Un Bleuet au pays des Inuits

Enseigner le ski cerf-volant aux habitants du Nunavik : c’est le mandat hors de l’ordinaire que remplit notre journaliste depuis quelques années. Le sport, a-t-il constaté, est une clé en or pour tisser des liens avec le peuple inuit et découvrir qu’entre les gens du Nord et ceux du Sud il y a plus en commun qu’on le pense.

Photo : Guillaume Roy

Nous sommes devenus amis dès les premières leçons. Lui, un Inuit dans la trentaine, et moi, un Qallunaat (non-Inuit, en inuktitut) venu passer une semaine à Ivujivik, le village le plus septentrional du Québec, pour enseigner les rudiments du ski cerf-volant, comme je le fais chaque printemps depuis 2013 au Nunavik.

En fait, Aulla Qaunnaaluk est rapidement devenu un accro du vent et un ami. Homme d’un naturel réservé, il travaille par moments pour la compagnie minière Canadian Royalties, à d’autres comme adjoint du directeur général à la coop (le magasin général), ou encore comme secrétaire-trésorier pour la municipalité. Il m’a emmené observer les premiers bélugas du printemps, avant de me faire goûter du mattaq, de la peau de béluga à laquelle est encore attachée une couche de graisse — un délice inuit plutôt difficile à mastiquer, avec ces billes de graisse qui vous roulent dans la bouche. C’est en jasant avec lui, célibataire toujours en quête de réponses à des questions existentielles, que j’ai découvert entre autres que les Inuits du Nunavik sont des adeptes de volleyball, que les jeunes de tous les villages pratiquent au moins un soir par semaine dans le gymnase de l’école ou à la salle communautaire. Depuis, j’en profite lors de chaque séjour pour jouer quelques parties et me délier les jambes en soirée.

Ivujivik, le village le plus septentrional du Québec. (Photo : Guillaume Roy)

Au printemps 2017, à Akulivik, un village de 700 personnes situé à 200 km plus au sud, un des participants à mon cours, Yaanie Alayco, a proposé de m’emmener pêcher des moules et des oursins à proximité de là. Après une discussion sur les chances du Canadien de Montréal en séries éliminatoires, le chasseur de 24 ans m’a invité à regarder les matchs chez lui, avec sa femme et leurs deux enfants. Le hockey est presque une religion au nord du 55e parallèle, où vivent 12 090 Nunavimmiuts. Les arénas sont pleins à craquer lors des tournois opposant les équipes du Nunavik — imaginez le coût du transport en avion sur ce territoire qui occupe le tiers de la superficie du Québec. Partout dans les rues, que ce soit à Akulivik, sur la côte de la baie d’Hudson, ou à Kangirsuk, près de la baie d’Ungava, on voit des casquettes, des manteaux et des chandails aux couleurs de la Sainte-Flanelle.

J’ai toujours été convaincu que pour le visiteur de passage, peu importe l’endroit dans le monde, le sport et l’art sont des outils qui permettent de tisser rapidement des liens et de découvrir la culture locale. Chez les Inuits, un peuple accueillant et rieur mais aussi timide, c’est le ski cerf-volant qui, depuis cinq ans, me sert de passeport.

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Dans l’avion qui m’emmène pour la première fois dans le Grand Nord, en 2013, la vue de cet espace immense, recouvert d’un manteau de neige et de glace, me donne le vertige. L’absence d’arbres me fait perdre mes repères. Je me sens dénué de mes capacités : je n’ai plus d’accès facile à un combustible pour me réchauffer ou pour cuisiner, ni à un abri où me réfugier. J’ai visité plusieurs pays d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Asie, mais c’est assurément l’environnement le plus exotique que j’aie vu. Et le plus hostile. Le quotidien des Inuits est encore bien ancré dans les savoirs traditionnels qui leur ont permis d’y survivre depuis des millénaires. Cette relation au territoire sans frontières et sans propriété privée — les maisons appartiennent aux sociétés foncières de chaque village — engendre un sentiment de liberté indescriptible, que je redécouvre lors de chaque séjour.

