Un bal ? Non merci !

Partout au Québec, les finissants du secondaire rongent leur frein en attendant de savoir si leur bal de fin d’études aura lieu. Et pendant ce temps, les intimidés et les indifférents préfèreraient bien passer leur tour.

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Le scénariste Richard Blaimert (Hubert et Fanny, Cerebrum) se souvient de ce qu’il a fait le soir de son bal de finissants du secondaire, en 1981 : il est allé voir Les Plouffe, de Gilles Carle, au cinéma. Il admet ne jamais avoir été une « bête sociale », mais cette fois-là, figurer aux abonnés absents revêtait une dimension particulière. « J’avais mon armure de gars indépendant méprisant la culture trop populaire, mais en vérité, je n’étais pas le bienvenu. Alors, plutôt que d’y aller seul et d’être persona non grata… »

Son mode de vie actuel, qui l’amène à partager son temps entre Los Angeles et Montréal, représente l’aboutissement d’un rêve pour lui qui se projetait sans cesse vers l’ailleurs. Dans sa tête d’adolescent, ce n’était pas (encore) la Californie, mais « le plus loin possible, pendant ces années de souffrance [où il se réfugiait] dans l’écriture puisque la réalité ne voulait pas de [lui] ».

Alors que, aux quatre coins du Québec, des milliers de jeunes se demandent s’ils devront remiser à regret le strass et les paillettes, nous nous sommes intéressés aux « autres », ceux qui se réjouiraient d’une annulation officielle.

Le bal, source de stress  

Les absences volontaires comme celle que raconte Richard Blaimert sont-elles fréquentes ? « C’est très peu documenté, et on ne compte pas beaucoup d’écrits scientifiques sur le sujet », dit la psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier, professeure associée à l’UQAM. Pourtant, en posant des questions dans notre entourage, nous avons constaté que de nombreuses connaissances ne se sont pas présentées à l’événement. Le phénomène semble un peu tabou, certains élèves préférant ne pas parler de cette décision, afin d’éviter de subir le jugement des pairs, des enseignants et des parents.

Aussi limité soit-il, cet épiphénomène est révélateur, selon Geneviève Beaulieu-Pelletier, pour qui chaque comportement camoufle de multiples motivations. Car si des finissants choisissent de ne pas participer à leur bal à cause de l’intimidation qu’ils subissent, « pour certains jeunes, c’est surtout en raison de leur rapport à l’école, souvent problématique ». L’enfer, ce n’est pas nécessairement les autres élèves, mais la pression mise par les adultes, dont les parents, pour réussir sur le plan scolaire. Celui ou celle pour qui ce fut un parcours harassant n’aura qu’une envie : clore au plus vite ce chapitre de sa vie.

À l’arrivée du mois de juin, et plus encore dans un contexte sanitaire « normal », la pression qu’exerce cet événement devient forte, avec son lot d’exigences vestimentaires, la nécessité d’être accompagné ou le soin accordé à son arrivée triomphale. « À l’adolescence, on subit beaucoup de pression, souligne Geneviève Beaulieu-Pelletier. L’enjeu n’est pas seulement de décider de s’y présenter ou pas, mais de se conformer aux attentes des autres ; c’est difficile d’aller à l’encontre de ça. » Et la psychologue sait de quoi elle parle : refusant de monter dans la limousine louée par ses amies, elle est arrivée à son propre bal avec son cavalier… dans un panier d’épicerie ! « Ce fut très remarqué », dit-elle en rigolant. 

Faut-il en faire tout un plat ?

L’anecdote du panier d’épicerie a fait sourire Patrick Monette, psychologue auprès d’une clientèle jeunesse et farouche partisan de l’authenticité. Il avoue d’emblée appartenir au club sélect des absents du bal des finissants (« Je trouvais ça insignifiant, ces manifestations de glamour »), sans pour autant avoir négligé l’essentiel : l’après-bal !

Dans sa pratique, il a accompagné beaucoup de jeunes qui se trouvaient devant mille dilemmes quant à leur manière de se présenter à cet événement. « Dans les écoles, nous jonglons avec de nouvelles réalités liées à l’identité de genre et à la peur d’être jugé, précise Patrick Monette. Il y a toutes sortes d’enjeux et toutes sortes de réticences. Certains vont utiliser cette occasion pour faire leur coming-out, ou alors des garçons peuvent arriver en robe et des filles porter des vêtements masculins stéréotypés. »

Aux parents qui s’inquiètent que leur ado ne cherche pas à se joindre à d’autres finissants, Geneviève Beaulieu-Pelletier suggère de vérifier pourquoi il ou elle a pris cette décision. « Est-ce que notre enfant est en train de s’isoler de façon générale ? Quelles sont ses véritables motivations ? S’il n’a personne pour l’accompagner, est-ce une raison suffisante pour rester à la maison ? Certains, pendant leur secondaire, ne se sont pas sentis connectés aux autres ou ont développé peu de liens significatifs. Alors, comment les blâmer de ne pas vouloir aller à une soirée qui souligne supposément ça ? » Tous ces questionnements révèlent la puissance de ce symbole clinquant. « C’est un rite de passage pour faire le deuil d’une époque, d’une réalité », affirme Patrick Monette. Une analyse avec laquelle Richard Blaimert s’inscrit en faux. « On en exagère l’importance, dit-il sans détour. J’avoue d’ailleurs que je n’y avais jamais repensé avant que L’actualité me pose des questions à ce sujet ! » Pour les réfractaires, la solution réside peut-être dans une position mitoyenne. « On peut souligner l’événement en petit groupe, avec des amis proches, ceux et celles avec qui nous avons vécu des moments difficiles », propose Geneviève Beaulieu-Pelletier. Et peut-être se réjouir du fait que l’on ne reverra plus certains casse-pieds…