Un genre de malaise…

«Nous sommes à l’heure d’un grand ménage dans la conscience collective, pour que les blessures d’égo ne se transforment plus en armes et que les désirs des hommes ne soient jamais désordre», dit David Desjardins.

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Dans Les particules élémentaires, Michel Houellebecq suggérait que les élans de Mai 68 avaient mené à l’amour libre, mais que ce système qui cherchait à nous libérer du conservatisme du mariage avait poussé les laids et les timides à la misère sexuelle, créant une nouvelle forme d’iniquité. Nous partageons donc l’idée qu’un système social, voire économique ou politique, influe sur la sexualité. – Illustration : Alain Reno

Je m’en souviens parfaitement. J’avais 14 ans. Ma mère m’a fait asseoir dans la cuisine. Et devinant que, dans le cours de mes amours, je m’aventu­rais désormais jusque sous les jupes des filles, elle m’a parlé de sexualité.

Pas de plomberie, je n’en étais plus là. Enfin ! j’en connaissais l’essentiel. Elle m’a donc parlé d’abord de protection ; comme tous les parents, elle craignait que je ne mette une fille enceinte. Et puis, nous étions en 1990, en pleines « années sida ».

Depuis, j’ai oublié la plus vaste partie de son discours (qui m’avait évidemment mis mal à l’aise), ne retenant que deux phrases qui m’avaient frappé, peut-être parce qu’elles m’étaient jusque-là apparues comme des évidences et que le simple fait de les entendre mentionnées signifiait qu’elles ne l’étaient donc pas pour tout le monde.

« Si on te dit non, c’est non. Et sois gentil avec les filles, n’abuse pas de leurs sentiments. »

Contrairement à ce que j’imaginais à l’époque, ces deux commandements agiraient ensuite comme des balises lumineuses qui montrent la voie à suivre dans le brouillard des relations humaines. Surtout en matière de sexe.

Non, c’est non. Et sois gentil. C’est simple. Mais dans la pratique, j’ai constaté que la réalité était autrement confondante. Surtout lorsqu’on y appose la curiosité dévorante d’un ado, les pics de désir dopés aux surcharges hormonales, la gestion incertaine des émotions de part et d’autre, l’esprit de compétition, les craintes des filles et la petite morale ambiante.

Quelques années dans le monde de l’adolescence auraient donc pu avoir raison du bon enseignement de ma mère, qui se rappelait parfois à ma mémoire, soulignant que « nous ne sommes pas des animaux ». Ou, en gros, que nos pulsions ne sont pas des obligations.

Car je constatais alors, non sans déception, que malgré les préceptes qu’on m’avait enseignés, mes amis qui n’étaient vraiment pas gentils étaient parfois très populaires auprès des filles. Et puis, à la longue, je m’étais aperçu qu’il suffisait d’insister un peu pour qu’une fille qui, au début, ne semblait pas vouloir aller plus loin dise finalement oui.

Je n’ai jamais forcé la main à personne. Et malgré mon insistance d’ado obsédé, je savais lâcher prise rapidement, sans verser dans le psychodrame ni la manipulation.

Parce qu’on m’avait montré la frontière. Parce que j’étais relativement équilibré.

J’ai cependant gardé de cette époque et de mes apprentis­sages dans l’antichambre de l’âge adulte le sentiment qu’il y a quelque chose de vicié dans notre approche de la sexualité, comme un plan qui mène par­fois au cul-de-sac, une manière d’envisager ce degré d’intimité qui corrompt les rapports et contribue peut-être à fabriquer ce climat qui permet qu’une femme sur trois soit victime d’agression sexuelle.

Notez que je n’excuse rien. Ce geste est le résultat d’une décision personnelle qui appartient à chacun des hommes qui l’ont accompli : on ne se soustraira pas au libre arbitre. Mais j’aimerais pouvoir expliquer le fond de l’air, cette odeur d’impunité qu’ils ont reniflée et qui leur a donné le sentiment qu’ils avaient la permission d’agir ainsi. Comme si ce qu’ils faisaient n’était pas grave.

Je voudrais trouver quelques pistes de réflexion en tant qu’homme pour que ceux de mon genre et moi-même partagions autre chose que cette espèce de honte collective qui plane depuis quelques semaines.

Je voudrais participer à la solution.

Et pour cela, il faut trouver le problème, qui vient peut-être en partie de ce vieux fond de judéo-christianisme qui pourrit la culture. Cette idée que les hommes chassent et que les femmes sont des proies, que l’homme doit conquérir et que la femme, un peu coupable d’ainsi éveiller le désir, doit résister.

Tout cela est évidemment plus subtil dans les faits, et ce n’est pas non plus une règle absolue.