J’ai toujours rêvé d’aller dans le Grand Nord. Les coûts de transport ont pendant longtemps refroidi mes ardeurs : au moins 2 000 dollars pour se rendre à Kuujjuaq, la capitale régionale, près de 3 000 dollars pour Ivujivik. Attendre d’avoir 60 ans pour bénéficier du rabais de 50 % d’Air Inuit ? Bien trop long. « Pourquoi ne vas-tu pas y enseigner le ski cerf-volant ? » m’a lancé Guy Laflamme, propriétaire d’une école à Saint-Placide, dans les Laurentides, qui me sait un adepte de ce sport depuis des années. Lui-même a commencé à y offrir des cours en 2006.

Aulla Qaunnaaluk lors de son premier cours de ski cerf-volant, en 2013, en compagnie de Guillaume Roy. (Photo : Guillaume Roy)

Dans ce paradis des grands espaces et du vent, se laisser glisser à haute vitesse, propulsé par le souffle qui gonfle le cerf-volant accroché au harnais du skieur, a tout pour séduire : en plus de procurer des sensations fortes, le kiteski (en anglais, la langue seconde de la majorité des Inuits) permet d’explorer le territoire, comme le faisaient les ancêtres. Offerts d’abord dans trois villages, les cours s’étendent ensuite à d’autres municipalités désireuses de faire bouger les jeunes, qui achètent de l’équipement. Devant l’engouement, l’Administration régionale Kativik (l’autorité publique du Nunavik) lance en 2011 un programme pour faciliter la pratique de ce sport, aujourd’hui présent dans les 14 villages. À ce jour, plus de 2 000 personnes l’ont essayé.

Chaque cours génère un pouvoir d’attraction impressionnant, un peu comme si le cirque arrivait en ville. Même si la plupart des Inuits n’ont jamais fait de ski ni manié un cerf-volant, ils apprennent à une vitesse surprenante, filant à toute allure après quelques dizaines de minutes. En une semaine, de 50 à 100 personnes, jeunes et moins jeunes, viennent profiter du vent pour faire danser dans le ciel des cerfs-volants colorés, qui ajoutent une touche de vie dans le paysage d’un blanc immaculé. Certains n’en font qu’une seule fois, mais d’autres voient naître une passion.

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Après de multiples « escales » dans chaque village de la côte de la baie d’Hudson, l’avion se pose enfin à Ivujivik, 350 âmes. Tous, y compris les travailleurs de passage, sont conviés à une fête pascale à la salle communautaire, une pièce carrée modeste, avec un plafond suspendu, des néons trop blancs et des murs recouverts d’un tapis gris. Au milieu de la pièce, où une soixantaine de personnes sont rassemblées, un buffet posé sur des boîtes de carton offre des plats traditionnels, dont des moules, deux têtes de morse, du saumon, du phoque et du caribou. Les enfants courent partout en me faisant des grimaces, avant de se mettre en file pour aller chercher une part de gâteau. Et ils sont nombreux : le tiers de la population inuite a moins de 14 ans, selon Statistique Canada, comparativement à 16,4 % dans l’ensemble du Québec (2016).

Les jeux de hasard et les compétitions — dont les Inuits raffolent, ai-je constaté — commencent. À tour de rôle, les participants lancent un dé et, chaque fois qu’ils obtiennent un 6, tapent sur des clous plantés dans une bille de bois, jusqu’à ce que quelqu’un d’autre ait un 6. Celui qui enfonce le dernier clou gagne de 5 à 50 dollars. Tournois de pêche, courses de bébés à quatre pattes et d’enfants de tous âges, jeux de cartes en tous genres : lors des festivités, tous les prétextes sont bons pour mesurer ses habiletés.

Ma compétition inuite préférée demeure toutefois la course de motoneiges… lente. Les conducteurs doivent traîner un bidon d’essence vide attaché par un fil de laine. Quand ils roulent trop vite, le fil casse, alors ils doivent s’arrêter pour le rattacher avant de repartir. Une activité qui montre bien l’humour inuit !

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Mon mandat d’instructeur m’a conduit le printemps dernier à Kangiqsujuaq, sur les rives de la baie Wakeham, près du détroit d’Hudson. En me rendant à l’hôtel, je croise des chiens qui se promènent librement dans le village de 750 habitants, des enfants qui profitent de l’abondance de neige en ce vendredi glacial d’avril pour jouer sur les toits des maisons. À une intersection, un motoneigiste, sans casque, transporte trois passagers dans un qamutik (un traîneau traditionnel) et croise une voiture sans plaque d’immatriculation. Dans le far North, l’application des lois est plus flexible.

