Un homme du Nouveau Monde

Menuisier au service des Jésuites, ami des Hurons, puis « fils » des Iroquois, Guillaume Couture a surtout été un grand diplomate. La France lui doit une fière chandelle.

Nous sommes en Normandie, vers 1638. Un jeune menuisier du nom de Guillaume Couture se morfond dans cette France malheureuse où des hommes comme lui ont peu de chances de se faire valoir. Un ami, René Goupil, lui fait une proposition : « Donnons-nous aux Jésuites et partons pour le Nouveau Monde ! » Se « donner » à la Compagnie de Jésus, c’était devenir un employé laïque de la confrérie. En 1640, voilà Goupil et Couture qui s’embarquent pour Québec.

Sitôt à Québec, Guillaume Couture est dépêché au Ouendake (Huronie), à 1 200 km en amont, sur la baie Georgienne. Il rejoint le père Jean de Brébeuf au pays des Attigneenongnahacs, la nation ouendate « de la Corde ». Initiation brutale s’il en est, car c’est déjà un défi que de s’y rendre vivant ! Là-bas, Couture sera le très précieux menuisier à demeure des Jésuites et c’est lui, certainement, qui construira les bâtiments de la mission de Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons. En tant que « donné » des Jésuites, il travaille exclusivement pour eux, ce qui lui assure gîte et pitance. En sus, il doit observer leurs règles, dont celle de chasteté, ce qui l’ennuie beaucoup.

Néanmoins, durant son séjour comme ouvrier à Sainte-Marie, Guillaume s’apprivoise à l’univers huron. Il est plus observateur et plus concret que les Jésuites. Il s’intéresse à l’organisation du travail, à la structure sociale, aux savoirs pratiques. Tout l’interpelle. Il assiste aux tortures des prisonniers, il est initié aux rites de la mort et de la vie. Durant les deux années qu’il passe à Sainte-Marie, Guillaume Couture apprend la langue ouendate, qui appartient à la famille iroquoienne. Il refait l’incroyable parcours culturel d’Étienne Brûlé, le premier coureur des bois, le jeune Français ensauvagé, tué 10 ans plus tôt par ses frères hurons.

En 1642, lors d’un dangereux voyage aller-retour à Québec, le convoi de Couture est surpris par les Iroquois sur le lac Saint-Pierre, et c’est le désastre. Les Iroquois agniers (Mohawks) emmènent leurs prisonniers en Iroquoisie, dans le nord de l’actuel État de New York. Ahatsistari, grand guerrier ouendat, sera torturé et brûlé vif. René Goupil sera tué quelques semaines plus tard pour avoir fait le signe de la croix sur la tête d’un bambin. Quant au père Isaac Jogues, les Iroquois le gardent comme otage dans l’espoir de négocier avec les Français. Couture échappe à une mort certaine : il est adopté, ainsi que le sera Radisson quelques années plus tard. Mais avant d’être récupéré dans le monde agnier, il subit la torture et reçoit la bastonnade plusieurs fois.

Le père Jogues réussira à s’évader et repassera en France, d’où il reviendra rapidement, en 1645, ramenant à Québec la rumeur de la mort de Guillaume Couture. Rumeur, oui ! Non seulement Couture avait miraculeusement survécu, mais il était devenu un Agnier à part entière. Il restera trois ans parmi les Iroquois. Il sera même invité, avec droit de parole, aux conseils politiques de la longue maison. L’historien Léo-Paul Desrosiers dira de Couture qu’il fut le premier Européen à atteindre un pareil statut.

À la surprise générale, Guillaume Couture réapparaît à Trois-Rivières en 1645, Agnier parmi les Agniers venus en délégation pour des pourparlers de paix, vêtu comme eux, parlant comme eux. Il accompagne Kiotseaeton, grand ambassadeur dont l’éloquence est impressionnante. C’est le gouverneur Montmagny qui les reçoit ; la réception diplomatique sera fastueuse et spectaculaire. Couture se retrouve au cœur des négociations en tant que truchement. Il traduit avec subtilité et précision les discours iroquois aux Français, et il traduit aux chefs agniers la rhétorique de Montmagny.

