Un A pour Richmond

Un club de BD japonaises, un atelier de mécanique revampé, une équipe d’élèves cuistots… À Richmond, l’école anglaise crée des cercles d’appartenance drôlement efficaces !


Photo: Yves Beaulieu

Les touristes du dimanche raffolent du chemin des Cantons, une enfilade d’églises champêtres, de ponts couverts et d’auberges de charme, qui s’étire sur plus de 415 km. À Richmond, ville de 3 500 habitants blottie entre Drummondville et Sherbrooke, le chemin longe la rivière Saint-François. On y croise un vieux couvent converti en centre d’art, des maisons patrimoniales et Le Banc de Marguerite, où les produits du terroir sont à l’honneur.

C’est deux coins de rue plus loin qu’on trouve l’école secondaire régionale de Richmond — Richmond Regional High, comme on dit dans le coin —, une des 10 écoles qui ont gravi le plus d’échelons au palmarès au cours des cinq dernières années.

À mon arrivée, le joyeux brouhaha qui résonne dans la cour tranche avec le calme des routes de campagne. De l’autre côté de la route 143, les vaches broutent, imperturbables. Dans un environnement aussi privilégié, on imagine facilement qu’on a affaire à une bande d’élèves choyés par la vie. J’en fais la remarque à Isabelle Beaulac, la directrice. « C’est tout le contraire », dit cette blonde énergique âgée de 40 ans, qui a usé ses craies dans des écoles de Corée du Sud, de Taïwan et du Nunavik avant de revenir dans son coin de pays.

Miss Beaulac, comme l’appellent les élèves, ajoute que la majorité des jeunes viennent d’aussi loin que Drummondville, Windsor, Victoriaville ou Acton-Vale, roulant parfois plus d’une heure en autobus, deux fois par jour. La population anglophone de la région est en baisse. L’école doit aujourd’hui trouver ses élèves sur un vaste territoire.

C’est justement parce qu’elle répond aux besoins d’une population scolaire défavorisée que l’école a pu profiter du programme Agir autrement, lancé par le ministère de l’Éducation en 2002. L’école se classait au 337 e rang du palmarès à l’époque. La directrice Carole Côté, qui a pris sa retraite depuis, a profité de la subvention offerte par l’État (de 50 000 à 70 000 dollars par année durant cinq ans) pour prendre un virage décisif.

À coups de questionnaires et d’interviews, la direction a cerné ses lacunes. Au sommet de la liste, la difficile intégration des élèves arrivant du primaire. Soit ! L’approche d’enseignement en 1 re et 2 e secondaire a été entièrement repensée. Plutôt qu’un professeur par matière, les jeunes élèves n’ont désormais que deux enseignants. On a aussi installé leurs casiers à proximité de leurs salles de classe. « De cette façon, on se rapproche du modèle du primaire et on facilite la transition », m’explique Miss Beaulac.

Autre point faible constaté par l’école : la maîtrise de la langue, essentielle à la réussite dans toutes les matières. On a donc augmenté le nombre d’heures d’enseignement de l’anglais — du français aussi — au-delà des exigences du Ministère. Et dorénavant, tous les enseignants, même ceux de mathématiques, doivent prendre le temps d’inscrire au tableau les nouveaux mots de vocabulaire. Ils touchent aussi à la syntaxe, en aidant les jeunes à décortiquer les énoncés des problèmes.

Pour renforcer les aptitudes pour la lecture, on a aussi formé des paires de reading buddies (copains de lecture) avec des élèves de 1 re et de 5 e secondaire. Chaque duo choisit un livre à lire ensemble, m’explique la prof d’anglais Laurie Hannan, dont le chemisier laisse deviner un tatouage à l’épaule. Au mois d’octobre, elle a accompagné 18 d’entre eux au festival Shakespeare de Stratford, en Ontario. Les jeunes ont travaillé comme emballeurs au Maxi du coin pour payer leur voyage.

Laurie Hannan, elle-même diplômée de Richmond Regional High, a vu son école se transformer grâce aux subventions d’Agir autrement. D’abord, on a embauché un gardien de sécurité pour surveiller les environs et tenir les revendeurs de drogue à l’écart. Ensuite, on a revampé la bibliothèque, qui en avait grand besoin. On a fait un effort particulier pour acheter des livres qui sauraient plaire aux garçons.

L’atelier de menuiserie a également été regarni. Lors de ma visite, Robert Cantwell, tablier autour du cou, enseignait aux jeunes à manier la perceuse. Quelques portes plus loin, dans l’atelier de mécanique, les élèves s’appliquaient à changer l’huile d’une vieille jeep.

