Un G.O. pour les aînés

Une expérience menée en Estrie pourrait modifier fondamentalement la façon dont le Québec s’occupe des personnes âgées. Pour le mieux!

Serait-elle un ange gardien des temps modernes? Dans le jargon du réseau de la santé, on la qualifie plutôt de «gestionnaire de cas». «Le terme est affreux! concède Hélène Longpré. Mais j’adore mon travail.»

Ce travail se situe au coeur d’une grande expérience novatrice menée en Estrie pour aider les personnes âgées en perte d’autonomie à rester chez elles le plus longtemps et dans les meilleures conditions possible. L’expérience est suivie à la loupe par des chercheurs du Centre de recherche sur le vieillissement de Sherbrooke et de l’Unité de recherche en gériatrie de l’Université Laval. Le ministère québécois de la Santé et des observateurs de l’étranger attendent avec impatience les conclusions finales, à la fin de 2006. Car ce qui se passe en Estrie pourrait modifier fondamentalement la façon dont le Québec s’occupe des personnes âgées.

Gestionnaire de cas… Hélène Longpré, infirmière d’une cinquantaine d’années, agit un peu comme un courtier en services de soins pour la trentaine de personnes âgées sous sa responsabilité. Elle et ses quelque 20 collègues – des infirmières, travailleurs sociaux, psychologues, notamment – s’occupent de leur trouver rapidement une place chez le médecin, des services de « maintien à domicile » (aide au bain, etc.). Bref, de faire en sorte qu’elles aient accès à l’aide appropriée, au bon moment, par la bonne ressource. Où qu’elle se trouve! Pour parodier les « gentils organisateurs » du Club Med, on pourrait dire que ce sont des « G.C. »!

Les « G.C. » ne sont qu’un des rouages des « réseaux intégrés de services aux personnes âgées » (RISPA) mis sur pied aux quatre coins de l’Estrie, en 2000, par les chercheurs, en collaboration avec les organismes de santé de la région. En 2003, ils ont entrepris d’en étudier les effets, l’efficacité et les coûts dans trois MRC (Sherbrooke, Coaticook et Granit). Déjà, les premiers résultats de l’étude (appelée PRISMA, pour Programme de recherche sur l’intégration des services pour le maintien de l’autonomie) s’annoncent fort intéressants.

Les « G.C. » sont la partie la plus visible du réseau. Celui-ci fait aussi appel à la participation des médecins, des hôpitaux, des CLSC, etc. Des expériences du même genre ont eu lieu ailleurs – en Alberta et dans quelques États américains, explique Walter Leutz, de l’Université Brandeis, à Boston, expert international en la matière. Mais ces réseaux fonctionnaient parallèlement au système en place: ils embauchaient leur propre personnel (infirmières, travailleurs sociaux…) avec leur propre budget. « Le réseau de l’Estrie, au lieu de faire double emploi avec le système, s’y imbrique. Tout repose sur une nouvelle coordination du travail de chacun. »

Le Québec n’a plus le choix: une transformation radicale de son offre de services aux personnes âgées s’impose, croit le gériatre Réjean Hébert, dynamique directeur du PRISMA. « L’espérance de vie s’allonge, mais du coup, les maladies chroniques augmentent. Or, le système actuel, centré sur l’hôpital, est conçu pour répondre à des problèmes aigus et de courte durée. Faute de mieux, les personnes âgées s’y adressent quand même. D’où un engorgement des urgences, un «blocage» des lits d’hôpitaux et, en fin de compte, un placement en centre d’accueil trop rapide. Le modèle PRISMA est peut-être une solution. »

Une première expérience dans la région des Bois-Francs, au cours des années 1990, a convaincu les chercheurs d’en tenter une autre sur un plus grand territoire, explique le gériatre.

Roger Morin, 88 ans, ignore qu’il participe à une étude. À la vérité, cet attachant vieillard, tout élégant pour la visite de la journaliste, ignore que Sylvie Desautels, qui le visite régulièrement, est sa « G.C. ». Il sait par contre très bien qu’il peut l’appeler en tout temps. « Tenez, son nom et son numéro sont là », dit-il en sortant un petit papier bleu de sa poche. « J’ai des problèmes de mémoire, alors j’écris tout. Et ma jambe droite est moins bonne qu’avant. Si je mets tout mon poids dessus, c’est bonjour la visite! Je me retrouve à terre et je n’arrive plus à me relever. »

Il y a un an, l’infirmier du CLSC a jugé que Roger Morin commençait à avoir besoin d’aide. « Je suis entrée en jeu », raconte Sylvie Desautels, queue-de-cheval blonde et visage d’ange, formée en travail social. « Petit à petit, je l’ai convaincu de recevoir de l’aide pour le bain, le ménage et la lessive. Et de s’abonner à un système de sécurité à distance. » Roger Morin me montre le petit appareil qu’il porte au cou. « Si je suis mal pris, j’appuie là-dessus et la police ou des ambulanciers viennent. »

Récemment, il a quand même décidé d’emménager dans une résidence privée pour personnes âgées. Sylvie Desautels continuera à le visiter pour coordonner certains services, et s’il devait être hospitalisé, elle s’assurerait d’une continuité avec le personnel de l’hôpital. « Avec tous les services qu’il reçoit, il pourrait rester chez lui. Mais c’est lui qui décide. » Le concept repose sur le libre arbitre. « Malgré ce que nous faisons, demeurer chez soi comporte toujours une part de risque. À chaque personne âgée d’évaluer sa tolérance », note Céline Bureau, coordonnatrice du RISPA de Sherbrooke.