Mais ce scénario a ceci d’inquié­tant qu’il est encore très vastement répandu, qu’il décrit donc le schéma des rapports sexuels, mais aussi, poussé à l’extrême, celui du viol.

Je sais, je sais, la séduction est un jeu. Mais se peut-il que certains soient simplement trop cons pour y jouer ?

J’entends par là que, dans la grande marche vers l’égalité, on n’a peut-être pas équipé tout le monde des outils nécessaires pour comprendre les subti­lités de la partie en cours ni de la capacité de négocier avec l’échec.

Je le répète, je n’excuse rien. C’est seulement que je ne me souviens pas d’avoir ressenti un malaise social aussi profond. Et je cherche à comprendre ce qui se passe dans la tête des agresseurs ou des harceleurs.

Mais aussi ce qui se passe dans celle des jeunes hommes qui font appel aux services de cet expert de la drague autoproclamé qui prétend connaître des méthodes infaillibles pour tomber les filles. Comme de les embrasser sans leur consentement et d’ensuite tourner la chose à la blague.

Est-ce parce que nous vivons dans une culture où tout nous est dû, où le désir et l’attente ont été remplacés par le besoin de jouir immédiatement ?

Jouir au détriment des autres. Comme on achète au rabais en se bouchant le nez, en fermant les yeux quand une usine de textile s’écroule au Bangladesh ou quand des enfants meurent dans une mine de métaux rares qui entrent dans la fabrication de notre téléphone intelligent.

Peut-être l’hyperindividualisme influence-t-il aussi la sexualité à sa manière, en créant des êtres si parfaitement tournés vers eux-mêmes qu’ils ne mesu­rent plus les conséquences de leurs actes.

Et peut-être qu’au fond les violeurs croient, comme le personnage de Crimes et délits, de Woody Allen, que la culpabilité finit par disparaître avec le temps et que, comme pour le reste, on oublie.

Alors la première solution est d’éperonner leur conscience et de ne jamais les laisser oublier.

Continuons de signifier notre refus. Clamons haut, fort, publiquement que l’agression sexuelle est inacceptable. Que ce qui a été toléré autrefois ne le sera plus. Obligeons les gouvernements à emboîter le pas, à prendre position, à investir dans la prévention, dans des campagnes massives de sensibilisation.

On l’a répété souvent depuis quelques semaines : il faudra surtout éduquer. Soit, éduquons. Et commençons par le début, avant le sexe : par le respect de son prochain, la courtoisie, la politesse, le sens commun.

J’écris cela avec la curieuse impression que cette chronique me ramène aux sujets de plusieurs de celles que j’ai signées dans les pages de ce magazine au cours des deux dernières années et qui touchent aux hoquets du vivre-ensemble.

L’agression sexuelle en est peut-être l’angle mort. Un ultime acte d’incivilité, banalisé, que nous refusions de voir jusqu’à ce qu’on nous oblige à braquer le regard sur lui.

Alors, c’est à l’ensemble de nos rapports qu’il faut réfléchir, avec la volonté d’affronter les questions complexes qui nous mystifient parfois, y compris celles de la sexualité.

Nous sommes à l’heure d’un grand ménage dans la conscience collective, pour que les blessures d’égo ne se transforment plus en armes et que les désirs des hommes ne soient jamais désordre.

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16 commentaires
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Sigmund Freud, s’est tout au long de sa vie intéressé à la sexualité et pratiquement tous ses écrits y font référence à un moment ou à un autre. Hors, J’ai une mauvaise nouvelle pour vous. Si vous voulez avoir une sexualité exempte de toute forme de violence et d’agressivité. Eh bien renoncez immédiatement, à toute sexualité quelle qu’elle soit !

C’est la voie que choisît le mahatma Gandhi et ce… non sans peine de son propre aveux !

Si en prime, vous vous êtes assigné pour mission d’agir au niveau des consciences collectives, vous devrez certainement mettre sur pied très vite un système puissant au niveau de la répression et simultanément hyper contrôlant, pour vous assurer et prendre soin que chaque individu de l’espèce se conduise bien ! Ou à tout le moins suivant votre conception ou vos critères de toute évidence… tout paternalistes.

Autant dire que la vie dans cette conception de société « idéalisée » qui est la vôtre, sera une vie plutôt hermétique, laissant peu place à la liberté et toute forme élémentaire de fantaisie.

Le plus périlleux dans votre dispositif, c’est que sous prétexte de vouloir changer les hommes. Bref, vous voulez d’abord nous castrer ! Probablement pour les avoir toutes pour vous… Que toutes soient de vraies bonnes mamans pour votre seul usage. Retirez vos pattes sales messieurs !