« On a mis en place un programme qui vise spécialement les jeunes qui risquent de décrocher, m’explique Isabelle Beaulac. Dès la 3 e secondaire, les élèves qui y adhèrent suivent des cours de mécanique, de soudure, de menuiserie, parallèlement aux cours exigés par le Ministère. Ça leur permet d’entrer dans une école de métiers en 5 e secondaire. » Les élèves de 4 e et de 5 e secondaire inscrits dans le programme ordinaire peuvent aussi choisir la menuiserie ou la mécanique comme cours à option, plutôt que la physique et la chimie, par exemple. À chacun ses forces et ses passions.

Mais pour bien saisir les ingrédients de la recette de l’école de Richmond, il faut sortir des salles de classe.

Dans la cafétéria, le chef Marc Renaud (« Comme le chanteur, mais sans la voix ») joue le rôle d’agent double. Non seulement il veille aux fourneaux, mais il agit comme mentor auprès des jeunes en difficulté. Chaque midi, il s’entoure d’une équipe d’aide-cuisiniers, baptisée K-team ( kitchen team ) : une douzaine d’élèves isolés, victimes potentielles de taxage.

En échange d’un repas gratuit, les membres du K-team lavent et coupent des légumes, remplissent les frigos, nettoient la vaisselle. Le tout sous les joyeux ordres du chef. « On chante, on fait des niaiseries », dit Marc Renaud, qui a de l’entrain à revendre et un écusson du Canadien de Montréal cousu à son chapeau de cuisinier. « S’ils ne les font pas ici, ils les feront en classe. L’idée, c’est d’avoir du plaisir en groupe, dans un environnement où ils se sentent en sécurité. »

L’idée de créer des cercles d’appartenance a fait des petits. La bibliothécaire Sheila Quinn supervise un club de mangas, des BD japonaises. Longues boucles frisées, broches orthodontiques et fringues à la mode, cette ancienne de Richmond Regional High sélectionne pour sa bande de grandes œuvres comme Hamlet , Gulliver’s Travels ou des scènes de la mythologie grecque, version manga. L’équipe travaille à un journal et songe à diffuser de la musique japonaise sur le campus pendant l’heure du dîner.

Quelques élèves l’ont récemment pressentie pour lancer un nouveau club-midi, de mode cette fois. Elle a réagi en invitant des anciens de Richmond Regional High : un coiffeur, un décorateur pour les boutiques Le Château et un étudiant en design de mode, histoire de faire découvrir différents métiers aux jeunes. La bibliothécaire prépare aussi un défilé écologique, avec des vêtements recyclés.

Sous la supervision d’un professeur, les élèves peuvent travailler dans les ateliers de menuiserie ou de mécanique, qui restent ouverts à l’heure du lunch . Même chose pour la salle des arts plastiques. Une pièce est aussi réservée aux jeux de société et aux jeux vidéo. « On aime mieux les voir se battre à l’écran que dans les couloirs », me confie le prof James Benson, qui supervise la salle des jeux ce jour-là. Les sports sont aussi au menu. Cours de salsa ou de danse hip-hop, salle de musculation… Richmond Regional High a également deux équipes de rugby.

Alors que notre tournée s’achève, un petit groupe s’approche de Miss Beaulac. Emballés, les jeunes veulent aménager une pièce où ils pourront apporter leurs instruments de musique pour en jouer à l’heure du lunch. La directrice leur avait pourtant dit qu’elle n’avait plus d’enseignant disponible pour superviser une telle salle. Les élèves ont déniché deux volontaires, prêts à sacrifier leur pause-midi. « On n’a pas beaucoup de problème de syndicat ici », me dira plus tard Owen Schmalenberg, le directeur adjoint.

Avant mon départ, Miss Beaulac me livre un autre ingrédient de sa recette. « On est une petite école. C’est certain que ça aide. S’il y a un élève en difficulté, ce n’est pas long avant qu’un professeur s’en aperçoive. »

Les 10 écoles qui ont le plus progressé dans le palmarès au cours des cinq dernières années comptent toutes moins de 1 000 élèves. Normal, juge Marc Turgeon, doyen de la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM. Quand on est peu nombreux, il suffit d’en sauver quelques-uns pour faire bouger la moyenne du groupe. Il ne minimise pas les efforts des écoles pour autant. « C’est exactement ce qu’il faut faire, conclut-il. Sauver les élèves, un à la fois. »

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