Un éternel été 

Nous combattons et nions l’hiver au point d’en bannir les représentations dans notre télé. À la longue, ça rétrécit les horizons, nous dit Marie-France Bazzo.

Photo : Daphné Caron

Le printemps est officiellement là. Les anoraks rangés au sous-sol, les bottes, un désagréable souvenir. Nous entrons dans cette période où le Québécois s’épanouit enfin. Soyons casseux de party et parlons de l’hiver imaginaire…

En mars dernier, ça m’a frappée. Je regardais l’incontournable District 31. Il faisait froid, l’hiver n’en finissait plus de s’accrocher. Dans les séquences, on voyait de magnifiques tableaux d’hiver, blancheur et grisaille, ville figée dans la neige, caressée par un drone. On y sentait une ville en attente, prisonnière des éléments. Poupou, machinalement, esquissait un mouvement de patin sur la glace. Plus tard ce soir-là, dans Les pays d’en haut, l’auteur Gilles Desjardins racontait l’hiver de 1872, le pire de l’histoire de la colonisation du Nord. « Casses » de poil et traîneaux à profusion. Je me pinçais. De l’hiver glacé à la télé à une heure de grande écoute : ces séries faisaient camp à part, et œuvre utile.

Notre télévision est une jovialiste de l’été, une militante caniculaire. L’été idéal, toujours ensoleillé, est le fond obligé de nos téléromans et séries. Le pire froid connu à Lietteville en sept ans aura été un glacial 20°. Le formidable Lâcher prise navigue dans un mois d’août perpétuel, 5e rang est toujours au temps des récoltes, bref, les fictions québécoises ne connaissent pas la petite laine ! Faire le tour exhaustif des fictions passées et récentes montrant l’hiver est rapide : Le temps d’une paix, Blanche, Lance et compte, Série noire. J’en oublie certainement, mais vous voyez le principe : l’hiver ne fait pas recette.

Hey ! Il dure six mois, sept en comptant les préliminaires et les prolongations. Il nous forge le moral, nous trempe le caractère, et pourtant, il est quasi invisible dans notre divertissement préféré. C’est une maladie honteuse ? Au grand écran, même affaire. Nous avons tous quelques films épiques en tête : Mon oncle Antoine, Kamouraska, La vie heureuse de Léopold Z, La guerre des tuques, et quelques rares plus actuels, Le vendeur, Félix et Meira.

Évidemment, tourner dans des conditions hivernales coûte cher. Les raccords sont complexes, il faut réchauffer les roulottes, lutter contre les éléments. C’est moins compliqué d’écrire des chansons ou des romans hivernaux, qui, par ailleurs, ne sont pas légion. On ne peut pas dire que la culture d’ici célèbre sa saison la plus déterminante. Nous aimons détester l’hiver, mais aller jusqu’à le gommer sciemment de nos représentations culturelles n’est pas sans conséquences.

L’hiver nous forge le moral, nous trempe le caractère, et pourtant, il est quasi invisible dans notre divertissement préféré.

Conséquences dans notre imaginaire : on s’habitue de plus en plus à un Québec estival. L’hiver est un empêcheur de tourner en rond, une anomalie. Paradoxe pour une société nordique. Nous nous coupons d’une racine, avec allégresse et en t-shirt ! Nous évacuons, mettons en veilleuse les qualités que l’hiver permet de développer : patience, résilience, ténacité, débrouillardise. L’été perpétuel colonise nos esprits et nous ramollit. Les nouveaux Québécois intériorisent le fait que nous combattions et niions l’hiver au point d’en bannir les représentations dans notre télé. Nous glorifions un été qu’ils jugent mou et hypocrite, habitués qu’ils sont du soleil de Port-au-Prince, Mexico ou Casablanca. Étrange façon de les accueillir en se reniant…

Un autre des effets pervers de ce perpétuel été télévisuel est géographique. Les paysages estivaux que nous filmons sont concentrés dans le sud du Québec. On navigue entre terrasses, festivals et récoltes généreuses. À la longue, ça fausse notre rapport au territoire. On néglige 90 % de notre territoire parce que c’est trop loin, trop frette. On ignore systématiquement le Nord, dont l’hiver est le souverain. Dépendants affectifs de notre été de fiction, nous ne le regardons même pas. Notre imaginaire est rabougri. À la longue, ça rétrécit les horizons géographiques, poétiques, politiques.

Oui, politiques, identitaires. Car les yeux rivés sur le Sud, on oublie les autochtones. Obnubilés par la frontière imaginaire avec la quasi-Floride, on s’oublie, on oublie notre différence. Nous filmons une vaste banlieue générique, qui ressemble à n’importe quelle autre en Amérique tempérée. À quelques rares exceptions, nos histoires se fondent dans ce grand récit moderne du moi malheureux et climatisé. Nous réussissons à nous rendre indistincts. Ça doit forger l’esprit et la personnalité d’un peuple, à la longue, ça !

L’idée générale semble être que, puisque l’hiver est trop lourd, trop dur, et que jusqu’à il y a quelques générations il tuait, littéralement, il faut le fuir. Et que si nous n’en avons pas les moyens financiers, notre télé et notre cinéma se chargeront de nous fournir un éternel 27 juin. Illusion. Évasion. Facilité.

Sans représentations de l’hiver québécois, nous sommes, pour ainsi dire, incomplets. Car notre ennemi intérieur nous sculpte. En attendant des images conséquentes de bordées héroïques, merci à Luc Dionne et à Gilles Desjardins, deux nationalistes climatiques, et bon printemps !

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

1 commentaire
Laisser un commentaire

Ah que vous avez raison! C’est drôle mais du côté anglo-canadien, on aime plus l’hiver et les autochtones… Il y a eu plusieurs séries comme North of 60, Arctic Air etc. qui se passent dans le Nord canadien et qui comptent beaucoup d’autochtones. C’est une bien meilleure illustration de notre pays que ce que montre la télé franco-canadienne. Les perdants ce sont nous, les téléspectateurs, qui sommes privés d’une réalité beaucoup plus colorée et intéressante que l’éternel été du Plateau Mont-Royal! Ha ha ha!

Répondre