Vous ne regardez jamais les femmes dans tout votre texte telles qu’elles sont avec leurs qualités humaines et leurs défauts. Ce ne sont rien que des objets. « Victimisées » et « victimisables » à merci, des objets détournés de leur perfection élémentaire par ce problème universel… oui le mâle !

Qu’en est-il alors de ces femmes qui elles aussi d’une façon ou d’une autre peuvent exercer diverses formes de viol ou de violence sur les hommes. Ou quelque forme de persuasion ou de coercition. Peu importe que cette violence soit physique ou verbale ? Après tout pour danser la valse ou le tango, il faut être deux.

Eh bien, qu’en est-il des femmes qui mentent, peuvent affirmer qu’elles ont été harcelées ou encore agressées, sont si convaincantes à force de détails, qu’elles parviennent à envoyer en prison ou à ruiner la vie d’un ex-ami, un conjoint ou même un père ou bien un oncle. Qui exerce à toutes fins pratiques dans une relation humaine, le rapport de force ? Force qui ne peut être qu’impermanente.

Même dans un cadre thérapeutique, les spécialistes savent que les cas du père incestueux est un grand classique. Combien d’incestes décrits, se produisent réellement ? Où commence l’agression et/ou le harcèlement et quand cela relève-t-il d’un fantasme ? Et quand le fantasme devient-il la cause première du refoulement ?

Avant de procéder comme c’est votre généreuse intention, au grand ménage de la conscience collective. Songez plutôt pour commencer, par un « petit ménage » dans votre conscience personnelle. Ça coûte vraiment pas cher et ça peut même rapporter gros !

C’est beaucoup plus facile d’ignorer la proie que de condamner le chasseur. L’humanité au grand complet fait ça depuis le début des temps! J’imagine que vous faites comme tout le monde, monsieur Serge. C’est plus facile.

Freud est depuis longtemps critiqué par ceux qui l’ont suivis, particulièrement sur son rapport avec la sexualité des femmes. Dernièrement, on l’expose une nouvelle fois dans le livre « L’homme expliqué aux femmes » de Vincent Cespedes. Mais si vous souhaitez vous appuyer sur une théorie du début du XXe siècle pour comprendre le fonctionnement de la sexualité féminine, ça montre bien vos principes.

La sexualité est effectivement un jeu, et M. Desjardins le souligne déjà dans le texte. Le jeu sexuel peut impliquer une certaine forme de « violence », mais consenti de part et d’autre il me semble. Ce n’est pas ce dont ce texte discute: il parle de la relation de pouvoir qui se forme entre le modèle classique de « l’homme-chasseur » et « la femme-proie ». Bref, ce texte parle de pouvoir et de domination.

Vous évoquez toutes ces fausses accusations de femmes qui n’ont pas été agressées et d’hommes qui paient pour cela. Selon les études faites sur le sujet (car c’est un phénomène réel dont il faut tenir compte et enrayer le plus possible), les fausses accusations compteraient entre 2 à 5%. C’est bien peu pour justifier le doute ambiant qui surgit dès qu’une victime se met à parler d’agression.

@ Valérie,

Freud a toujours estimé que la psychanalyse était un « work in progress », pour rien au monde il ne voulait que son travail ne devienne une philosophie et encore moins un « dogme ». Freud qui était médecin a toujours voulu que ses découvertes soient validées par la science.

Toute sa vie, il s’est trouvé confronté à des critiques venues de ses pairs ou de toutes autres personnes, il s’est toujours abstenu de soutenir des thèses qui ne soient pas appuyées par l’observation, l’instruction et la documentation de cas cliniques.

Il a été suivit dans son travail par des femmes, j’en citerait trois au passage (liste non exhaustive) : Anna Freud dont on célèbre aujourd’hui l’anniversaire de naissance, François Dolto et la toujours contemporaine Élisabeth Roudinesco, toutes ces femmes ont suivi l’École freudienne, toutes ont fait progresser la psychologie en général et la psychanalyse en particulier.

Pourriez-vous nous dire en quoi une forme de critique constructive et instructive constitue un argument majeur pour réfuter en son entier la théorie psychanalytique ? Savez-vous sur quoi et en quoi le livre de Vincent Cespedes « L’homme expliqué aux femmes » (que je n’ai pas lu) viendrait réfuter les prémisses sur lesquels sont fondés la psychanalyse ? Le résumé que je viens de lire dans Wikipédia ne porte ni sur une critique particulière de Freud, ni sur la psychanalyse. Il y est fait état notamment de la : « castration managériale », plutôt intéressante comme conception.

— Accessoirement est-ce que vous avez lu Freud ?

