Un écrivain qui ne peut pas mourir

Quel choc que la mort du romancier François Blais, à seulement 49 ans, et quelle tristesse que ce soit « sa propre décision », comme l’a sobrement présenté Geneviève Pigeon, son éditrice à L’instant même.

Photo : Christian Blais pour L’actualité

En apprenant le décès de François Blais, cet écrivain au talent fou, j’ai aussitôt pensé à son bouleversant récit Un livre sur Mélanie Cabay. Il y raconte pourquoi, à l’été 1994, il a décidé de ne jamais oublier cette jeune fille de 19 ans qu’on venait de retrouver, assassinée.

Il ne la connaissait pourtant pas ; il aurait même pu, dit-il, ne pas la « repêcher dans le torrent de faits divers qui nous passe sous le nez jour après jour ». Mais voilà, elle ressemblait tellement à sa sœur, à son ancienne blonde, ou à cette fille qui le faisait rêver… Leur destin à elles ne fut pas d’être tuées à 19 ans, alors que tant de femmes meurent de violence puis sombrent dans l’oubli.

À mon tour de dire que je ne connaissais pas François Blais, si ce n’est pour lui avoir exprimé avec maladresse toute mon admiration lors d’un salon du livre où il tenait une séance de signatures pas du tout courue. Il m’a écoutée avec le malaise de celui qui ne sait pas quoi faire de ces mondanités. Notre rencontre fut brève !

Et j’aurais pu, moi aussi, laisser sa mort se noyer dans le torrent des nouvelles anxiogènes qui circulent : la guerre, l’envolée des prix, les pénuries qui se profilent, les canicules précoces…

Mais voilà, j’ai lu presque tous ses livres, craquant chaque fois pour le ton et l’inventivité : Blais est ainsi entré dans ma famille littéraire.

Plusieurs écrivains creusent le même sillon, qu’on arpente à notre tour avec bonheur. François Blais, lui, a au contraire touché à tous les genres : l’enquête, le roman choral, le récit personnel, les histoires de fantômes, le récit de voyage (immobile !)… Même la science-fiction dans son dernier ouvrage, La seule chose qui intéresse tout le monde, paru il y a quelques mois.

Celui-là m’a moins accrochée, mais qu’importe : j’attendais avec confiance son prochain livre. Sauf qu’il n’y en aura pas, il n’y en aura plus. Un destin interrompu, mais de son fait. Il y a là toute une ironie pour un auteur qui a décortiqué l’inacceptable qu’a été la mort de Mélanie Cabay et l’effet que cela a produit, même chez de purs inconnus.

De même, dans son magistral roman La classe de madame Valérie (où il suit et fait vieillir 25 jeunes de cinquième année d’une école primaire de Grand-Mère), il s’arrête au cas de Laurent Boisvert-Lemay. Le cégépien de 17 ans entend se donner la mort après son cours de philosophie du jour. Pur hasard, celui-ci est consacré au suicide et à la morale. « Cela ne troubla pas Laurent outre mesure : il savait qu’il ne reviendrait pas sur sa décision, quand bien même tous les grands penseurs des siècles passés lui démontreraient, par des arguments imparables, l’immoralité du suicide. »

Mieux encore, cette dernière journée de Laurent se déroule avec la conscience aiguë de se sentir « aussi vivant ». Et pour vous, François ?…

Évidemment, je conçois qu’on n’ait pas la tête à l’ironie quand on décide de mettre fin à ses jours. Je sais aussi que la souffrance ressentie renvoie dans l’ombre l’entourage, et bien plus loin des gens que l’on ne connaît pas. J’imagine également que lorsqu’on se permet de la provoquer, on oublie d’avoir déjà écrit : « personnellement, je n’oserais jamais être impoli avec la mort » (dans Mélanie Cabay).

Mais quel dommage que cette fin, notamment parce que Blais était à mes yeux emblématique de la vie d’écrivain au Québec : pas une vedette, occupé ailleurs pour gagner sa vie (dans son cas, concierge de nuit dans un centre commercial), apprécié des critiques mais méconnu du grand public, d’une production constante, forte de références littéraires et pourtant accessible. Et dans le cas de Blais, ponctuée d’une savoureuse et mordante dérision ; il aura beaucoup fait rire son lectorat !

On soutient si mal ceux qui font la richesse de la littérature québécoise, tout concentrés sommes-nous sur la musique et la télévision, où notre apport nous distingue comme petite nation.

Les plus récentes données de Bibliothèque et Archives nationales du Québec montrent que quelque 8 000 titres ont été publiés par des maisons d’édition québécoises en 2019. De ce nombre, plus de 3 500 appartenaient à la catégorie « littérature », soit 44 % de la production. Cette part était de 29 % 10 ans plus tôt.

C’est dire le nombre d’auteurs qui aspirent à être lus, même pour un seul livre. Et dans le lot, il y a tous ces écrivains de métier qui bâtissent une œuvre, loin des feux de la rampe. Et comme il faut vendre vraiment beaucoup pour tirer un petit revenu d’un roman, seule la vocation explique l’envie de persévérer.

