Un français sur mesure

Est-ce qu’un plus grand degré de tolérance détruit la langue ? Bien sûr que non, répond Jean-Benoit Nadeau.

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La semaine dernière, je donnais une conférence sur la langue française au Québec à un groupe d’ingénieurs français membres de l’Association québécoise Francogénie, dont la principale mission est de favoriser l’intégration au Québec des ingénieurs français.

Je me suis donc amusé à leur parler du « bilinguisme » québécois en matière de poids et mesures. Car si nous sommes officiellement métriques, nos usages sont encore très clairement « impériaux ». Le système métrique fait partie de l’enseignement formel depuis 45 ans. La transition n’est pas allée sans mal : en 1983, un avion d’Air Canada avait même manqué de carburant en plein vol à cause d’une erreur de conversion. Et la résistance demeure forte dans certains secteurs, comme la construction. Les quincailliers vendent encore les madriers en pieds de longueur et en pouces de largeur. Même dans les médias, on lit régulièrement des manchettes qui font état de mesures impériales.

Les Québécois, comme tous les Canadiens d’ailleurs, parlent volontiers métrique pour les mesures impersonnelles (les distances ou la température, par exemple). Mais chacun se mesure encore en pieds et en livres. Je sais que je mesure 1 m 75, mais quand je parle au voisin, c’est 5 pieds 9 pouces. Quant au poids, je préfère ne pas en parler.

Même en France, où l’on a inventé le système métrique, la transition fut longue. Il subsiste quelques beaux vestiges. Les cafés vendent encore la bière en « demi » (par référence à une demi-chopine, qui correspond à un quart de litre). Au marché, on achète son beurre à la « livre » (mais c’est une livre de 500 grammes, pas de 454 grammes comme ici). Cela va contre la norme, mais c’est l’usage.

Le cas des Américains est inverse. Saviez-vous que les États-Unis sont officiellement métriques depuis 1866 ? Eh oui : 153 ans ! Quand j’ai appris ça, j’ai appelé au Bureau américain des normes, où l’on m’a confirmé que oui, depuis plus d’un siècle, le pied américain est défini en mètres : il fait 30,4 800 609 601 centimètres. Seulement, voilà, ça n’est jamais entré dans l’usage.

Cette illustration sur les poids et mesures apporte un éclairage intéressant sur notre attitude quant à la norme et à l’usage dans la langue. Bien que l’on sache parfaitement que la norme est métrique, celle-ci n’est que partiellement adoptée et son adoption varie selon l’éducation ou l’âge, avec un effet de contamination découlant du protectionnisme américain en cette matière.

Et pourtant, on se comprend. Ça marche parce que tout le monde est tolérant. On ne voit pas ceux qui maîtrisent le système métrique traiter les autres d’imbéciles ou de demeurés. Ce contact entre la norme et l’usage se fait donc, globalement, dans le respect même si les « métriques » ont la norme de leur bord et que les « impériaux » sont hors-la-loi.

Ce qui me permet de rebondir sur ma précédente chronique, qui tournait autour des idées non conformistes de la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin. AMBB, comme bien d’autres linguistes — et je pense la même chose —, défend l’idée qu’il ne faut pas présenter la norme écrite comme la langue, qu’il faut respecter la langue familière et ses usages, et que ça ne serait pas une mauvaise idée de simplifier l’orthographe et la grammaire.

Dès qu’on mentionne ce genre d’idée, on en voit qui montent tout de suite sur leurs grands chevaux : « Vous voulez abêtir le peuple, tout réduire au plus petit dénominateur commun, dénaturer la langue, saper une tradition millénaire. » C’est bête, comme argument. D’abord parce que le français tel qu’on l’entend n’a pas 2 000 ans, mais 150 au maximum. C’est de tolérance dont on parle. Si je vous dis qu’il faut accepter le mariage de même sexe, je ne suis pas en train de dire que tout le monde doit se marier avec une personne de même sexe, bien au contraire.