Guillaume Couture se fait diplomate. Il s’en retourne en Iroquoisie. Ses services politiques seront extraordinaires en 1646 ; d’ailleurs, ils seraient dignes d’être retenus par l’histoire, car les missions de Couture faisaient contrepoids à l’incroyable incurie des aristocrates de Québec et de France, qui ne comprenaient rien aux affaires et qui multipliaient les bourdes politiques à l’égard des nations amérindiennes souveraines. La paix de 1645, les autorités françaises la devaient à un menuisier, un homme du peuple, un adopté iroquois qui parlait couramment algonquin, huron et agnier, qui savait se déplacer sur le territoire, qui connaissait les subtilités culturelles propres à chaque nation, un homme de 29 ans, sans titre, qui, en cinq années d’aventures uniques, en avait appris plus que n’importe qui autour de lui.

De retour à Québec en 1647, Guillaume Couture réoriente sa vie. Il est au début de la trentaine. L’aventurier cherche à se ranger. Désormais libéré des Jésuites, il se voit colon, prendre femme et fonder une famille. Sur la rive sud, il y a une seigneurie, dite de Lauson. Elle avait été concédée en 1636 à Jean de Lauson, premier directeur de la Compagnie des Cent-Associés. Mais depuis plus de 10 ans, rien ne se passait de ce côté du fleuve. C’est que le lieu n’était pas sûr, compte tenu des incursions iroquoises. Les Agniers venaient en effet jusqu’en face de Québec pour épier la ville. Mais en 1647, Couture ne craint pas les Iroquois. Il en est un lui-même, en quelque sorte. Alors il obtient une concession, la première dans cette seigneurie qui n’existait que sur le papier. C’est à la pointe De Lévy qu’il veut s’établir. Ainsi sera-t-il reconnu comme le premier colon de l’endroit, attirant autour de lui une petite collectivité.

Guillaume Couture a des intérêts dans le bourg de Québec. Tout colon et menuisier qu’il soit, il tient à l’œil la traite des fourrures. Il est associé de la nouvelle Compagnie des Habitants. Il fréquente les commerçants de Québec, commercialise l’anguille, rencontre d’autres truchements comme lui, dont Olivier Letardif. En 1648, il fait la connaissance d’Anne Émard, belle-sœur de Letardif. La cérémonie de mariage aura lieu à Lévis, dans la solide maison qu’il vient de bâtir. Désormais, Couture peut fonder une famille. Il a 32 ans. Anne et lui auront 10 enfants.

Dans les années 1650, Guillaume Couture a conservé toute sa crédibilité auprès des Iroquois, qui lui vouent un respect démesuré. Ils viennent même prendre du repos chez lui, à Lévis, en plein conflit, alors qu’ils sont en route pour attaquer les Français à Tadoussac ! En 1657, Couture refera des voyages diplomatiques dans les Pays-d’en-Haut, chez les Onondagas, exposant sa vie encore une fois. Mais le propre des hommes de sa trempe, c’est de tenter le diable en connaissant bien la carte de l’enfer !

Dans les années 1660, Guillaume Couture explorera de nouvelles routes dans le pays des fourrures pour le compte des Jésuites et pour le sien. En 1665, il sera le premier Français à atteindre la baie James par la voie continentale, en suivant le chemin du Saguenay et en descendant la rivière Rupert, s’abouchant avec les Cris à Nemiscau. Puis, en 1667, il est au Labrador, avec les Innus. On ne peut qu’imaginer la difficulté de pareils voyages dans la taïga, au cœur de la forêt nordique, paradis des épinettes et des mouches noires.

Toujours en 1667, il effectue une dernière mission diplomatique, auprès des Hollandais et des Iroquois, une mission impossible et risquée : aller quérir un assassin iroquois en sa demeure pour le ramener devant la justice française à Québec, où le coupable sera pendu.

Vers l’âge de 50 ans, Guillaume Couture se retire sur ses terres, à Lévis. Il y mènera une existence paisible jusqu’en 1701, année où il mourut de vieillesse, dans la 84e année de son âge.

Voilà donc, en un texte bien trop court, la vie improbable d’un être exceptionnel, celle de Guillaume Couture, le menuisier normand, le père de la lignée de tous les Couture d’Amérique, le passeur de cultures, Couture le Ouendat, Couture l’Iroquois, l’ambassadeur auprès des Algonquiens, l’alter ego de Des Groseilliers, de Nicolas Perrot, le grand explorateur de la forêt boréale, le coureur des bois et le colon, l’entrepreneur, l’exemple parfait de l’homme du Nouveau Monde, qui eût pu être vraiment un monde nouveau si la France précieuse avait mieux apprécié la valeur de ceux et celles qui tentèrent sans compromis l’aventure américaine.

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