Enfin expliquez-nous pourquoi, seuls les cas d’agressions sexuelles et de violence faites aux femmes sont répertoriés et pratiquement aucun cas de violence ou d’agression de nature sexuelle faite aux hommes ? Est-il possible que des hommes soient violés soit par des femmes soit par d’autres hommes, que des femmes soient également violées par d’autres femmes et que toutes les formes de violence se répartissent finalement plus ou moins uniformément sur tous les sexes incluant ce troisième et quatrième sexe qui existe bel et bien… sans entrer de quelque façon que ce soit dans la statistique des sociétés dites évoluées ?

Merci beaucoup pour ce texte. Il vient participer aux réflexions essentielles de notre société. J’espère que ce n’est que le début et que nous pourrons, avec le temps, trouver comment vivre ensemble, dans le respect, l’amour et la simplicité.

@ Julie-Anne Ranger-Beauregard,

Officiellement, je n’ignore personne. C’est tout le contraire que je fais. Je m’efforce de tout comprendre autant que faire se peut. Je n’ai d’aucune façon dans mes propos fait usage du mot « chasseur » et encore moins de celui de « proie ».

Pour dire les choses honnêtement, on m’a souvent reproché d’être un gars un peu compliqué, pas très enclin justement à se rabattre sur les expédients et toutes formes de facilités. Alors vous projetez sur moi la personne que je ne suis pas.

Ajout : Cette réponse aurait dûe s’insérer dans votre commentaire du : Par Julie-Anne Ranger-Beauregard le 2 décembre 2014 à 22 h 39 min qui m’était directement adressé.

Si Sigmund Freud s’est appuyé sur les stades de développement psycho-sexuel pour étayer ses théories, il y a aussi mêlé des mythes légendaires qui rendent suspectes ses conclusions. Toutefois, pour étayer que la sexualité est inhérente à une forme de violence, j’en réfèrerais aux travaux de Konrad Lorenz sur l’instinct d’agression qui semble être un facteur héréditaire chez les mammifères, incluant l’Homme. Si l’instinct d’agression est bien imbriqué dans la nature humaine, donc indissociable de l’humain, ce n’est pas le fait d’être entré dans le monde civilisé qui l’a domestiqué et ainsi rendu inoffensif. Ce ne sont pas par les règles imposées par la société qui sont le remède aux agressions sexuelles puisque l’instinct trouve toujours un chemin pour parvenir à ses fins. Ce serait illusoire de croire que le phénomène puisse être éradiqué, même dans un environnement civilisé. Preuve est que l’abondance de lois de nos sociétés modernes n’a pu suffire à reléguer les crimes sexuels au plan de la marginalité.

Si le rapport à la sexualité est agressif par nature, il convient alors de le situer dans son juste cadre acceptable, celui du consentement mutuel, mais des conditions essentielles doivent être remplies pour y parvenir. Selon Lorenz, le jeu de la séduction est déjà en soi une agression où on force l’autre à nous porter attention et à céder à l’invitation d’un rapprochement intime. L’objectif est clair même si le jeu semble anodin au départ, il s’intensifiera graduellement si le mouvement ne rencontre pas de résistance. C’est là que l’apprentissage entre en ligne de compte, mais parallèlement à l’apprentissage, il y a aussi le degré de dégénérescence qui s’y oppose. La dégénérescence couvre toutes les facettes de la pauvreté; économique, morale, éducationnelle, psychologique. Être pauvre rend «méchant», ceci dans le sens que lorsque l’individu ne peut pas se raccrocher à ce par quoi il acquiert sa dignité parmi ses pairs, il n’a bien souvent d’autre choix que de se rabattre sur ses instincts.

Il ne suffit donc pas de savoir que violer c’est mal et d’observer les lois, mais surtout d’avoir à sa portée les leviers nécessaires pour parvenir à se sentir digne parmi des gens dignes. Dans un rapport égalitaire, l’instinct peut se soumettre à la raison et s’accommoder des règles élémentaires de civisme via lesquelles le consentement mutuel devient nécessaire. Il ne suffit pas aux victimes de savoir dire non lorsque l’envie n’y est pas, mais aussi à celui qui encaisse un refus d’en saisir le sens véritable sans se sentir dévalorisé ou indigne. Alors ça commence par l’éducation précoce et ça s’inscrit dans une structure sociale dans laquelle tous ont accès à ce qui leur est nécessaire pour se forger une dignité indispensable aux rapports égalitaires.

@ Michel Giguère,

Vous faites mention de Conrad Lorenz, c’est un très bon choix. À toutes pratiques, Freud qui s’est dans ses écrits inspiré de la théorie de Darwin, dit en termes simples à peu près la même chose que Lorenz. Donc, il n’y a pas à proprement parler de contradiction. Vous faites mention de « mythes légendaires », cette association des deux mots est impropre. Les mythes ne sont pas précisément des légendes et les légendes ne sont pas des mythes. Le seul point commun est celui du récit.