Les médecins sont les autres pièces maîtresses de ce grand réseau. Comment réagissent-ils à l’arrivée des « G.C. » sur leur écran radar? Plutôt bien, selon les premiers résultats de l’étude. « Nous craignions qu’ils ne les perçoivent comme une ingérence, dit le Dr Réjean Hébert. La majorité d’entre eux envisagent plutôt cela comme une libération, qui leur permettra de se consacrer à leurs tâches médicales. »

Le médecin de Roger Morin, au CLSC de Sherbrooke, est de ceux-là. « On passe parfois un temps fou au téléphone pour que notre patient soit vu en priorité par tel ou tel spécialiste, dit le Dr Bernard Martineau. Les gestionnaires de cas connaissent souvent bien mieux que nous les ressources sur le terrain. »

Le système de santé est tellement éclaté, croit Michel Raîche, coordonnateur du PRISMA, «que même les cliniciens y perdent leur latin! Les gestionnaires de cas sont les meilleurs tubes de colle qui soient pour réunir les pièces du casse-tête.»

Soit. Mais au total, l’expérience est-elle concluante? Pour le savoir, les trois MRC de l’Estrie ont été jumelées avec trois zones comparables de Chaudière-Appalaches: Sherbrooke avec Lévis, Granit avec Montmagny, Coaticook avec L’Islet. On a suivi durant trois ans 1 500 personnes en perte d’autonomie âgées pour la plupart de 75 ans ou plus.

Chez les personnes les plus handicapées, on observe 6 % moins d’hébergements en Estrie qu’en Chaudière-Appalaches. Dans l’ensemble, 5 % moins de consultations aux urgences et 10 % moins d’hospitalisations. « Et le réseau n’était pas encore pleinement mis en place », précise le Dr Hébert.

Quand on sait qu’une visite aux urgences coûte 261 dollars et une journée au Service gériatrique d’un hôpital, 546 dollars, peut-on conclure qu’un réseau intégré permet à l’État de faire des économies? Impossible à dire pour l’instant.

« On aura la réponse quand, à la fin de 2006, on pourra calculer le coût total des services de santé – autres que les urgences et l’hospitalisation – et des services de maintien à domicile », explique le Dr Hébert. Il faudra également prendre en compte les coûts de mise sur pied et de fonctionnement du réseau.

Un des résultats est déjà connu, dit le gériatre: « Les personnes âgées de l’Estrie sont globalement plus satisfaites des soins qu’elles ont reçus que les autres. » Leurs proches aussi, pourrait-on ajouter…

Le ministère de la Santé et des Services sociaux suit l’initiative de près, dit Lisette Trahan, directrice de l’évaluation, de la recherche et de l’innovation au Ministère. « Les résultats sont prometteurs. Mettre sur pied ces réseaux comporte un coût, mais si l’on peut éviter des visites aux urgences et retarder ou éviter des hébergements, on parle probablement davantage d’investissements que de dépenses. »

Le modèle est applicable partout, estime le Dr Hébert. « À Montréal, ce serait évidemment plus complexe. Le territoire est vaste et les établissements, très nombreux. Mais cela mérite d’être essayé. » Il est peut-être même exportable: des observateurs de Corée, de France, de Belgique, d’Australie sont déjà venus en Estrie pour en savoir plus.

L’équipe de chercheurs vient de recevoir un signal très encourageant. En novembre, les Instituts de recherche en santé du Canada, desquels relève le financement dans le domaine de la santé au pays, lui ont décerné leur Prix de l’application des connaissances, remis à ceux qui « contribuent de façon remarquable à la santé des Canadiens ou au système de santé par une application exemplaire des connaissances ».

L’expérience de l’Estrie n’échappe cependant pas au manque criant de services à domicile et de « ressources intermédiaires », c’est-à-dire de logements adaptés aux populations ayant des besoins particuliers (Alzheimer, mobilité très réduite, etc.). Les « G.C. » ont eux aussi de la difficulté à trouver les ressources appropriées. « C’est frustrant, rapporte Céline Bureau. Ça équivaut à envoyer quelqu’un à la guerre sans fusil. »

L’argent ne va pas dans la bonne enveloppe, s’impatiente le Dr Hébert. « Une étude menée en 2000 en Estrie a montré qu’on dépense en moyenne 1 800 dollars par an par personne dans les établissements de soins de longue durée, contre 50 dollars pour les services de maintien à domicile. »

Raphael Faucher, 86 ans, et sa femme, Marie-Reine Grondin, 83 ans, font partie des 1 000 personnes qui ont jusqu’à maintenant profité des services de « G.C. ». Les deux marchettes, bien en vue dans leur petit salon, l’attestent: le quotidien du couple n’est pas toujours simple.

« Mon père a fait une mauvaise chute, l’an dernier, qui a laissé des séquelles, explique leur plus jeune fils, Yvan, hôtelier de 46 ans. Ma mère souffrait déjà d’un problème neurologique entraînant un affaiblissement de ses muscles. Cet accident compliquait sérieusement leur vie de tous les jours. J’ai téléphoné au CLSC. Depuis, nous faisons équipe avec Hélène. » Ailleurs au Québec, Marie-Reine et Raphael seraient peut-être déjà « placés » en établissement.

« Ma femme et moi, on se trouve bien heureux d’être tous les deux encore ensemble », dit Raphael Faucher. Il peut dormir tranquille. Hélène Longpré, leur « G.C. », fera tout ce qu’elle pourra pour qu’il en soit ainsi le plus longtemps possible.

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