Près du gymnase municipal, un grand bâtiment en tôle rouge et en bois construit grâce aux redevances de la société Mine Raglan, quatre jeunes sont scotchés à leur téléphone, glanant sur YouTube de la musique populaire. Les ayant déjà croisés à l’école, où j’étais afin d’inviter les élèves à s’initier au ski cerf-volant, je m’arrête pour jaser. La discussion bifurque sur la musique québécoise et ils commencent à chanter les paroles d’« Hawaïenne », des Trois Accords. La chanson prend une autre couleur dans ce village niché dans une vallée glaciaire aux paysages majestueux, entre deux chaînes de montagnes escarpées de près de 300 m.

Mine Raglan, qui exploite une mine à une soixantaine de kilomètres à l’ouest du village, verse 4,5 % de ses profits aux municipalités : 30 % vont à Kangiqsujuaq et 40 % à Salluit, où elle a aussi des installations. Depuis 2000, les redevances ont permis à Kangiqsujuaq de rénover l’aréna et de bâtir, entre autres, le centre communautaire, qui abrite le gymnase, une piscine (dans une serre !) et une auberge. L’eau potable est acheminée partout par camion-citerne, car il est impossible de construire des aqueducs dans le pergélisol. Idem pour les eaux usées, qui doivent être collectées par camion.

Isolé du reste du monde, le village compte toutes les infrastructures de base : une école primaire et secondaire, un centre de la petite enfance, une infirmerie, une résidence pour les élèves venus des autres villages pour le programme préparatoire au cégep ou la formation de guide arctique. On trouve aussi une mairie, deux épiceries, deux hôtels pour les touristes et les travailleurs de passage — électriciens, dentistes, orthopédagogues, réparateurs de machines à coudre, vétérinaires et autres —, un poste de police avec trois agents du Corps de police régional Kativik, une station-service, un petit aéroport, un port et un centre de couture pour les femmes, où elles fabriquent encore la majorité des vêtements d’hiver de la famille, dont les amautis, ces manteaux traditionnels qui permettent de trimballer son bébé dans son capuchon. Le poste d’accueil du parc national des Pingualuit, ouvert en 2007, fait office de musée.

Juusipi Nappaaluk creuse un trou pour la cueillette des moules sous la glace. (Photo : Guillaume Roy)

Je me transforme en touriste, entre deux cours de ski cerf-volant, pour aller cueillir des moules sous la glace de la baie Wakeham. Par un trou d’environ 1 m de diamètre, creusé dans une cassure avec un ciseau à glace à proximité de la berge, je descends, avec le guide Juusipi Nappaaluk, deux habitants du coin, George et Alasi Pilurtuut, et deux autres touristes, dans une cavité de 1,5 m sur 4 m de large, où l’eau s’est retirée l’instant d’une marée. Accroupi, Juusipi Nappaaluk, 65 ans, scrute le sol tapissé d’algues pour récolter des moules. Une lumière turquoise jaillit à travers la glace qui surplombe nos têtes. Alors qu’il fait – 20 °C en cette matinée d’avril, la température atteint les 5 °C dans notre cocon.

« Pour des raisons de sécurité, il ne faut pas crier et personne ne doit marcher au-dessus de nous », nous lance Alasi, l’Inuite qui nous accompagne. Nous avons moins d’une heure pour récolter un maximum de moules sous la glace. Quand le souffle de la marée montante se fait sentir et que la brume commence à se lever, c’est le temps de retourner à la surface.

Cette pratique ancestrale est si unique qu’elle attire chaque année des réalisateurs de films à Kangiqsujuaq, un des seuls endroits sur la planète où l’on récolte des moules sous la glace, à marée basse. « Je venais déjà chercher des moules ici quand j’étais jeune », raconte Juusipi Nappaaluk.

Au moment de regagner mon hôtel, j’invite Juusipi à venir boire un café dans l’espace salon de la salle commune, qui comprend aussi un coin cuisine. Les grandes fenêtres donnent sur la baie grandiose. L’homme de petite taille au visage buriné par le vent me raconte des histoires de chaman et de chasse en traîneau à chiens avec son père, dans les années 1960. Jusqu’à ses neuf ans, Juusipi passait l’hiver dans un igloo avec sa famille. Il se souvient de la période où le provincial et le fédéral ont tué presque tous les chiens du village — Québec et Ottawa ont abattu plus d’un millier de chiens au Nunavik dans les années 1950 et 1960 pour des raisons de « sécurité ». Malgré la nostalgie du mode de vie ancestral, il ne retournerait pas en arrière, car la vie était difficile et les famines fréquentes.