« Ce qui arrive avec des gens de la vieille génération, comme Denise Bombardier, c’est qu’ils sont censés être de l’élite langagière, mais ils ne comprennent plus ce que disent les jeunes », me disait AMBB. « Dans cette situation, il y a deux réactions : on accuse les gens de parler un charabia ou bien on admet qu’on ne comprend pas. Mon chum est informaticien, je ne comprends pas ce qu’il me dit, je lui dis et il m’explique. Je ne l’accuse pas de parler n’importe comment. »

Est-ce qu’une plus grande tolérance détruit la langue ? Bien sûr que non. L’anglais reste de l’anglais, même s’il emprunte massivement aux autres langues et même si les anglophones sont constamment en train d’adapter l’écrit aux usages oraux. Des contractions du genre « I’m », « you’re », « don’t », « doesn’t » sont exclues de la langue formelle, mais elles sont tolérées. La langue anglaise est archicomplexe, bourrée d’exceptions que peu d’anglophones maîtrisent, sans que cela dénature l’anglais pour autant. 95 % des anglophones ne savent même pas qu’il existe un subjonctif en anglais — par exemple, « God save the Queen », « God forbid ». Ce sont des usages fossilisés que personne ne remet en question. On l’utilise dans des tournures relevées du genre : « It is important that he not say his opinion ». Ça, c’est un subjonctif présent, car l’anglais comporte aussi un subjonctif passé : « I wish it were true. ».

Personne ne pleure le subjonctif imparfait en français, mais on pourrait très bien cesser d’enseigner le passé simple au primaire ou au secondaire et réserver ce temps de verbe aux cégépiens. De toute manière, il ne fait pas partie de l’usage. Je lis deux journaux chaque jour et plusieurs revues par semaine et je ne tombe jamais  sur un passé simple ni sur un subjonctif imparfait. On pourrait se borner à montrer aux plus jeunes que ça existe, en 30 minutes, et cela leur suffirait pour le comprendre si cela les intéresse. Un peu comme le subjonctif imparfait, un temps de verbe qui est carrément mort de ridicule. Je ne maîtrise franchement pas le subjonctif imparfait, mais je le comprends quand je tombe dessus. Il eût fallu qu’ils nous l’enseignassent mieux, mais je ne suis pas certain que cela eût donné quelque chose de toute manière.

« Quand un enfant va à l’école, il sait déjà la langue. Ce qu’il apprend, c’est la norme. Il va approfondir la langue, mais l’école ne lui donne pas la langue », dit AMBB. « Dans la pédagogie du français, il faut arrêter de dire que les règles sont logiques. La plupart ne le sont pas, ni leurs exceptions. Ce sont des usages, qui peuvent être concurrencés par d’autres usages. »

AAMB estime néanmoins qu’il serait sans doute malavisé de procéder à une simplification massive de la langue par des autorités tout simplement parce que trop de gens ont été formés dans l’ancien cadre. « On ne modifiera pas les règles, mais on peut changer notre attitude par rapport à elles. »

***

ERRATUM : Dans ma dernière chronique, j’avais écrit qu’Anne-Marie Beaudoin-Bégin tente de terminer sa thèse doctorale à la Sorbonne. J’avais mal compris : elle a complètement arrêté les études supérieures pour faire de la vulgarisation qui, dit-elle, correspond mieux à sa personnalité.

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2 commentaires
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J’établis une légère distinction entre être « laxiste » et « tolérant ». On pourrait remplacer le mot laxiste par « permissif » pour faire usage d’un mot moins savant…. Nous pourrions remplacer le mot permissif par « attitude complaisante »…. En somme la tolérance peut avoir bien des visages et être conditionnée par cette incapacité qui nous habite, d’apprécier nos carences clairement.

Comme toute chose a son contraire. La tolérance versus l’intolérance. On n’aime pas se dire ou s’afficher comme intolérant. Ainsi tout le monde se dit tolérant. Combien de tolérants de façade sont des intolérants de facto ?

Ce qui pose cette question quant à savoir ce qu’est la tolérance. Comme dans quel cadre elle s’applique. Si depuis l’abandon de la « cenne » noire, nous tolérons sans problème qu’on ajuste facture de plus ou moins deux centimes. Personne ne tolèrerait que nous l’ajustassions à cent ou mille dollars près.

Ainsi la pratique de la tolérance n’est pas illimitée. Au contraire la tolérance admise est pratiquement codifiée.

Je trouve très bien qu’une personne qui commette des fautes de français soit ouverte à la correction, qu’elle ne s’offusque pas si une personne plus lettrée fasse remarquer l’erreur. Ce que je trouve moins bien, c’est de voir que des personnes en principe tolérantes, ne supportent pas d’être corrigées.

Parfois le ton peut devenir agressif et acrimonieux, voire violent.

Il est regrettable de devoir le dire : au Québec, il y a une faiblesse manifeste au niveau de l’alphabétisation. Une faiblesse qui dure et perdure depuis la Commission Parent, malgré d’excellentes dispositions. Le langage est un bien immatériel peut-être, ce qui lui confère une valeur, c’est de l’apprendre, parfaire ses connaissances, savoir transmettre et surtout s’avoir s’en amuser. Dans ce cas, la tolérance a bien meilleur goût.

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