moteur de recherche, qui confond : Académie française et L’Académie Française, deux organisations qui sont complètement distinctes.

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