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Chaque village offre différentes possibilités, et en avril 2017, à Akulivik, j’ai saisi ma chance d’aller à la pêche aux moules et aux oursins avec Yaanie Alayco. À l’emplacement de pêche communautaire, où un trou dans la glace est régulièrement dégagé, Yaanie, son cousin Eric Alayco et moi avons gratté les fonds marins de la baie d’Hudson, devant l’île Smith, avec une longue perche munie d’un filet. Yaanie a pris un oursin dans le filet tout juste sorti de l’eau glaciale, avant de le briser en deux pour me faire goûter la chair orangée. Un délice aux notes de caviar salé, amer et sucré à la fois.

En dépit de l’interdiction de vendre de l’alcool (sauf à Kuujjuaq et à Puvirnituq), les Nunavimmiuts en rapportent lorsqu’ils vont dans « le Sud » — à Québec ou à Montréal, par exemple. Ils en achètent sur le marché noir, à 5 dollars la bière, 120 dollars pour 375 ml d’alcool fort. Malgré ces prix faramineux, on constate néanmoins d’importants problèmes de surconsommation, qui ont des conséquences majeures sur toute la société. Cela dit, plusieurs des Inuits que j’ai rencontrés boivent modérément, en regardant un match de hockey ou en jouant de la guitare, comme Yaanie.

La chanson « Hawaïenne », des Trois Accords, prend une autre couleur dans ce village niché dans une vallée glaciaire aux paysages majestueux, entre deux chaînes de montagnes escarpées de près de 300 m.

Un verre de vodka à la main, dans sa maison qui compte trois chambres et un salon où traînent des vêtements d’hiver, des jouets d’enfant et une guitare, cet enseignant de culture et de survie sur le territoire à l’école secondaire du village me raconte que tout le monde « débrouillard » change de travail presque tous les ans au Nunavik. Lui-même a été professeur d’éducation physique, gardien au poste de police, agent de protection de la jeunesse… tout en prenant des congés pour vivre de la chasse. Pendant l’entracte du match des Canadiens de Montréal à la télé, il me raconte que son garçon, Sappa, qu’il a eu à 17 ans, a tué son premier caribou deux ans plus tôt, à seulement 3 ans.

À la fin du match des Canadiens, Sappa, 5 ans, enfile son habit de neige avec l’aide de sa mère. Il s’en va jouer dehors avec ses amis à cette heure tardive. « La vie est beaucoup plus libre dans le Nord, me dit Yaanie Alayco, sourire aux lèvres. On laisse les enfants jouer librement pour qu’ils apprennent en faisant leurs propres expériences. »

La relation au temps me semble en effet bien différente dans le Nord, tant pour les enfants que pour les adultes. La présence de caribous ou l’arrivée d’un blizzard changent rapidement les priorités. Comme si le temps était moins important parce que la nature est plus grande, plus forte. Une différence troublante pour les Qallunaats qui, comme moi, sont habitués à un horaire plutôt strict.

Chaque séjour, chaque village et chaque discussion me donnent de nouvelles idées d’activités ou d’aventures que j’aimerais vivre dans ce territoire aux mille possibilités. Je rêve aux monts Torngat, à une expédition de chasse à la baleine, à la descente de rivières sauvages. Une chose est sûre : la prochaine fois, j’apporte mes patins pour jouer une partie de hockey !

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3 commentaires
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Merci de ce beau partager. C’est un des plus beaux récits d’expérience que j’ai lu. C’est pas mêlant, je troque mes rêves de Sud pour des projets au Nord!

Bonjour,
Merci beaucoup pour ce récit tellement bien écrit : vous savez imager votre propos de telle sorte que nous pouvons « voir » ce que vous décrivez…tant et si bien qu’il ne reste maintenant qu’à y aller!!

Très beau reportage et cela me ramène aux belles années que j’ai passé dans ces villages sur la baie d’Hudson et l’Ungava.