Un journaliste pose sa plume

Le journaliste Martin Pelchat, décédé cette semaine, était l’une des figures les plus respectées de la presse écrite québécoise. Son ami Michel Arseneault rend hommage à l’homme de nouvelles et à l’homme tout court. 

Photo: François Méthé

D’autres diront à quel point Martin Pelchat, emporté samedi par un cancer à l’âge de 58 ans, était un grand journaliste. À quel point ce natif de Jonquière, qui a fait ses premières armes à Québec, a mené une carrière exceptionnelle en tant que reporter, chef de pupitre et « patron », notamment au Soleil et à La Presse. Je vous dirai, moi, à quel point mon ami Martin était un grand bonhomme.

Arrivé à Montréal dans les années 1980, il faisait partie d’une relève qui piaffait d’impatience, naturellement. La « ligue du vieux poêle » n’avait qu’à bien se tenir ! La « ligue du micro-ondes » était dans la place… C’est comme ça qu’on surnommait les jeunes journalistes au Devoir, où nous avons travaillé tous les deux.

Martin avait vite rejoint La Presse, où il a gravi les échelons au fil des ans. Rue Saint-Jacques, personne n’était dupe de ses promotions. Patron, Pelchat ? Pfff. C’était « un gars de nouvelles », un vrai. En anglais, on aurait dirait a reporter’s reporter ; en latin, langue qu’on exhume en de telles circonstances, un primus inter pares, un premier parmi ses pairs. En clair : un boss dont l’autorité était légitime, une perle rare.

Ce passionné de politique a signé des articles dans presque toute la presse francophone nationale. Pour L’actualité, par exemple, il a fait un portrait mordant et marquant de l’animateur de radio André Arthur. Le titre annonçait la couleur : « J’irai cracher sur vos ondes ».

Ce journaliste, toutefois, il ne faut surtout pas l’imaginer comme un cynique animal à sang froid. Contrairement à bien d’autres, les montées d’adrénaline, désespérément prévisibles dans la presse quotidienne, ne lui faisaient jamais perdre les pédales, du moins en apparence. Cela n’empêchait pas cet homme sensible et perfectionniste, cet homme à la voix douce, d’être préoccupé, pour ne pas dire tourmenté.

Martin aurait pu être fier de ce qu’il avait accompli, lui, le fils d’un policier saguenéen qui s’était fait un nom à Montréal, mais non. Ce sentiment lui était étranger. Il était fier et admiratif de sa fille et de son fils, mais dès qu’il était question de lui, c’était une autre histoire. Martin n’était en rien orgueilleux ou arrogant. Au contraire. Ce qui ne l’empêchait pas d’être exigeant, envers les autres, et peut-être surtout envers lui-même.

Il y a quelques mois, alors que je le savais gravement malade, je l’avais appelé pour lui annoncer que je me réjouissais à l’idée de prendre enfin ma revanche sur lui au badminton. Martin était le genre d’ami avec qui je pouvais me permettre ce type de blague. Il avait assez d’humour, d’un noir très vif, pour apprécier.

Même si je vis en France depuis longtemps, nous avions toujours gardé le contact, et la conversation avait vite pris un tour des plus sérieux, se portant non pas sur le cancer, mais sur nos gaffes. Car Martin était tracassé par des inexactitudes, des fautes ou des erreurs d’appréciation qui remontaient parfois à des décennies.

Il s’en voulait particulièrement pour le lead du papier qu’il avait signé à la une du Devoir (avec Josée Boileau), le 7 décembre 1989, au lendemain de la tuerie de l’École polytechnique. L’amorce, c’est-à-dire la première phrase de l’article, affirmait qu’un jeune homme avait « tiré à l’aveuglette sur des étudiants ». Martin regrettait encore, 30 ans plus tard, cette tournure de phrase. Tous et toutes savent aujourd’hui que le féminin l’avait emporté sur le masculin ce jour-là. Il aurait voulu que ce soit clair dès la première phrase. Je ne pouvais pas le rassurer, puisque je suis moi-même tourmenté par ce qu’il faut bien appeler des remords. Je lui ai dit que je le comprenais trop bien, malheureusement.

Il ne faudrait pas croire pour autant que Martin était un triste sire. Au contraire, même s’il ne travaillait pas pour vivre, mais vivait pour travailler, il ne boudait pas son plaisir. Pour se changer les idées, il jouait de la contrebasse, se réfugiait à son chalet de Kénogami et lisait. Lors d’un premier séjour à l’hôpital, il m’avait dit avoir apprécié Le lambeau, le témoignage du journaliste français Philippe Lançon, un survivant de l’attentat contre Charlie Hebdo, à Paris. Martin était admiratif de son style, un peu envieux même, me confiant qu’il avait l’impression d’écrire, lui, « comme un enfant de maternelle ». Je lui ai répondu que c’était une qualité.

La sévérité de son regard sur son propre style ne l’avait pas empêché d’écrire. En 1992, ce fan de l’écrivain Philippe Djian avait même publié un roman, ce qu’il avait regretté, peut-être parce que la critique avait été mauvaise. Martin était trop jeune pour dire qu’il s’était agi d’une erreur de jeunesse. La complaisance, vous l’aurez compris, n’était pas sa tasse de thé.

Il y a quelques semaines, de l’unité des soins palliatifs, il m’avait écrit pour me demander des conseils de lecture afin d’enrichir sa réflexion sur la mort. Spontanément, je lui avais conseillé un livre de journaliste, l’Italien Tiziano Terzani, emporté lui aussi par un cancer, en 2004 : La fin est mon commencement. Je devine que Martin n’a pas eu le temps de lire cet essai autobiographique. Je veux croire qu’il a reconnu, en fin connaisseur, que c’était un bon titre.

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