Il y a bien les prix littéraires, qui versent des sommes appréciées et qui assurent la renommée. Mais plusieurs romans de haute tenue ne correspondent pas aux critères du jour. François Blais, lui, en a très peu reçu ; ce n’était pas un homme à concours. Néanmoins, son travail — 16 romans et recueils de nouvelles, adultes et jeunesse confondus — tient la route en dépit du temps qui passe.

Et pourtant, je dois admettre que lorsqu’on me demande conseil en matière de lecture, son nom ne me vient pas spontanément à l’esprit. J’évoque plutôt des titres québécois tout juste parus, ce qui me vaut souvent la réaction : « Ne faut-il pas plutôt lire (glissez ici le nom d’un auteur mondialement célèbre, à la Elena Ferrante) ? » Je comprends alors que je dois m’en tenir à ce qui est vraiment populaire. Je pige donc dans la liste de « nos » vedettes littéraires, ou des livres d’ici primés, ou de ceux de l’année dont tout le monde a parlé.

C’est ainsi que Blais, l’écrivain hors catégorie, est renvoyé vers les marges. Quand je veux le rattraper, c’est trop tard : ça fait des jours que la question m’a été posée !…

C’est pour tout cela que j’ai envie de reprendre à ma manière ses mots dédiés à Mélanie Cabay : « C’est niaiseux, je sais, mais depuis dimanche, j’ai décidé qu’il était important que je n’oublie jamais François Blais. »

Besoin d’aide ? Contactez la ligne québécoise de prévention du suicide, accessible en tout temps, au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553)ou la ligne d’intervention psychosociale au 811. Des ressources sont également proposées sur le site Comment parler du suicide.

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Ce n’est pas niaiseux de garder mémoire d’un écrivain aimé Merci du rappel de l’œuvre de Blais cousin de Ducharme.

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Merci d’avoir parlé de cet auteur et de cette personne morte dans l’anonymat. Ce texte fait réfléchir et permettra peut-être d’éviter un autre suicide. Le bonheur n’est pas facile pour tout le monde!
J’aime beaucoup vos textes. Continuez, vous faites réfléchir!

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Merci Mme Boileau pour votre chronique sensible comme à l’habitude et à laquelle j’adhère totalement !

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Merci pour votre touchant témoignage. Je n’ai lu aucun livre de cet auteur, de son vivant ! Pire encore, son nom n’a attiré mon attention qu’en apprenant sa mort violente. Triste, triste sort d’un auteur québécois, un de plus, qui ne méritait pas de devoir attendre sa mort pour être connu et reconnu, tout au moins par ses compatriotes.

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Merci pour ce bel article. Je partage le même amour que vous pour François Blais. Depuis Iphigénie en Haute-Ville, c’est à plusieurs personnes que j’ai fait découvrir son œuvre. Je n’oublierai jamais à quel point j’ai ri haut et fort quand j’ai lu Cataonie! Tout comme vous, je l’ai rencontré dans un salon du livre et je lui ai partagé un peu trop mon enthousiasme, il était plutôt mal à l’aise…. Voici la dédicace qu’il m’a écrite dans son roman « Nous autres ça compte pas »:
« À Isabel, merci d’avoir aimé le premier. Celui-ci est pas mal moins bon, mais sois indulgente. François Blais ». Ça donne un peu l’idée du personnage…!
Je vais rechercher longtemps un écrivain qui m’a autant épaté que lui…
Merci encore pour votre texte. Je pense que nous sommes beaucoup à être attristés par ce départ subit.
Isabel Arsenault, Québec (Haute-Ville 😉)

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Votre article me fait réfléchir car j’avoue que je ne connaissais pas M. François Blais avant que sa mort ne soit mentionnée dans La Presse. Et je me suis dit que je devrais aller emprunter une de ses oeuvres à la bibliothèque. Votre papier me rappelle mon engagement car je veux au moins, en mémoire de son talent, prendre le temps de lire ce qu’il a trouvé important d’écrire. Bel écrit, Mme Boileau, grand merci!

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J’abonde dans le sens de Madame Beauregard. C’est ce que je voulais écrire. Merci, Madame Boileau, pour vos chroniques toujours empreintes de sagesse et de sensibilité.

Comme beaucoup de gens je ne connaissais pas vraiment François Blais. Mais j’ai réservé Mélanie Cabay à la bibliothèque. Et d’autres suivront …

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Étant abonné au magazine Protégez-vous, j’ai eu le plaisir de lire les chroniques de M. Blais. C’était d’ailleurs par cette chronique (en dernière page du magazine) que je débutais ma lecture. Il avait une vision éclairante sur les travers de la société, le tout décrit de façon simple et direct. Vous allez me manquer M. Blais!

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Vos observations et commentaires sont toujours plein de gros bon sens. Vos chroniques font réfléchir et font du bien à lire. Je vais lire François Blais que je ne connais pas, car si vous l’aimez, je suis certaine de l’aimer aussi.

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