Là où je ne vous comprends pas, c’est lorsque vous écrivez : « Être pauvre rend «méchant», ceci dans le sens que lorsque l’individu ne peut pas se raccrocher à ce par quoi il acquiert sa dignité parmi ses pairs, il n’a bien souvent d’autre choix que de se rabattre sur ses instincts. »

Si on prend votre phrase en son contraire, il faudrait en déduire qu’être riche rend « bon » et que la richesse libère l’homme de succomber à ses instincts. Si on considère que ce que j’écris est vrai, si ce que vous écrivez est vrai, la question qu’il faudrait se poser, c’est à partir de quel niveau de revenu, l’homme est libéré de ses instincts. — De plus si nous prenons pour vrai ce que vous écrivez. Un être pauvre serait indigne de ses pairs et seule la richesse conférerait à l’homme sa dignité.

Si vous considérez que plus de la moitié de la population du monde vit sous le seuil de la pauvreté. Cela signifie que la moitié des êtres humains au moins vivraient dan l’indignité. Ensuite seuls les hommes pauvres seraient indignes — selon votre conception –, tandis que les femmes pauvres seraient dans votre schéma exemptées de toutes formes d’indignité.

Vos propos valident dans ce cas le fait que seule la richesse compte pour l’homme (et pas pour la femme), que cette aisance matérielle confère à l’homme riche une dignité qui lui permet d’acheter sans contraintes les plaisirs et les services que le pauvre ne peut pas se payer.

Ce que vous dites n’est peut-être pas faux après tout ; dans ce cas cela validerait alors l’assertion suivant laquelle toutes les formes de violence peuvent être acceptables lorsqu’il s’agit d’assurer la survie de l’espèce, puisqu’il est impossible de faire de tous les mâles des hommes riches et puisque l’éducation est un droit qui n’est pas accessible pour tous sur cette planète laquelle même au Québec est à toutes fins pratiques limitée par diverses contraintes budgétaires ou encore le revenu des familles.

— Aussi vous soutenez un principe d’égalité et simultanément son contraire : l’impossibilité structurale dans la société humaine de conférer à toutes et à tous cette égalité.

Bonjour monsieur Drouginsky,

Il convient de ne pas considérer la pauvreté de façon péjorative pour bien comprendre le sens de mon propos. Je stipule qu’elle est de différents ordres outre économique : morale, éducationnelle et psychologique, en quelque sorte en parallèle de la pauvreté économique, la pauvreté d’esprit. Un individu peut très bien réussir sur le plan économique tout en ayant des lacunes importantes au plan moral par exemple. Incidemment lorsque les fonctions supérieures font défaut, l’humain s’appuie naturellement sur ses instincts de survie, d’agression, de domination liés aux fonctions sexuelles exutoire à la pérennité de l’espèce. Les peuples sous développés mettent plus d’emphase sur la reproduction, ce fait est plutôt bien documenté.

Vous avez raison « mythes légendaires » ne fait pas de sens, j’aurais du écrire mythes et légendes. Par exemple Oedipe qui est un concept mythique (mythologie grecque) et le cas d’Anna O (un des «cas» fondateur de la psychanalyse) qui est légendaire, réel mais truffé de distorsions issues des fantasmes de Freud lui-même (qui n’a d’ailleurs jamais traité la patiente, mais a élaboré sa théorie du catharsis sur la base des «récits» de Breuer). D’ailleurs c’est via le mythe Oedipien que Freud insinue le nébuleux désir sexuel qui se tisse entre le parent et son enfant. Une pente glissante à mon humble avis lorsque l’on connaît mieux aujourd’hui les dommages des rapports incestueux.

Pour en revenir au sujet de l’égalité qui n’est pas en soi un synonyme d’uniformité, en effet la structure sociale est mise en cause. On ne regarde pas suffisamment en amont du problème des agressions sexuelles, à savoir quelles sont les multiples conditions qui favorisent l’éclosion des comportements agressifs. Il faut nécessairement se pencher sur l’interaction entre l’individu et son milieu pour mieux comprendre le fond du phénomène. Les comportements ne sont pas indépendants des contextes dans lesquels ils se manifestent. Si les conditions ambiantes font en sorte que l’agressivité ne peut être dirigée vers des activités édifiantes, celle-ci se tournera envers les individus s’il n’y a pas de remparts moraux, éducationnels et psychologiques pour la discipliner.

