Un peu de tendresse

Rue Leavenworth, à San Francisco, un vendeur de drogue annonce sa marchandise — OxyContin, méthadone — dans une comptine nerveuse. La spécialité dans cette artère, ce sont les pilules. Il se vend quoi, rue Market ? « De la cocaïne », me répond Milton. 

Illustration : Marie Mainguy
Illustration : Marie Mainguy

Mon cerveau, que j’ai sorti de sa réalité pour lui montrer celle de mon guide — un des 7 000 sans-abris de la péninsule cossue de San Francisco, ne sait pas trop comment traiter ces informations.

La balade sur l’itinérance où Milton me pilote dans le Tenderloin, quartier au cœur du centre-ville qu’il habite à temps partiel depuis 40 ans, ne me montre pas où Miles Davis a joué en concert, ni où Jefferson Airplane a enregistré un album. En fait, Milton ne me fait entrer nulle part. Il s’arrête en plein milieu du trottoir pour me montrer une petite école primaire protégée par des grilles où, m’explique-t-il, les jeunes de familles démunies peuvent recevoir une bonne instruction sans sortir du voisinage. Puis il se tait, interrompu une fois, deux fois, trois fois par la sirène des ambulances qui répondent à des cas de surdose. Plus loin, il me montre les refuges, centres d’entraide, églises, et comble avec une déstabilisante sincérité les omissions volontaires des guides touristiques. Lorsque ces ouvrages n’ignorent pas le Tenderloin, ils le décrivent comme s’ils avaient hâte d’en finir, puis y vont d’une finale optimiste sur l’embourgeoisement du quartier pour rassurer un peu les touristes qui s’y seraient égarés. L’affaire avec le tourisme, c’est qu’il sert à donner une pause à la réalité. Le Tenderloin ne fait pas rêver.

La veille, je pensais que les gars aux lourds médaillons et bagues en or qui y traînaient étaient simplement des gens avec beaucoup de temps libre. « Dans les années 1970, tu ne pouvais pas vendre de drogue devant une église, ou en présence d’un enfant. Maintenant, il n’y a plus de codes. La glorification du mode de vie gangster a eu un effet visible sur le Tenderloin. C’est inquiétant. » Ce n’est pas seulement pour épicer sa balade que Milton se faufile entre les itinérants et les revendeurs — ils sont partout. Et si ce n’est pas le genre de visite où j’ai envie de sortir mon appareil photo, il me dit que certains touristes aiment se faire photographier avec des sans-abris, parce qu’ils n’en ont pas chez eux. Ça ne le choque pas (il a vu pire) et il ne s’en moque pas (il a fait pire).

Depuis deux ans, Milton présente son voisinage aux voyageurs hardis qui veulent rentrer chez eux avec autre chose que des adresses où trouver un bon macchiato dans le Mission District. Il demande 20 dollars pour une visite de deux heures, somme qu’il remet à un organisme de charité (vayable.com). Dans le quartier, ça se sait. Ça dérange ? « Tu connais quelqu’un qui aime se faire dire qu’il est un drogué, un alcoolo ou un problème pour la société ? » Il persiste : « C’est important de montrer aux gens le vrai visage de notre ville. De notre vie. Il faut se mêler aux autres, même si ça fait peur. »

Au terme de l’excursion, Milton a traversé la rue pour retourner dans son univers, parallèle au mien. Je ne savais pas trop quoi faire de tout ce qu’il m’avait montré. Dans l’immédiat, je savais que je m’étais fait avoir en donnant de l’argent à un vétéran qui mendiait devant un magasin Forever 21. « Un toxicomane. Les toxicomanes connaissent les endroits qui distribuent de la nourriture et des vêtements gratos. Vous savez ce qu’ils font avec votre argent. » Noui.

Cette visite, c’était comme se décider finalement à apprendre la définition d’un mot qu’on ne connaissait pas, et toutes les fois suivantes, le revoir comme s’il était surligné au marqueur jaune, puis ne plus pouvoir faire comme s’il n’avait jamais existé. Et espérer qu’avec le temps on trouve une façon de l’intégrer dans une phrase.

* * *

Travailleur social et historien amateur, Peter Field offre lui aussi des visites guidées, historiques celles-là, du Tenderloin. « Parfois, un des habitants du coin, un peu saoul, se joint à nous. “Si vous restez tranquille, vous pouvez nous accompagner”, lui dis-je. Souvent, quelqu’un dans le groupe le prend sous son aile afin que je me concentre sur la visite. Je n’ai jamais demandé à personne de faire ça. Ils le font, c’est tout. »

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