Quant à l’impossibilité de conférer à toutes et à tous l’égalité (en termes de droits humains), je crois que c’est une voie que nous devons tout de même suivre pour agir en amont du problème. Les sociétés les plus égalitaires sont incidemment les sociétés où la criminalité est plus faible. Nous avons ici de grandes richesses, mais le problème réside dans l’accessibilité et le partage. De plus en plus c’est la société elle-même qui prend en charge le sort des laissés pour contre que l’état pousse trop souvent vers l’exclusion. Les organismes communautaires et fondations diverses font un travail essentiel pour aider les personnes nécessiteuses, là où le système est en porte-à-faux avec ses obligations constitutionnelles relatives aux droits et libertés.

Collectivement nous supportons le poids des conséquences de l’aide nécessaire que nous ne parvenons pas à combler pour des motifs économiques. La pauvreté à tous les niveaux est une honte pour une société qui se dit civilisée et libre. Il est temps de cesser de dire «cachez cette horreur que je ne saurais voir» et de regarder bien en face les abus qui minent les bases du vivre ensemble. Je ne prétends pas détenir la solution, mais comme plusieurs j’essaie d’y voir plus clair.

@ Michel Giguère,

Je partage pleinement votre opinion lorsque vous déclarez : « La pauvreté à tous les niveaux est une honte pour une société qui se dit civilisée et libre. » Il ne fait aucun doute que la criminalité baisse dans les sociétés où tout le monde mange à sa faim, peut exercer un métier et bénéficier d’un revenu suffisant pour parer aux besoins.

Mais ce qui conduit une personne à adopter des pratiques sexuelles violentes ou coercitives ou toute forme de domination, peu importe que ce soit un homme ou une femme, tout cela est difficilement attribuable à un seul facteur. Il y a beaucoup de variables dans le comportement humain, il en va de même dans notre relation avec la sexualité, tout comme cette relation même, peut évaluer dans le temps et avec le temps.

La psychanalyse n’explique sans doute pas tout et Freud s’est toujours bien gardé de prétendre à une quelconque infaillibilité. Toutes les cures entreprises sous sa supervision n’ont pas été des succès. Certaines l’ont été. Si sa théorie a évolué c’est aussi parce qu’en science, c’est l’expérience qui permet de valider ou bien pas ce qui est recherché.

D’autre part, ce sont les échanges avec d’autres praticiens qui permettent d’échafauder et de valider toute forme de théorie. À ce titre Josef Breuer connaissait Freud, ils habitaient la même ville, il communiquaient régulièrement ; mais c’est plus précisément entre autre l’échec du cas de Bertha Pappenheim (Anna O) qui a conduit Freud à abandonner l’hypnose dans sa pratique thérapeutique.

Toutefois vous avez encore maintenant des thérapeutes y compris au Québec qui promettent monts et merveilles par le truchement de l’hypnothérapie.

À toutes fins pratiques, ce n’est pas Freud qui « a élaboré sa théorie du catharsis » comme vous l’écrivez, c’est plutôt Breuer qui avait mis au point la « méthode cathartique »; ce qu’on doit à Freud c’est la « cure psychanalytique. »

«Un genre de malaise…» qui m’invite aussi à me poser moult questions dont celle du «comment, moi, ai-je assumé et continue d’assumer ma propre sexualité?» Oui…oui…je sais…je sais ( je salue monsieur Gabin) qu’un «cochon» sommeille en moi. J’ai aussi fort grisonnants, cheveux inclus, souvenirs que j’ai été «dépucelé» par une dame mariée, ce, dans le «char» de son époux. Le film «The graduate», «ça» vous dit quelque chose encore que je n’avais avec moi ni brosse à dents ni dentifrice ? Fort délicat sujet que celui de la sexualité et des pratiques que des êtres humains en font. Suis-je dans un champ à inviter dame dignité à faire partie de la «conversation» ? Que dire aussi de sa compagne, «madame» la moralité? Ah! «Pelleteux de boucanne» que je suis!
Lorsque «malaise» est métamorphosé en abyssal mal être ou mal d’être, ne soyons pas surpris de l’active présence de la «Bête» dans l’Homme.
Sans prétention,
Gaston Bourdages,
Petit «pousseux de crayon sur la page blanche»
Saint-Mathiieu de Rioux, Qc.

Merci David Desjardins pour cette réflexion judicieusement complexe sur un des plus douloureux «hoquets du vivre-ensemble».
«Sois gentil avec elle», l’ai-je (assez?) répété à mon fils!
Dans cette phrase bien simple et pourtant pas ringarde, n’en déplaise à de si longs commentaires, c’est loin d’être seulement la sexualité qui est en cause, et nous n’irions nulle part si nous croyions cela.
Puisque la violence, les mythes et la bêtise n’ont rien de nouveau, une révolution explique les événements récents (de Lépine à Ghomeshi, par exemple) : c’est que le corps et le sort d’une femme ne sont plus la propriété d’un père, d’un frère, d’un homme quelconque ayant le goût d’en prendre possession; qu’énormément de femmes osent, depuis peu, l’affirmer et beaucoup d’hommes aussi.
Pensons aussi à Malala et aux manifestations contre les viols des Indiennes.
Mais toute révolution suscite une contre-révolution habile à la faire déraper.
Outre des gestes horriblement violents, cela va de l’indifférence quant au sort de «nos» Indiennes à des fausses-dénonciations supposées discréditer les vraies.
Parenthèse sur ce dernier sujet : il y en a, mais tant que ça? Bien sûr, je plains sincèrement les hommes innocents cloués au pilori. Ce qui est incroyable, n’est-ce-pas?, dans notre société évoluée. Où, entre autres, des policiers tuent impunément des enfants sans défense.
Merci d’écrire avec bon sens sur ces questions, car le «grand ménage» prendra du temps.

Monsieur Desjardins,
Je vous écris aujourd’hui en réponse à votre article, intitulé « Un genre de malaise… » publié dans l’édition actuelle de L’Actualité, soit celle du mois de décembre 2014. J’ai bien apprécié lire votre article et ça m’a sensibilisé au malaise de certains hommes face à ce problème sociétaire des dynamiques sexuelles entre homme et femmes qui crée parfois désordonnées, et comme vous le disez, créent un « climat qui permet qu’une femme sur trois soit victime d’agression sexuelle. »
J’ai bien apprécié votre honnêteté, qui a été mise bien à l’évident, dans votre approche vis-à-vis ce problème ainsi que votre humilité en décrivant votre point de vue et même en racontant l’histoire de ta jeunesse comme adolescent. Je vous encourage de continuer à chercher et, en tant qu’homme, de continuer à questionner, raisonner… et de semer ton point de vue et d’encourager la discussion au sujet des causes du problème et comment y trouver des solutions afin d’attaquer le problème à sa source.
Je vous admets que j’ai déjà été victime d’agression sexuelle. Je suis chrétienne, et je voudrais partager un nouveau point de vue avec toi. Je pense que ça vaut la peine de t’écrire ceci, parce que peut-être que tu pourras partager ce message avec ta vaste audience, et que peut-être ça prendra effet dans votre vie, sinon dans la vie de quelqu’un d’autre…
Dans votre article, vous disez que le problème « vient peut-être en partie de ce vieux fond de judéo-christianisme qui pourrit la culture. » Bon. Moi aussi, j’y ai cru, dans le passé.
On sait tous que beaucoup de chrétiens essaient d’être des modèles de pureté, et que dans la plupart, même que j’ose dire peut-être presque toutes, les familles dans notre société n’enseignent pas les vraies valeurs chrétiennes face à la sexualité humaine. Je crois que la plupart des familles chrétiennes enseignent à leurs enfants le puritanisme – une attitude de pureté, qui n’est pas du tout la vraie pureté, mais qui est à sa place une attitude de répression des désirs sexuels qui sont tout à faits inscrits dans notre nature humaine, et ce, très, très profondément, tellement que ce serait dangeureux – même que c’est impossible – de les ignorer. Je crois qu’on a peut-être cru ce mensonge?
De plus, vous disez que vous cherchez comprendre ce qui se passe dans la tête des agresseurs. Je vous conte une petite histoire. J’ai eu la chance de parler à mon agresseur, juste avant qu’il perde contrôle. Il me conta qu’il voulait sincèrement contrôler ses désirs, qu’il se sent comme si ses désirs le contrôlent et qu’il se sent impuissant face à eux. Il ne m’a pas conté s’il venait d’une famille chrétienne qui lui a peut-être enseigné d’anéantir ses désirs sexuels, mais il m’a conté sa faim pour l’amour. Il avait tellement besoin d’être aimé et de se sentir aimé qu’il ne pouvait plus se contrôler soi-même. Imagine être coupé de tout amour, comment on se sentirait donc. Notez que moi aussi, je n’excuse rien. Je ne justifie surtout pas son comportement. Mais vous cherchez à comprendre ce qui se passe dans l’intérieur de l’agresseur – ce qui le motive à l’intérieur, profondément.
Pour revenir au puritanisme : plusieurs agresseurs tombent victime d’une addiction au sexe parce qu’ils n’ont pas été assez nourris avec l’amour dans leur vie et n’ont pas eu la liberté d’exprimer les désirs qu’ils ressentent. Peut-être qu’ils n’ont pas eu assez de contact physique de leur père ou mère quand ils étaient petits – je parle des gestes qui disent à l’enfant « je t’aime » – quelque chose de physique et intime, comme une caresse, un baiser, ou même le contact physique lors de l’allaitement comme bébé, comme quand la mère caresse et touche son enfant. Peut-être que les parents avaient de la misère à exprimer leurs émotions. En tout cas – avec ce manque, les enfants se sentent affamés pour l’amour. Ils se tournent vers la révolte en décidant d’aller de l’autre extrême – soit celle de l’indulgence dans ce qui est de sexuel. Parfois ce n’est pas conscient – comme quand les filles qui ont vécu sans l’amour d’un père tombent souvent dans les mains de ces hommes car elles ont tellement faim pour ce qu’elles n’ont pas reçu, n’est-ce pas la même chose pour les jeunes gars? Les jeunes, surtout, ne sont pas toujours au courant du fait qu’ils sont affamées pour l’amour qu’ils n’ont jamais reçu et que c’est ça pourquoi certaines jeunes filles tombent si facilement en amour (plus une infatuation que d’autre chose, peut-être) et se font souvent blesser, ou bien pourquoi les gars deviennent parfois agresseurs. On a tous faim pour la même chose – être accepté, être aimé, être réconforté, et ainsi de suite.
Tu vois, c’est une attitude désordonnée et extrême, remplacée pour l’autre extrême, afin de réclamer ce qu’ils n’ont pas eu. Je ne justifie pas leur comportement, mais c’est souvent ce qui se passe dans leur cœur. Ils ont tellement faim, ils sont tellement affamés et ont été tellement peu nourris, qu’ils vont et ils veulent trouver l’amour à tout prix. Et quelle image de l’amour est plus intense et plus profonde que celle du sexe entre homme et femme? C’est le don suprême de soi envers un autre, la réception suprême du don suprême d’autrui envers nous, c’est une grande source de joie et de plaisir, et même que ça porte un grand fruit – les enfants. C’est l’icône suprême de l’amour. Tout le monde le sait, et ils le savent aussi. Une autre composante du problème est que l’agresseur prend l’acte du sexe et le tourne en idole – l’acte, et non sa signification, sa profondeur, ou l’amour qui est échangé, voir même la communion entre personnes – il est déprivé de toute sa signification et de tout contexte. On a pris quelque chose de tellement bon qu’il est précieux et qu’il mérite d’être préservé, attendu, approché avec douceur et avec tremblement de respect, et on l’a détruit de toute sa splendeur.
C’est là le désordre, et c’est là qu’on a manqué la barre. L’agresseur s’est satisfait avec une illusion, un pâle reflet de la chose vraie, avec toutes ses perles. Dans ce sens, l’agresseur se contente avec très peu. Imagine si quelqu’un lui montrait le vrai amour, et toutes les vraies dimensions de l’amour entre homme et femme. Tu sais, il n’y a pas de plus grand don de soi, dans notre nature humaine, que de celle du sexe. On dirait que ça rend complet ce qui est de nous incomplet. Et les agresseurs sont bien au courant de leur nature incomplète.
C’est là aussi le désordre du puritanisme. La « pureté » extrême est une forme de rejet de ce qui est beau, de ce qui nous donne la joie, et le refus d’accepter sa nature incomplète. Il faut réclamer ce qui est bon, et lui donner l’honneur qui lui est dû. Ici, je parle du sexe. Mais il faut aussi guérir le cœur des personnes blessées, et les agresseurs y sont inclus. Ils ont besoin du contact humain qui leur dit qu’ils sont aimés, acceptés, tels qu’ils sont et enseignés que l’amour a plusieurs formes, plusieurs expressions, et ça montre la richesse de l’expression humaine de l’amour. Le sexe est l’expression ultime de l’amour, mais doit être approchée avec révérence car c’est un acte si grand et si précieux qu’il ne faut pas l’abuser – si oui, ça perd tout sa richesse et toute sa signification et ça nous laisse avec une addiction, un sentiment de désespoir et ça ne nous remplit plus mais ça nous laisse avec un sentiment… où on se sent vide – ce sentiment vide nous pousse à en vouloir plus, et ainsi de suite, et on tombe vite dans l’addiction au sexe.
Je dois terminer. Alors, j’espère que ça vous donne de quoi à penser. J’espère que ça vous aidera à comprendre ce qui se passe dans les cœurs des agresseurs. C’est ce que j’ai appris en écoutant mon agresseur avant qu’il m’agresse, et c’est pourquoi je l’ai pardonné même avant qu’il me touche, et c’est aussi pourquoi je ne lui retiendrai jamais ce pardon mais je lui pardonnerai toujours.